PROJET AUTOBLOG


Esquisses…

Site original : Esquisses…

⇐ retour index

Mise à jour

Mise à jour de la base de données, veuillez patienter...

L’espace entre les barreaux

dimanche 7 février 2016 à 14:55

L’espace entre les barreaux.

Je n’ai pas manifesté le 30 janvier, préférant accompagner mon fils à ses activités plutôt que participer à une manifestation dont je doutais de l’impact. Cela ne signifie pas que la prolongation de l’état d’urgence m’indiffère. Bien au contraire. À défaut d’avoir foulé le pavé et pour contribuer à la lutte contre l’état d’urgence, je vais essayer d’expliquer en quoi il est profondément dangereux, et j’enverrai cet argumentaire à tous mes contacts qui, honte à eux, ne passent jamais par ici.

Balayons d’abord l’argument de la protection contre les attentats. L’état d’urgence n’a qu’une utilité très marginale de ce point de vue. Se protéger contre les attentats, c’est d’abord évidemment avoir une politique sociale qui ne crée pas de désespérés prêts à tout pour se venger. Avoir une politique internationale qui ne fasse pas de ce pays l’ennemi de tous les opprimés de la terre. D’un point de vue purement policier, lutter contre le terrorisme, ça n’est pas donner de grands coups de pieds dans une fourmilière, mais avoir des services de renseignement efficaces, ancrés dans le terrain. Or, chaque affaire récente, Merah, Charlie, le 13 novembre, a mis en lumière les nombreux dysfonctionnements des services chargés de prévenir les attentats. Et aussi bien les récentes lois sécuritaires que la prolongation de l’état d’urgence se contentent d’accorder toujours plus de moyens à des services qui ne fonctionnent pas, sans chercher à corriger d’abord leurs dysfonctionnements.

L’état d’urgence est par ailleurs générateur d’injustices, discriminatoire, clivant. Il va probablement créer plus de vocations à combattre l’État qu’il n’empêchera d’attentats. Il enrichit le terreau sur lequel se développe ce qu’il prétend combattre.

L’état d’urgence est donc surtout une opération de communication, pour essayer de faire croire à faible coût que nos bons bergers agissent pour nous protéger, mais sans engager la moindre action politique de fond.

Mais les innombrables détournement de l’objet initial de la loi, notamment toutes les interdictions des manifestations contre la COP 21, montrent que c’est aussi un outil que le gouvernement compte utiliser pour faire taire les oppositions toujours plus fortes à sa politique. Donc pour bâillonner l’expression démocratique et renforcer son pouvoir en muselant tous les contre-pouvoirs. De loi en loi, les juges perdent chaque jour davantage leurs capacités à dissuader les abus de pouvoir de l’exécutif, et l’équilibre des pouvoirs, censé nous prémunir contre les excès de pouvoir, est de plus en plus profondément déséquilibré.

Mais l’état d’urgence est plus que ça.

L’état d’urgence, c’est l’état d’arbitraire, c’est l’incarnation du procès de Kafka. Chacun⋅e peut du jour au lendemain se retrouver assigné⋅e à résidence sur la foi d’une dénonciation anonyme, d’une erreur d’interprétation de ses recherches Internet, d’une phrase maladroite… Bien sûr, beaucoup se croient à l’abri de l’arbitraire, parce que, évidemment, la foudre frappe au hasard, mais on sait bien que ses dés sont pipés. Si l’on n’est pas musulman, basané, gauchiste, on peut se sentir à l’abri, serrer les fesses en se disant qu’il y a de la marge avant que notre porte soit défoncée au milieu de la nuit, que statistiquement, les risques d’erreur sont faibles. Chacun se dit qu’Archibald Buttle, ce sera quelqu’un d’autre. N’importe qui mais pas nous. C’est un dangereux pari, que l’on est à peu près sûr de perdre sur le long terme. Un jour ou l’autre, quoi qu’on ait fait ou pas, la machine infernale et aveugle rattrapera chacun⋅e de nous.

