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Intermédiaires techniques

lundi 8 octobre 2018 à 09:49

C'est un débat ancien autour des libertés numériques, que de délimiter la responsabilité des intermédiaires techniques. Pour essayer de raconter ça, il faut que je fasse appel à des notions assez nombreuses, et parfois peu habituelles dans le domaine. Après un petit rappel des positions historiques, sur les notions d'éditeur et d'hébergeur, je vais poser quelques notions venues d'autres domaines, ou de phénomènes plus récents. Le but est d'essayer de proposer une grille de lecture différente : un troisième statut, quelque part entre éditeur et hébergeur, et les conséquences que ça porte.

On peut arriver à la même conclusion (ce troisième statut) par d'autres arguments, dont je n'ai pas besoin pour articuler mon raisonnement. J'ai regroupé ces arguments, pour au moins les citer, qu'ils ne donnent pas l'impression d'avoir été oubliés.

Tout ça est le fruit de beaucoup de discussions. L'idée de quelque chose entre éditeur et hébergeur est sortie de discussions ces 3-4 dernières années à la Quadrature. La façon dont j'articule entre eux ces différents éléments est le fruit de mon expérience personnelle, le mélange des réflexions de plusieurs collectifs.

Contexte historique

On peut faire remonter la question, en France, à l'affaire Estelle Hallyday contre Altern. Ce n'est pas la première fois que la question se posait, mais c'est celle qui a marqué les esprits.

Altern était un hébergeur associatif, articulé avec une TPE (la TPE permettait au mec de manger, l'association hébergeait gratuitement). Près de 50.000 sites perso étaient hébergés chez Altern. On situe mal, mais 50.000 sites, à la fin des années 90, c'est un morceau colossal du web en France. Et toutes ces pages sont hébergées gratuitement, sans pub, sans contre-partie, par une association.

Des photos dénudées d'Estelle Hallyday avaient été publiées dans la presse. Un petit malin les a scannées et mises en ligne sur son site. La dame a porté plainte... contre l'hébergeur. À aucun moment la police ou la justice ne se sont intéressées à savoir qui était derrière le site, le nom de l'hébergeur leur suffisait bien. Il a été très lourdement condamné, une somme déraisonnable qui a forcé à fermer le volet associatif d'Altern : le risque était devenu trop grand. Une FAQ de 1999 sur l'affaire redonne les éléments clefs de la discussion de l'époque.

C'est cette histoire qui a été utilisée pour expliquer aux députés et sénateurs de l'époque que nous avions un problème dans le numérique. On se trompait de responsable devant la justice dans les affaires de presse (diffamation, injure, atteinte à la vie privée, etc). Le législateur français a mis très longtemps à converger vers une solution acceptable. C'est autour de 2004 que le débat arrive à la bonne conclusion.

Position définie par la LCEN

La LCEN organise en 2004 la responsabilité entre trois types d'acteurs[1]. Les fournisseurs d'accès et opérateurs réseaux, qui transportent l'information, les hébergeurs qui stockent l'information, et les éditeurs qui publient le contenu. Les éditeurs sont responsables de ce qui est publié, et assument les propos de l'auteur, en particulier dans les affaires dites de presse (diffamation, injure, publication d'informations portant atteinte à la vie privée des gens, etc). Les hébergeurs, quant à eux, ne sont pas responsables de ce qui est publié. Il devient obligatoire de faire figurer sur tout site web une indication de qui en est l'éditeur.

Le droit européen est articulé peu ou prou de la même manière. Les opérateurs du réseau doivent se comporter comme un mere conduit, c'est-à-dire comme un simple/pur tuyau. Ils transportent les données sans tenir compte du contenu, et donc ne peuvent être responsables de ce qui se passe sur le réseau. De mémoire cette première notion, bien plus ancienne que celle de la neutralité du net, se trouve dans des directives de 2000 sur le commerce électronique.

Dans le web de la fin des années 90, et jusqu'à la fin des années 2000, ces notions suffisent à lire le monde. Si je prends des exemples actuels que tout le monde peut comprendre, OVH est un hébergeur, l'éditeur du site https://lefigaro.fr est le journal du même nom, et FDN ou Orange, quand ils vous permettent d'accéder au contenu mis en ligne par ce site web ne sont pas responsables si un de ces contenus est illégal. Et ce, que cette illégalité soit un délit de presse ou un autre délit (par exemple, la publication sans autorisation d'un contenu soumis au droit d'auteur, une des variantes de ce que la loi nomme contrefaçon, même si le terme semble bien impropre[2]).

La jurisprudence est venue apporter des nuances, parfois intéressantes, parfois idiotes. Dans les jurisprudences intéressantes : en 2010 Tiscali, qui hébergeait les pages perso de ses abonnés, et aurait à ce titre dû être considéré comme hébergeur, s'est vu requalifier par la Cour de cassation en éditeur parce qu'elle ajoutait de la publicité dans ces pages. Le juge a estimé que modifier le contenu, avec des visées lucratives, en faisait un éditeur et pas un simple hébergeur.

Par ailleurs, la LCEN prévoit que quand l'hébergeur a connaissance d'un contenu illicite, il doit le retirer rapidement. Le Conseil Constitutionnel, qui avait été saisi de la LCEN, avait bien précisé que ça ne pouvait être applicable que pour les contenus manifestement illicites (ergo, dans la pensée de l'époque, les contenus manifestement pédo-pornographiques et/ou manifestement néo-nazis). Les jurisprudences diverses, en France et en Europe, sont venues affaiblir cette décision du Conseil Constitutionnel. On considère de nos jours que quasiment toutes les illégalités sont manifestes[3].

Évolution du paysage

Le développement de ce que les startupeurs digitaux appellent le Web 2.0 vient un peu compliquer l'affaire, mais à peine. Le Web 2.0, c'est le fait qu'une plateforme est mise à disposition du public, et que c'est le public qui produit le contenu. Par exemple les commentaires organisés en forum de discussion sous un article d'actualité. Par exemple les forums de chat fournis par tel ou tel site web pour la communauté de ses habitués. Par exemple Facebook au tout début.

L'analyse reste sensiblement la même. L'utilisateur est auteur-éditeur du message qu'il publie, de la page qui regroupe ses messages. Et la plateforme est analysée comme un hébergeur, qui se contente d'afficher au lecteur les messages regroupés comme le lecteur le lui a demandé, c'est-à-dire dans l'ordre chronologique des publications de chacun des utilisateurs dont il suit le fil de publication. C'est assez assimilable dans la théorie, à ce que fait un agrégateur de flux RSS, pour les gens qui voient ce que c'est.

Mais la pratique change. Ces grandes plateformes interviennent de plus en plus dans le flux des informations. Elles hiérarchisent l'information, selon des critères qui n'appartiennent qu'à elles. Strictement, elles hébergent un contenu qu'elles n'ont pas produit, le plus souvent, mais choisissent l'ordre d'affichage, et même si un contenu sera affiché ou non pour un lecteur donné. Plus elles interviennent dans l'affichage des contenus, moins leur rôle d'hébergeur passif semble adapté.

Responsabilité du fait d'autrui

Le principe de droit sous-jacent à une bonne part du débat est le fait que nul ne peut être tenu responsable du fait d'autrui. Si j'écris sur mon mur Facebook des choses contraires à la loi, il est légitime que j'en sois tenu responsable, et qu'on n'aille pas en faire reproche à quelqu'un d'autre (genre Facebook, qui a permis la diffusion de mon message, mon FAI qui m'a permis de publier, ton FAI qui t'a permis de le lire, le fabriquant de ton écran qui a permis l'affichage, ton marchand de lunettes qui t'a permis de lire malgré ta myopie, etc).

Tenir Facebook pour responsable de ce qu'écrivent les gens, c'est pas bon. Mais prétendre que Facebook ne fait rien et donc n'est responsable de rien, c'est pas bon non plus, parce que ce n'est pas vrai. On voit bien que quelque chose cloche ici. Il nous manque une notion, qui décrive ce que fait Facebook. Quand nous travaillons sur ces sujets, à la Quadrature, le mot que nous utilisons, c'est afficheur. Facebook serait un afficheur, et en tant qu'afficheur il n'est pas neutre. C'est un intermédiaire technique qui n'est pas neutre dans l'exécution de son rôle, il doit donc logiquement assumer la responsabilité de ce qui découle de cette non-neutralité.