L’état d’urgence confère des pouvoirs exceptionnels à l’exécutif (gouvernement, préfets, police), quasiment sans contrôle. Sont visés tous les individus pour lesquels existent des « raison sérieuses de penser » que leur « comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics ». Il ne s’agit donc plus de réprimer des crimes en se basant sur des preuves, mais de prévenir des actes hypothétiques en ne se basant que sur des présomptions à partir du comportement de quelqu’un. Et le « terrorisme » n’est même plus évoqué, l’exception concerne le champs infiniment vaste, flou et fourre-tout du « trouble à l’ordre public ».

Bien sûr, ce nouveau régime n’est pas un changement de fond, mais juste d’échelle. L’état de droit que beaucoup opposent à l’état d’urgence est surtout l’état du droit des dominants. Bien sûr, ceux qui font les lois, les parlementaires, ceux qui les font appliquer, les magistrats, et ceux qui nous les font accepter, les éditocrates, font partie d’une même classe, la bourgeoisie, dont ils défendent les intérêts. Mais cette classe n’est pas uniforme, et de même qu’il existe des dictateurs bienveillants, on trouve parfois des bourgeois libéraux. Avec l’urgence, c’est l’échelle qui change. Se réduit comme peau de chagrin la proportion de libéralités qui rendaient la situation vivable pour la majorité d’entre nous.

Nous vivons en cage, mais les barreaux en étaient suffisamment espacés pour permettre de respirer, rêver, se croire libres. Se croire libres. Dire à peu près ce qu’on veut. Contester l’ordre établi, dans certaines limites, sans finir systématiquement au trou. Cet espace entre les barreaux entretient l’illusion et, finalement, rend la survie possible pour beaucoup. Si l’on n’avait cette illusion de liberté, quelles autres solutions aurions-nous que de lutter, essayer de briser la cage ou nous en échapper ? L’espace entre les barreaux est suffisant pour faire mine de ne pas les voir, se persuader qu’ils n’existent pas, et s’inventer une petite vie, peu folichonne, mais pas désespérée.

C’est l’espace entre les barreaux qui ces jours-ci rétrécit. L’état d’urgence permanent ne nous fait pas entrer de plein pied en dictature. Pas plus que les lois sécuritaires qui se succèdent. Ou que la mise sous tutelle de la magistrature par un zélateur de la matraque. Mais chacune de ces mesures réduit insensiblement l’espacement des barreaux, les petits espaces de liberté où nous nous échappions, où nous prenions une gorgée d’air. Fini le droit de manifester. Fini le droit de dire des conneries et de critiquer.

Ça n’est pas la guillotine qui se dresse devant nous. Mais le garrot qui lentement se resserre autour de notre cou.

Ne rien lâcher

dimanche 3 janvier 2016 à 13:33

Les médias se sont fait l’écho ces derniers jours d’un soutien assez massif de mes concitoyens à la possibilité de pouvoir déchoir de la nationalité française des français nés en france mais possédant également une seconde nationalité. Les chiffres avancés sont largement sujets à caution, provenant d’une entreprise spécialisée dans la manipulation de l’opinion. Mais, même très exagérés, je pense qu’ils reflètent partiellement l’état de l’« opinion ». Pire, de nombreuses personnes ayant le cœur à gauche ne semblent pas voir de problème avec cette proposition. Il me semble donc être du devoir de quiconque perçoit la danger d’une telle mesure, de prendre la parole pour expliquer ce danger.

Je suis assez peu à l’aise, cependant. D’abord, parce que j’ai beaucoup de mal à comprendre le nationalisme, l’attachement à une nationalité. C’est un concept qui m’est parfaitement étranger. Si je devais me définir, « français » serait un des derniers mots qui me viendraient à l’esprit. Je n’ai choisi ni de le devenir, ni de le rester, et l’être m’indiffère. À vrai dire, si j’avais le choix, je préfèrerais me débarrasser de cette étiquette, comme je me suis débarrassé de l’étiquette « chrétien » que l’on m’avait également accolée à la naissance. Je voudrais m’en débarrasser pour ne pas être considéré comme solidaire des crimes commis au nom de ces étiquettes. Je préfèrerais largement un passeport d’apatride ou de citoyen du monde.