La neutralité du net

Les débats sur la neutralité du net sont pour moi, en dernière analyse, des débats sur un intermédiaire technique particulier, le fournisseur d'accès à Internet (et plus généralement, l'opérateur réseau).

Cet intermédiaire technique est tout-puissant. Il peut tout. Il peut m'empêcher d'accéder à un contenu, il peut ralentir l'accès à un service jusqu'à le rendre pénible à utiliser, il peut dégrader un service (perdre un paquet sur dix dans le flux d'une discussion audio la rend extrêmement pénible par exemple). Il peut surveiller à peu près la totalité de ce que je fais.

Du point de vue de l'abonné, il est tout-puissant, et incontournable : les gens n'ont qu'un seul accès à Internet chez eux, ils ne jonglent pas entre 5 abonnements à Internet à tout moment, utilisant l'abonnement Machin pour accéder à un site et l'abonnement Truc pour accéder à un autre. Les gens normaux (quelques geeks dans mon genre font autrement) ont un seul opérateur pour accéder à Internet et ils espèrent bien accéder à tout Internet, de manière indiscriminée.

Ce que disent les textes sur la neutralité du net peut se résumer assez facilement : en tant qu'intermédiaire technique incontournable, ayant de grands pouvoirs, l'opérateur n'a pas le droit d'utiliser ces grands pouvoirs n'importe comment. En particulier, s'il s'en sert pour (dé)favoriser un contenu, une adresse source, une adresse de destination, un type de service, etc, ça lui sera reproché. S'il sort d'une stricte neutralité d'intermédiaire technique sans raison valable, ça lui sera reproché.

Et les textes européens listent les raisons valables connues : la sécurité du réseau, le bon fonctionnement du réseau, une décision de justice, etc. Un accord commercial avec une plateforme n'est, ainsi, pas une raison valable de prioriser des flux.

Les textes sur la neutralité du net ne parlent pas de la responsabilité éditoriale, bien entendu, mais ils posent des principes de droit qui sont utiles : un intermédiaire technique, quand il sort de la neutralité qu'on attend de lui, prend une responsabilité, il devient responsable de ce qui arrive suite à cette sortie de route.

La transposition à la responsabilité éditoriale est cependant assez simple : quand une plateforme joue un rôle central dans la capacité du public à diffuser de l'information, ou à accéder à l'information, et qu'elle sort de la neutralité technique, alors elle devrait recevoir la responsabilité des effets de cette sortie. Que ce soient des effets économiques (concurrence, distorsion d'un marché, etc) ou des effets sociaux (montée des violences, montée des haines, etc). On ne peut pas jouer un rôle actif dans une position de puissance et dire qu'on n'est pas responsable des effets du rôle qu'on joue.

Un opérateur dominant

Une autre notion intéressante est celle, venue du droit de la concurrence, d'acteur dominant sur un marché. C'est une notion qui s'analyse de manière locale, sur un marché donné. Ainsi si on s'intéresse au marché européen, au marché français, ou au marché d'un bassin de vie, les acteurs dominants identifiés ne sont pas les mêmes.

Certaines pratiques sont interdites pour un ou des acteurs dominants sur un ou des marchés donnés.

Ainsi, un tarif d'éviction. C'est quand un acteur, dominant sur un marché, pratique des prix tellement bas qu'il empêche les autres de s'installer sur ce marché, et donc s'assure la perpétuité de sa position dominante. Ainsi, si autour de chez moi il y a une boulangerie qui a une part tellement forte du marché des croissants qu'on la considère comme un acteur dominant (genre 90% des ventes de croissants du coin). Quand une nouvelle boulangerie ouvre, elle fait une promotion intenable (le croissant à 10 centimes, mettons). On peut analyser ça comme la pratique d'un tarif d'éviction. Dans une boulangerie qui a une petite part de marché, ce serait simplement une promo pour attirer le client. Dans une boulangerie qui détient une part colossale du marché, c'est un tarif destiné à tuer les concurrents et assurer un monopole pour l'opérateur dominant sur le marché une fois que les concurrents auront coulé, auront été évincés (d'où le nom tarif d'éviction).