L’autre raison pour laquelle ce sujet me parait piégé, est que je suis persuadé que cette proposition est avant tout une manœuvre politicienne de Valls. Soit dans le cadre de sa stratégie consistant à faire exploser le PS et à provoquer une recomposition propice à sa candidature de 2022, soit pour détourner le débat, la mesure provocante masquant l’inscription dans la constitution de la substitution de l’État de sécurité à l’État de droit. La manœuvre est assurément purement politicienne, élément d’une tactique sans aucun rapport avec l’intérêt public, mais le trouble que provoque cette mesure, les hésitations chez nombre de citoyens, nécessitent que l’on réponde aux manœuvres politiciennes par des arguments politiques.

La proposition d’inscrire dans la constitution la déchéance de nationalité est infamante pour plusieurs raisons. Elle devrait tout d’abord poser un sérieux problème aux socio-démocrates, aux électeurs du PS, car c’est une mesure qui va à l’encontre des dernières valeurs que ce parti prétendait incarner. Depuis sa conversion à l’économie de marché dans les années 1980, le PS a fait des combats sociétaux son signe distinctif. Le seul réel progrès qui a marqué les gouvernements Jospin et Ayrault est une avancé vers l’égalité des droits indépendamment de ses préférences sexuelles. Jusqu’aux récentes déclarations de Valls enterrant le droit de vote pour tou·te·s aux élections locales, le PS prétendait également défendre l’égalité de tous et toutes, indépendamment de ses origines. Dans les faits, les dernières timides mesures dans ce domaine remontent à la fin des années 90, quand Jospin a parcimonieusement régularisé quelques sans-papiers et rétabli l’attribution automatique de la nationalité française aux enfants nés en france et y séjournant. Depuis, Hollande a enterré tant l’extension de la citoyenneté (par le droit de vote) que la lutte contre les discriminations, au premier lieu desquelles le harcèlement policier par les contrôles au faciès. Mais malgré l’absence de mesures concrètes, la défense de l’égalité des droits restait au cœur du discours du PS, notamment comme un moyen de se différencier de Sarkozy. En proposant de pouvoir déchoir de la nationalité française des citoyens nés en france mais qui ont acquis via leurs parents une seconde nationalité, le PS rompt avec son discours traditionnel égalitariste et intégrationniste. Il abandonne un des derniers marqueurs qui le différenciaient des droites plus ou moins extrêmes. Il trahit des millions de citoyens qui ont le cœur à gauche et espéraient qu’il soit une alternative aux valeurs réactionnaires, fermées, racistes, portées par une grande partie des droites.

Au-delà de ce reniement et de cette trahison des espoirs des citoyens qui espéraient encore que le PS symbolise une alternative de gauche, placer la déchéance de nationalité au cœur du débat politique est surtout une formidable victoire pour le Front National, une étape de plus de la « lepénisation des esprits ». Depuis toujours, le fonds de commerce du FN est de désigner les immigrés originaires d’Afrique, les « Arabes », comme cause de tous les problèmes des « français de souche ». Pour le FN, on nait français par son sang, mais on ne peut pas le devenir. Le FN a toujours fait une distinction entre des citoyens « de souche » et d’autres, citoyens uniquement « de papiers », des ennemis intérieurs, même s’ils sont nés ici, ont grandi ici, et n’ont dans leur vécu rien qui les distingue d’un quelconque autre enfant né ici. Pour gagner des voix, le FN a policé son discours. Il ne parle plus des « Arabes » mais des « islamistes », et sans doute bientôt des « bi-nationaux ». Il ne crie plus officiellement « les Arabes à la mer », mais « la france, on l’aime ou on la quitte ». Les mots changent, mais ne sont dupes que celles et ceux qui le veulent bien : la cible reste la même.

En affirmant qu’il est acceptable que des citoyens nés français puissent perdre cette nationalité au motif qu’ils en possèdent une seconde, l’exécutif valide cette antienne du FN, il affirme que le FN a raison, qu’il existe bien deux catégories de citoyens, ceux dont l’appartenance à la communauté nationale est irréfragable, et ceux qui seront toute leur vie en sursis. Les « français » et les « Arabes ». Valls et Hollande affirment que Jean-Marie Le Pen avait raison depuis le début. Voilà la victoire qu’ils offrent à l’idéologie raciste.