Il faut bien analyser ça sur le bon marché. En effet, la position dominante de la boulangerie ne joue pas sur le marché des fruits et légumes, ou ne joue pas sur le marché national des croissants. Elle fait bien 90% dans ma ville, mais un pourcentage infime au niveau national ou européen.

On peut essayer de transposer ces principes dans le cas qui nous intéresse. Les grandes plateformes sont des acteurs dominants sur certains marchés. Traditionnellement, on fait cette analyse sur un vrai marché, commercial. On peut par exemple se demander si Facebook et Google sont des acteurs dominants sur le marché de la publicité en ligne. Mais on peut utiliser cet outil pour penser des choses qui ne sont pas des marchés au sens commercial, et se demander si Facebook et Twitter jouent un rôle central dans la diffusion des contenus publiés par leurs utilisateurs, et si on peut donc leur reprocher les effets de leurs décisions en raison de leur taille. La même décision, de la part d'un acteur hyper minoritaire et n'ayant pas d'influence significative sur le marché (ou sur le phénomène social) considéré n'aurait pas la même responsabilité.

La taille est bien un critère pertinent pour juger de la responsabilité des acteurs. Non, un éléphant, ce n'est pas une souris en plus gros.

La censure

Facebook, ou Apple, opèrent une censure. Une censure a priori, où certains contenus sont censurés d'autorité, selon des procédures floues et discrétionnaires, le plus souvent sans appel et sans contradictoire. C'est un rôle actif, qui sort totalement de la notion d'intermédiaire technique neutre. Et qui est le fait d'acteurs dominants sur les marchés considérés.

On peut soit considérer que ces censeurs sont sortis de leur rôle neutre et technique, et que donc ils perdent l'exemption générale de responsabilité, qu'ils portent atteinte au principe de neutralité qu'on attend d'eux (même si, pour l'heure, aucun texte de loi ne prévoit ça de manière claire). Soit considérer, ce qui est sensiblement équivalent, qu'ils jouent un rôle actif dont ils sont responsables. N'ayant pas réussi à censurer les contenus illégaux, alors qu'ils jouent un rôle actif de censure a priori (Facebook censure les images dont ses outils supposent que ce sont des nus, avec régulièrement des erreurs) et de censure a posteriori (ces plateformes censurent sur signalement par les utilisateurs), on peut les considérer comme responsables de l'échec de leur censure.

Dans un cas, on estime que ces plateformes devraient se voir interdire la censure discrétionnaire, qu'il devrait y avoir des mécanismes transparents et conformes au droit pour traiter les problèmes. Par exemple du notice-and-notice : quelqu'un signale qu'un contenu pose problème. Le signalement est transmis anonymement à l'auteur. L'auteur peut retirer son contenu, ou décider de persister. Si les deux parties persistent à dire qu'il y a problème, le dossier complet est transmis à la justice qui arbitre le différend. Dans une posture comme celle-là, l'intermédiaire technique est de nouveau neutre. Il n'a pas décidé si le contenu lui semblait légal ou pas. On ne peut pas le tenir responsable d'une décision.

Dans l'autre cas, on estime normal que la plateforme joue un rôle de censeur, et qu'on peut lui tenir rigueur de ses erreurs dans la censure. Auquel cas tout contenu illégal qui arrive à franchir la barrière peut lui être reproché.

Je préfère bien entendu la première solution. Mais les deux sont logiques.

Centralisation ou ouverture

Le fait qu'une plateforme soit centralisée ou non est également un critère. L'exemple qui vient spontanément en tête est la comparaison entre les systèmes de messagerie fermés (iMessage d'Apple, Messenger de Facebook, les messages directs de Twitter, etc) et les systèmes de messagerie ouverts (par exemple le mail). Ou la comparaison entre un réseau de micro-blog fermé (Twitter) et un réseau de micro-blog ouvert (Mastodon).