Enfin, n’oublions pas l’effet domino, ou ce que Tristan appelle l’histoire de la petite brèche. Cette histoire de déchéance de nationalité peut sembler dérisoire, puisque c’est une mesure symbolique qui en pratique ne sera jamais appliquée. Mais justement, elle touche à un symbole, elle marque l’abandon par le PS d’une des valeurs fondamentales qu’il prétendait défendre, le droit du sol, lier la citoyenneté au fait d’être ici, et non uniquement à l’hérédité. Le tabou brisé, il n’y a plus de limites. D’abord pour étendre la mesure à d’autres crimes, par exemple les agressions contre les flics comme le réclamait Sarkozy. Une fois la pilule du fichage génétique pour les délinquants sexuels avalée, il n’a fallu que quelque années pour que ce fichage concerne quiconque se fait arrêter, même pour le motif le plus futile. Les mesures censées lutter contre le terrorisme après le 13 novembre ont immédiatement été appliquées à de simples militants politiques qui envisageaient de manifester pour le climat. Vu cette accélération, il ne fait guère de doute que la déchéance de nationalité sera très rapidement étendue à d’autres délits. Dans l’indifférence générale. Mais puisqu’on touche aux tabous, il est surtout à craindre qu’une fois le droit du sol enterré, Hollande et Valls s’attaquent à d’autres combats historiques de la Gauche, notamment, en cette période de « guerre » autoproclamée, l’interdiction de la torture et de la peine de mort. Procès d’intention ? Relisez leurs cris d’orfraies d’il y a cinq ans contre la déchéance proposée par Sarkozy. Après un pareil reniement, qui peut juger de quoi ils sont capables ? D’autant qu’ils ne cessent de recourir à des métaphores guerrière. Or, à la guerre comme à la guerre… Qui s’opposera à ce que les flics usent de pressions psychiques et physiques contre un présumé terroriste, si c’est pour déjouer un attentat ? Quand à la peine de mort, son retour est déjà amorcé, via les exécutions extra-judiciaires (lorsqu’hors des frontières, l’armée mène des actions pour éliminer un citoyen français sans même qu’il ait eu droit à un procès), ou les projets d’exonérer les flics de toute responsabilité lorsqu’ils tuent quelqu’un. Si aujourd’hui, la Gauche recule sur le droit du sol, demain elle engagera en bien mauvaise posture les combats contre le retour de la torture et de la peine de mort. C’est pour cela, aussi, qu’il ne faut rien lâcher.

Lendemains de jour de la gentillesse

samedi 14 novembre 2015 à 23:08

J’ai essayé de garder ce ouikende un relatif silence sur les réseaux sociaux. Par pudeur et pour ne pas réagir à chaud. Car de tels évènements invitent à interroger ses convictions, à réfléchir, à prendre du recul, avant de réagir. (ou à faire comme tout le monde et trouver les éléments de langage pour justifier en quoi ces évènements n’ont pas ébranlé certaines de mes convictions). J’essaie de lire tout ce que je vois passer. L’information, l’analyse, la réflexion, sans doute ce qui manque le plus en ce moment, en tout cas vu depuis Twitter.

Petit point d’étape de mes réflexions, surtout rédigé pour moi, comme mémo.

Des mesures liberticides.

Je voulais d’abord me garder de toute remarque liée aux politiques sécuritaires, et en particulier à la loi rance. Ma morale trouve indécent de ne pas respecter un délai avant d’embrigader des morts dans mes combats. La loi rance a été votée il y a trop peu de temps pour qu’un fait divers ait la moindre signification par rapport à son efficacité. Surtout, je pense que le débat autour de ces lois ne doit pas se concentrer sur leur seule efficacité. Obliger tout le monde à porter un bracelet divulguant sa position en permanence aux autorités serait sans aucun doute efficace pour lutter contre le crime. Mais ce serait tellement totalitaire que c’est de mon point de vue inacceptable, le jeu n’en vaut pas la chandelle. Il en va de même de la surveillance de masse. Quelle que soit son efficacité dans la lutte contre des attentats, les régressions démocratiques qu’entrainent cette surveillance sont inacceptables. Les exactions déjouées ou celles menées à leur terme ne changent rien à ma conviction que les lois sécuritaires sont profondément dangereuses pour une société que se veut libre et démocratique.

Des flics.

Vendredi soir, des flics ont sauvé des vies. Ils se présentent comme en janvier sous leur meilleur jour, comme des protecteurs. Mais je n’oublie pas que par leur attitude quotidienne, les contrôles au faciès, les remarques racistes, les violences impunies… d’autres flics, peut-être les mêmes, sont les petites mains qui construisent et protègent une société inégalitaire, excluante, propice à la création de vocations terroristes. Qu’ils puissent ponctuellement nous protéger ne change rien à leur fonction première de bras armés de l’arbitraire et du totalitarisme.

Je n’oublie pas non plus que lors de la majorité des guerres depuis un siècle, les militaires ont tué bien plus de civils que de combattants. Je suis un civil, je ne me sens vraiment pas protégé lorsque tous les matins sur le chemin de l’école mon gamin croise des apprentis rambos hérissés d’armes de guerre. Bien au contraire, je sais bien que s’il devait y avoir la guerre, une vraie guerre comme en Syrie, nous serions les premières victimes de leurs balles.

De la violence.

Je ne vois pas d’intérêt à s’exprimer sur « le terrorisme », pour le vouer aux gémonies comme pour le défendre d’ailleurs. Le terrorisme, la violence, ne sont que des outils. Je ne suis ni contre les marteaux, ni contre le bricolage. Je n’aime pas celui qui utilise un marteau pour tuer des innocents, ni celui qui bricole pour installer des barbelés autour de sa pelouse. Mais je n’ai rien contre celui qui plante un clou pour accrocher une photo de ses enfants. La violence est partout dans notre société. Le terrorisme est une utilisation de la violence dont la cible réelle n’est pas sa victime directe, mais une partie de la société que l’on cherche à effrayer pour lui imposer sa volonté. Un licenciement est une forme de violence. Moins fatale qu’une balle de fusil, mais aux conséquences bien plus graves qu’un coup de poing. Licencier toutes les têtes qui dépassent, les syndicalistes, les grandes gueules, c’est une forme de violence destinée à frapper les autres salariés et à les dissuader de revendiquer. Une forme de terrorisme de basse intensité, qui ne tue pas directement (mais parfois à long terme, cf le nombre de suicides consécutifs à des licenciements ou des rapports de travail violents). Je ne suis ni pour ni contre les marteaux en soi. Je condamne ceux qui font des marteaux une utilisation que je juge illégitime.

De la guerre

Chacun propose sa narration des évènements. La narration des idéologues d’ISIS est celle d’une guerre entre l’Islam et l’occident. Ils veulent obliger chacun à choisir son camp. Espérant ainsi que ceux que l’occident rejette rejoignent leurs rangs (cf Nader Atassi). C’est une logique similaire chez tous les faucons, les adeptes d’un choc des civilisation, d’une « guerre ». Ils invitent à choisir un camp. Valls ne dit rien d’autre. C’est la guerre, je suis le chef de guerre, quiconque ne me soutient pas est un traitre. Désolé Manuel, mais je ne crois pas au choc des civilisations, et si tu arrives à engager la société dans cette voie mortifère, je rejoindrai pour ma part le camp des non alignés, des contempteurs des dieux et du marché.

De la peur

Bien sûr que j’ai peur. Ça me semble humain et sain. L’important n’est pas de ne pas avoir peur. C’est de réussir à faire avec pour ne pas la laisser nous dicter nos choix. D’après les statistiques de la prévention routière, en 2014 environ 300 piétons et 159 cyclistes ont été tués par des voitures. À chaque fois qu’il sort dans la rue, à chaque fois que nous partons faire une balade en vélo, mon fils risque bien plus d’être blessé par un automobiliste que par un terroriste. Dans la rue, le danger vient des conducteurs de véhicules à moteur bien davantage que des barbus qui reviennent de la mosquée d’à côté. Mais avoir peur des automobilistes ne m’empêche pas de prendre mon vélo chaque fois que j’ai besoin de sortir. Et la crainte des attentats ne m’empêchera pas de retourner picoler à des terrasses parisiennes.