Dans le cas d'un système centralisé et fermé, une décision de la plateforme centrale a un effet absolu. Si je suis banni de Twitter, je suis banni de l'intégralité du réseau de Twitter. Si cette décision est arbitraire, et fondée sur des critères qui ne peuvent pas être négociés, elle est absolue et incontournable. Elle est le fait d'un acteur dominant.

Dans le cas d'un système acentré et ouvert, une décision de la plateforme qui hébergeait mon compte de me bannir a un effet bien moindre. Je peux aller ouvrir un compte sur une autre instance du même réseau (quand mon compte mail de laposte.net est fermé, je peux aller ouvrir une adresse mail ailleurs). Si un nœud du réseau se met à détenir une part élevée des comptes, alors l'analyse en position dominante redevient pertinente : quand gmail.com ou outlook.com décident d'imposer des règles en matière de mail, même si le réseau est ouvert, ils représentent une part tellement grande du réseau du mail que leur norme s'impose de fait à tous les autres. Ils deviennent bien un acteur dominant de ce réseau.

La définition des libertés

À la fin du 18e siècle, quand on a défini les libertés fondamentales, on les a définies par rapport à la puissance publique. Quand on parle de liberté d'expression, on parle d'empêcher l'État (ou le roi) de censurer de manière arbitraire. Les libertés fondamentales, les droits de l'Homme, sont définis pour protéger les citoyens, les individus, contre les abus de la puissance publique.

Typiquement, le premier amendement de la constitution américaine, qui protège la liberté d'expression, interdit au législateur de faire une loi dont l'effet serait de priver le citoyen de la libre expression de son opinion. Facebook n'étant pas législateur, ça ne le concerne pas, il peut bien censurer comme il a envie et prendre toutes décisions visant à censurer.

Le rapport asymétrique qui existe aujourd'hui entre un particulier et une grande multi-nationale crée un rapport d'une nature similaire à celui qui existe entre le citoyen et l'État, un rapport asymétrique où une seule des deux parties peut établir les clauses du contrat. Le contrat qui existe entre Facebook et ses utilisateurs n'est pas de la même nature que le contrat qui existe entre deux particuliers. Les deux signataires du contrat ne sont pas dans un rapport de force symétrique. Or tout le droit autour de la liberté de contracter suppose une adhésion, soit que chaque clause était négociable (pour un contrat de gré à gré), soit qu'on pouvait ne pas adhérer au contrat et aller chercher un service similaire ailleurs (pour un contrat d'adhésion). Bref, on suppose que les deux parties sont engagées par un consentement mutuel entre pairs.

Il y a déjà de nombreuses zones du droit où l'asymétrie du rapport de forces a été prise en compte pour définir des droits qui ne sont pas symétriques. Par exemple l'obligation de conseil d'un pro : il ne doit pas vous laisser choisir une mauvaise solution s'il sait qu'elle est mauvaise, il doit vous conseiller au mieux de vos intérêts, pas des siens. Par exemple le contrat de prêt que vous signez avec le banquier : vous n'êtes pas en position de le négocier, alors la loi a très strictement encadré ce que le banquier a le droit de vous proposer. C'est toute cette partie du droit qui permet régulièrement aux tribunaux de dire que des clauses d'un contrat étaient abusives, et qu'on doit donc considérer qu'elles n'existent pas (les juristes parlent de clauses réputées non-écrites).

Il n'y a pas, pour le moment, de garantie des libertés dans un rapport contractuel asymétrique. Facebook, Twitter ou Google ne peuvent pas être condamnés pour censure abusive de mes propos. Seul l'État pourrait être condamné pour ça. C'est par exemple pour ça qu'il y a quelques années, avec quelques autres, nous avions rédigé une proposition de loi de défense de la liberté d'expression. On retrouve un concept similaire dans la protection des données personnelles prévue par le RGPD : le rapport asymétrique entre l'entité qui collecte des données et le particulier dont on collecte les données crée une obligation particulière du collecteur pour protéger les libertés de l'individu.