Il ne faut pas se laisser dominer par sa peur, mais il ne faut pas non plus se tromper de danger. À mesure que les heures passaient dans la nuit de vendredi à samedi, je prenais conscience d’être encerclé, coincé entre le marteau et l’enclume, comme l’a fort justement titré quelques heures plus tard l’éditorial de Bastamag. Entre les haineux qui tirent dans le tas et ceux qui exploitent l’occasion pour affermir leur contrôle. Et, en définitive, les seconds sont bien plus dangereux que les premiers. Quelle que soient l’horreur du terrorisme aveugle, il représente des drames individuels sans incidence sur notre destin collectif. Les dirigeants politiques ont un pouvoir de nuisance sans commune mesure. Ce sont eux qui lentement mais sûrement nous arrachent toutes les libertés, tous les droits durement acquis par les générations de nos parents. Ce sont eux qui créent les conditions du chaos pour ensuite décréter l’état de guerre justifiant toutes les mesures d’exception. Les obscurantistes peuvent tuer des humains par milliers, mais pour étouffer les libertés, les fondements d’une société plus juste et émancipatrice, il faut le vote des élus du peuple.

En vrac

Merci à David, Yves et Goofy pour les corrections. J.L. Jouannic m’a signalé que j’avais confondu Pontivy (Morbihan) avec Pontigny (dans l’Yonne).

Faut-il bloquer les publicités ?

lundi 21 septembre 2015 à 15:04

J’ai été si outré par quelques phrases portées à ma connaissance cette semaine que je reprends le clavier le temps d’un rapide coup de gueule. Dans le 28e chapitre de son prochain livre, qu’il prépublie sur son carnet, Tristan conseille de ne pas bloquer la réclame dans son navigateur. Une fois n’est pas coutume, je ne peux pas être moins d’accord avec lui, surtout au vu de ses arguments.

J’encourage pour ma part tou·te·s les internautes à bloquer par tous les moyens les publicités qui envahissent certains sites. Quelques raisons en vrac de refuser la réclame sur le Web :

Je trouve par ailleurs discutables les arguments de Tristan pour encourager ses lecteurs et lectrices à ne pas remettre en question les modèles économiques fondés sur la vente de l’attention des citoyens :

« En effet, la publicité est la principale si ce n’est l’unique façon pour l’immense majorité des sites Web de se rémunérer » affirme-t-il. Je brandis aussitôt ma pancarte pour demander les chiffres permettant d’affirmer que « l’immense majorité des sites Web » se rémunère grâce à la réclame. Wikipédia ne fait à ma connaissance pas appel à la publicité, pas plus que des millions de sites personnels, les sites vitrines qui présentent une entreprise, une association ou autre. Je ne suis pas sûr que l’existence de la majorité des sites Web dépende de la réclame. Le Web ne mourra pas si demain nous bloquons toutes et tous les réclames. Si j’ai bonne mémoire, la publicité était absente des premiers sites qui m’ont fait aimer le Web, qui m’ont fait découvrir ses potentialités pour la liberté d’expression, le débat d’idée ou le partage de connaissances. Le Web peut parfaitement se passer de la publicité.

« En bloquant la publicité (…) les sites n’auront plus les moyens de publier du contenu original et de qualité ». Je ne suis pas du tout sûr du lien entre la publication de contenu « original et de qualité » et les sites vivant de la vente de temps de cerveau disponible. Intuitivement (oui, ça n’est pas scientifique), j’aurais plutôt l’impression que les sites tirant l’essentiel de leurs revenus de la publicité sont plutôt des fermes à contenu, qui ne publient rien d’original mais pompent des informations publiées par d’autres en les affublant de titres putassiers pour « faire du clic ».