Laissé dans l'ombre

Il y a d'autres angles de lecture que je laisse dans l'ombre ici, parce qu'ils ne sont pas utiles à mon raisonnement, bien qu'ils aillent clairement dans le même sens. Je veux citer ceux que j'ai en tête, pour qu'on ne pense pas qu'ils ont été oubliés. Ils demandent souvent une analyse assez longue, et qui ne me semblait pas rigoureusement nécessaire ici.

D'abord il y a l'inversion des rapports entre sujet et objet. Dans le contrat qui me lie à mon fournisseur d'accès à Internet (FDN, ou Orange), l'accès à Internet est l'objet du contrat, et le FAI et moi en sommes les sujets. Nous convenons entre nous comment l'un va à la demande de l'autre réaliser une prestation qui porte sur l'objet. Quand un service est financé par la publicité, ce rapport s'inverse. Le contrat, le vrai contrat, celui qui fait rentrer de l'argent, est entre le publicitaire et le service. C'est ce contrat qui compte. Et dans ce contrat, je suis devenu l'objet. Le publicitaire passe un contrat avec le prestataire du service qui porte sur la mise à disposition de l'objet du contrat, à savoir l'utilisateur. Dans ce modèle l'utilisateur est devenu l'objet d'un contrat auquel il n'a pas accès. C'est vicié, de base. Ça veut dire que l'utilisateur n'a rien à attendre du prestataire, qui n'est pas à son service.

Ensuite, il y a l'économie de l'attention. Ce qui intéresse ces grands afficheurs, c'est de pouvoir focaliser l'attention des gens. Donc de mettre en avant des émotions, et ce faisant de faire passer la raison en arrière plan (les publicitaires veulent ça, ça rend beaucoup plus perméable aux messages). Les messages qui font le plus directement appel à nos émotions sont donc favorisés, que ce soient des émotions douces (oh, le jouli petit chat...) ou des émotions dures (les propos haineux, la rage de voir encore une horreur de dite, etc). Le mécanisme de la publicité a besoin de faire appel à nos émotions, et cet état émotif nous fait rester plus longtemps face aux contenus, nous fait interagir plus. C'est ce qui donne sa valeur au contenu putaclic.

Ensuite, il y a la notion d'éthique de l'entreprise. Certaines entreprises ont une éthique, ça arrive. Mais cette éthique n'est que celle portée par le pacte d'actionnaires. Que les actionnaires changent et l'éthique change. L'entreprise lucrative n'est pas mauvaise en elle-même, mais les questions éthiques y ont forcément un rôle second. Parfois, sa survie dépend de l'éthique qu'elle affiche (Free, dans son jeune temps, avait besoin de se montrer cool avec les geeks pour exister, par exemple). Mais sitôt que ce n'est plus le cas, que l'éthique n'est plus une condition de la survie, alors les questions éthiques passent en second plan, ou disparaissent complètement.

La somme

La somme de tous ces éléments nous amène bien à analyser le rôle de ces plateformes, de ces intermédiaires techniques, avec tous ces éléments.

Ce sont tous ces éléments-là qui m'amènent à penser que l'analyse de Calimaq est relativement juste. Son propos reprenait cette distinction, ce nouveau rôle, sans l'avoir convenablement introduite, ça peut dérouter.

Il y a bien un modèle de réseau qui me semble plus souhaitable socialement et économiquement, le modèle de réseau ouvert, fait de nombreux acteurs, offrant une capacité d'interconnexion, etc. Il me semble raisonnable que les acteurs qui ont un rôle dominant, soit par leur centralisation soit par leur grande taille, se voient contraints à une grande neutralité pour nous protéger contre l'arbitraire.

Je suis en désaccord avec les choix de la directive copyright. Mon approche est que la position particulière de ces grands acteurs devrait leur interdire toute censure en dehors d'un processus contradictoire, tranché par une autorité indépendante, susceptible d'appel, et passant au moment voulu par la Justice. Mais l'approche qui consiste à dire qu'ils sont des professionnels de la censure et qu'ils ont donc des obligations de résultat de ce fait est toute aussi logique. Malsaine pour la société, parce qu'on a privatisé la censure. Mais logique.

Et le fait que cette directive fasse une différence entre ces grands acteurs dangereux et des acteurs plus souhaitables socialement, c'est également un point plutôt positif.

C'est bien parce que l'éléphant n'est pas la souris qu'on a inventé des législations pour se protéger des géants économiques : de l'anti-trust, de l'anti-monopole, de la régulation sectorielle (l'industrie pharmaceutique ne répond pas aux mêmes normes que les marchands de souvenirs, par exemple).

Ce dont je suis convaincu, c'est que l'irresponsabilité associée au statut d'hébergeur tel qu'il était défini historiquement doit être revisitée. Cette irresponsabilité était une conséquence logique du fait que cet intermédiaire technique n'avait pas d'action propre, autre que la réalisation du transport ou de l'hébergement des données. Et il est certain que les grandes plateformes ont une action propre.

Je ne suis pas certain des conclusions, des critères exacts qu'il faut utiliser pour délimiter ce nouveau rôle. Ce que je propose ici c'est une piste de définition de ces critères.

Notes

[1] Le législateur étant ce qu'il est, ces noms n'apparaissent jamais. On parle toujours des personnes désignées au 1. du I de l'article 6 de la LCEN, ou désignées au 1 et 2 du I de l'article... Bref, des périphrases affreuses et incompréhensibles. Il faut bien justifier le salaire des juristes.

[2] En effet, si on veut s'en tenir au mot, une contrefaçon, un produit contrefait, c'est un produit qui prétend être (par exemple de telle grande marque) mais qui n'est pas. Par exemple les fausses Rolex, ou les fausses Nikes. Un fichier musical mis en ligne sans accord des ayants droits n'est pas véritablement contrefait. C'est vraiment le fichier musical que ça prétend, et pas une mauvaise reprise jouée par des amateurs dans leur cave. Dans un cas il y a tromperie sur la qualité de la marchandise, dans l'autre c'est bien le bon produit, mais il y a un défaut d'autorisation et/ou de rémunération. Reste que la loi amalgame les deux. Lutter contre la contrefaçon c'est autant lutter contre les faux médicaments, les imitations des grandes marques, que lutter contre le partage des œuvres entre particuliers sans accord des maisons d'édition.

[3] C'est un peu à l'opposé de l'idée qu'il existe une justice : si la décision de savoir si c'est conforme à la loi ou pas est toujours manifeste, et donc simple, à quoi peuvent bien servir les juges qui ont à en décider ? Par exemple, savoir si Le Petit Prince est encore couvert par le droit d'auteur ou non est une question fort complexe. Il se trouve que ça dépend du pays, pour de sombres histoires de durée du droit d'auteur après la mort de l'auteur (variable d'un pays à l'autre), et de savoir si les années de guerre sont comptées ou non dans cette durée (les années de guerre ne sont pas les mêmes d'un pays à l'autre). Bien malin l'hébergeur qui sait si l'extrait du Petit Prince qui est mis en ligne chez lui est manifestement illégal, ou pas.

Vocabulaire

vendredi 3 mars 2017 à 10:27

Y'a des jours comme ça, il me manque un mot, pour séparer deux concepts. C'est très agaçant.

Le nostalgie, quand tu te souviens de tous ces moments passés. Des moments doux d'avant ta rupture. Des moments drôles de quand tu étais jeune. C'est revigorant. Tu te souviens qu'il y a des jolies choses, ou du moins qu'il y en a eu. Le monde n'est peut-être pas si moche, dans le fond. C'est très légèrement maussade, le regret nostalgique de ce qui fut, mais très rassurant, très réconfortant. Ça a déjà été mieux, ça va revenir. C'est un moyen puissant de se réconforter, tout seul, quand le moral est bas.

Et puis la nostalgie, quand tu te souviens des moments passés avec les amis perdus. Et où tu te dis que tout était donc faux. Que cette douceur, c'était ton imagination. Que le monde est donc bien aussi vain qu'il en a l'air. C'est douloureux. Tu reprends conscience que tout ce qui te faisait du bien, c'était une illusion. Ces souvenirs que tu croyais doux, c'était du vent. Rien, nulle part, n'a aucun sens. Alors que tu cherchais du réconfort, tu viens de trouver des raisons de déprimer un peu plus.