« C’est d’autant plus gênant que l’histoire prouve que la presse indépendante est une condition essentielle pour avoir une démocratie en bonne santé… ». Euh, quel est le rapport entre le financement de sites Web par la publicité, une presse indépendante, et la choucroute ? Le Canard enchainé, symbole de la presse indépendante française, a publié il y a quelques jours son bilan financier 2014. Le journal est toujours en excellente santé. Or, il ne me semble pas qu’il se rémunère en infligeant des placards publicitaires à ses lecteurs. Sur le Web, l’équivalent du Canard, Mediapart, est également résolument sans publicité, et n’a pas l’air de s’en porter plus mal. Tout comme des dizaines de médias indépendants qui enquêtent et informent, Basta, CQFD, Fakir, Politis et tant d’autres. Bien sûr, de nombreux sites de diffusion d’information, comme Le Figaro, Libération ou Le Monde, affichent de la publicité, et en dépendent en partie. Mais peut-on qualifier ces entreprises, propriété d’oligarques, de médias indépendants essentiels à la démocratie ? Lorsqu’un marchand d’armes ou un quelconque affairiste s’achète des médias, le fait-il afin de garantir l’existence d’un des piliers indispensables de la démocratie, ou pour défendre ses intérêts ? Le ménage en cours dans les médias du groupe Bolloré n’est que le dernier exemple de l’indépendance toute relative des organes contrôlés par des financiers. Par ailleurs, bien conscients de l’importance des médias pour la démocratie, les citoyens français consacrent une partie de leurs impôts à financer la presse. D’après Wikipédia, nous avons versé en 2012 1,2 milliards d’aides à la presse. Le Figaro de Serge Dassault a été subventionné à hauteur de 18,2 millions d’euros. Nous participons donc déjà, via ces aides, via la redevance audio-visuelle, à la survie de la presse (et à l’enrichissement d’éditocrates qui nous crachent à la gueule à longueur de temps). Est-il indispensable, pour sauver la démocratie, de s’infliger également les encarts promotionnels qui débordent de leurs sites ?

Je m’égare un peu, et ne voudrais pas y passer toute la journée, donc, pour conclure, un dernier conseil : bloquez les publicités ! Merci de votre attention.

Addendum : suite aux réactions à cet article, j’ai publié une suite. Concrètement, comment se protéger de la publicité ? Comment soutenir malgré tout nos sites favoris ? Des questions auxquelles je n’ai pas de réponse.

Comment se protéger ? Comment participer ?

mardi 15 septembre 2015 à 00:03

L’écho rencontré par mon billet d’hier sur le blocage de la publicité me force à faire rapidement quelques précisions. J’ai horreur d’écrire sans avoir réfléchi, lu, cherché des sources, etc., mais je dois le faire avant que l’article ne soit oublié. Je vous propose donc un rapide addendum à compléter vous-même.

Ce coup de gueule présente de nombreux défauts, le plus évident étant qu’il ne propose de solution simple ni pour bloquer les réclames, ni pour rémunérer les sites légitimes vivant de la publicité (j’ai découvert qu’il en existait).

Bloquer la publicité était hier une chose simple : il suffisait d’installer dans son Firefox l’extension Adblock Plus, de s’abonner à une liste de blocage, et de profiter du Web sans plus se soucier de rien. Pour une meilleure protection, on pouvait y ajouter Ghostery, qui via une interface assez intuitive permet de bloquer de très nombreux sites trop curieux. Hélas, les créateurs de ces extensions ont fait quelques faux pas, et perdu la confiance d’une partie de leurs utilisateurs. Dans ce Far West que sont les InterWebs, la confiance est un trésor fragile. La gagner n’est pas forcément très difficile, il suffit souvent de quelques promesses vaguement étayées d’actes. Mais elle se perd aussi très rapidement, et souvent irrémédiablement. Adblock et Ghostery ont perdu ma confiance, et j’ai dû leur trouver des remplaçants.

Aujourd’hui, j’utilise donc Disconnect, Privacy Badger et uBlock Origin (plus quelques autres pour des usages très précis). Malheureusement, je n’ai l’impression de maitriser aucun des trois. Je ne sais pas exactement ce que chacun bloque ou laisse passer. Je ne comprend rien à la plupart de leurs réglages avancés. De nombreux sites que je visite sont cassés, probablement à cause de l’un des trois, et je ne suis même pas sûr d’être bien protégé. Bref, je ne peux décemment pas les conseiller à des néophytes.

Aujourd’hui, lorsque je vois quelqu’un pester contre des réclames intrusives, je n’ose plus lui expliquer qu’on peut les bloquer, car concrètement je ne sais quelle solution lui proposer. ABP et Ghostery, qui sont simples et fonctionnent plutôt bien, mais auxquels je ne fais plus complètement confiance (sans oublier les problèmes de performance d’ABP dans Firefox). Ou l’un des trois autres, mais que je trouve encore trop complexes pour des néophytes, ou pas assez sûrs (les équipes de Privacy Badger font un gros travail sur l’interface, mais elle demande malgré tout de savoir ce que l’on fait, et pour éviter le surblocage, l’extension a l’air de laisser passer beaucoup de choses).

Second point, j’ai découvert qu’il existe de vrais sites socialement utiles dont la survie dépend de la publicité. C’est le cas par exemple de Dans ton chat. Du fait de son succès, le site a besoin d’une infrastructure coûtant plus que les quelques dizaines d’euros par mois qu’un particulier peut éventuellement payer pour assouvir sa passion. Le créateur du site travaille à plein temps dessus, pour le faire vivre, le développer, etc, et n’a pour payer les cordes de sa guitare d’autres revenus que ceux générés par la publicité. On est donc en face d’un site utile mais coûteux, qui a besoin de s’autofinancer. Et pour l’instant, la publicité semble encore la solution la plus simple et fiable pour assurer la survie du site. Bien sûr, moult solutions de financement participatif existent. Flattr, Patreon, Tipeee, Gratipay… Mais j’ai l’impression que leur adoption est encore très faible, et qu’il est pour l’instant très périlleux pour un site dont la survie dépend du financement d’abandonner la publicité au profit d’une de ces plateformes (même s’ils pourraient essayer une transition en douceur, en sensibilisant leurs utilisateurs).

Par ailleurs, ces sites de micropaiement me posent un problème : ils sont tout aussi dangereux pour la vie privée que la publicité. Dis moi ce que tu aimes, les journaux que tu achètes, et je te dirai qui tu es. Le jour où un quelconque gouvernement cherchera des listes de gauchistes à envoyer dans des stades — perspective qu’à mon sens on ne peut pas complètement écarter — quoi de plus simple que de saisir sur ces sites les listes de donateurs aux médias de gauche ? Sans aller aussi loin, les données recueillies par ces sites permettent de dresser des portraits précis des internautes qui font les utilisent, et rien de garantit que ces profils ne tomberont pas un jour dans les mains de publicitaires qui sauront les exploiter.

Aujourd’hui, je n’ai donc pas de solution à proposer. Ni aux créateurs de sites à succès qui ont besoin de la participation de leurs fans pour financer l’infrastructure, ni aux internautes qui souhaitent soutenir leurs sites favoris. Je n’ai pour l’instant trouvé nulle solution de financement qui me semble satisfaisante.

Faut-il, pour autant, tolérer la publicité dans certains cas ? La plupart des bloqueurs de publicité peuvent être désactivés à la demande. Devrais-je ajouter les sites que j’apprécie sur une liste blanche et tolérer qu’ils m’affichent de la publicité ? L’idée est séduisante, mais à la réflexion elle ne me satisfait guère. Débloquer la publicité sur certains sites, c’est accepter d’être traqué, c’est abaisser la sécurité de son ordinateur, c’est entretenir l’illusion que la publicité est un modèle économique acceptable… Je n’aime pas les règles qui ne tolèrent pas quelques exceptions, et je vais probablement réduire mon niveau de protection sur une poignée de sites que j’aime bien et qui ont besoin d’afficher des réclames pour survivre. Mais j’ai hâte qu’ils trouvent de meilleures solutions pour nourrir leurs serveurs.