C'est dommage de ne pas avoir deux mots. Je manque de vocabulaire.

Raclures

jeudi 2 mars 2017 à 22:20

Le récit que je viens vous faire ici est un récit ancien. C'est un peu exprès. Ce n'est pas la peine de venir me plaindre dans les commentaires, ou de me faire part de votre compassion : un an après, ce n'est plus utile.

Ce texte est très détaché. Il est trompeur. Comme souvent chez moi. Il atténue mes impressions. J'exprime les choses avec une certaine distance. Je fais toujours comme ça. Je laisse donc le soin au lecteur qui voudrait se faire une impression plus exacte, de corriger ma tendance à l'euphémisme, ma tendance à utiliser des mots mesurés et calmes pour décrire des choses qui ne le sont pas.

Notice

Je sais que ce texte peut être mal pris. J'ai déjà certaines des critiques dans l'oreille.

Il est encore en train de nous crier dessus. Non, vraiment pas. C'est bien pour ça que je n'ai rien publié sur ce sujet depuis des mois, pas directement au moins. Mais il me semble nécessaire de dire pourquoi l'AG de l'an dernier me laisse autant de colère, il me semble nécessaire de laisser aux participants involontaires une chance de comprendre ce qui s'est passé.

Ça va être pareil encore cette année. Je ne crois pas. Ayant fait le travail pour comprendre, ayant été jusqu'à vous l'expliquer, il n'y a aucune chance que ça se reproduise. Pas de mon côté du moins. Que d'autres craquent, dans un environnement associatif c'est toujours un risque. On saura peut-être le gérer un peu moins mal.

Je me suis longuement demandé, depuis un mois, s'il fallait retarder la publication de ce texte, attendre que la prochaine AG soit terminée. Et au final, il me semble que non. Il me semble que ceux qui étaient là, et qui n'ont rien compris à ce qui s'est passé, seront moins frileux dans leur engagement associatif après quelques explications. En tous cas ils méritent ces explications.

Il est aussi possible que ce récit finisse de me fâcher avec certains. Tant pis. Ce serait triste. Mais j'en ai assez de toujours me taire pour ne fâcher personne.

Il était une fois...

L'assemblée générale de la Fédération FDN, mai 2016, pas loin de Grenoble. C'est un événement chouette, plutôt festif, tout un groupe, amical, qui se retrouve façon colonies de vacances pour geek. Si on avait été en forêt, il y aurait eu un feu de bois, et sans doute quelqu'un aurait sorti une guitare, voyez. On aurait chanté le Gorille de Brassens, ou peut-être même du Cabrel, qui sait.

Ah, les jolies colonies de vacances !

Mais voilà, je n'allais pas bien. Pour plein de raisons, j'étais en mauvais état, déprimé, angoissé. Rien qui soit en lien de manière directe avec les buts associatifs de nos rencontres. Et puis... Et puis il se trouve que j'aime pas les colonies de vacances...

Pardon, c'est un euphémisme. Je vous reformule ça. C'est le seul que je vais reformuler. Il faut bien tout de même que je vous laisse des indices, que j'essaye de rendre explicite. Et puis que vous compreniez que j'ai souvent une façon très douce de dire les choses, d'utiliser des mots précis et posés, même quand j'encaisse de manière brutale. Donc, j'aime pas les colonies de vacances...

J'ai une horreur absolue de tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à des colonies de vacances. Je ne sais pas bien quel traumatisme ça réveille chez moi, mais j'en ai horreur, et c'est quelque chose de puissant.

J'ai des tas de petits automatismes, assez simples, pour m'en protéger, pour atténuer le malaise et faire en sorte que ça puisse se passer assez gentiment. Je reste à l'écart, je vais me planquer dans un coin calme pour lire, je fuis souvent le groupe pour me réfugier en cuisine[1]. Pour tout un tas de raisons, ces mécanismes ont été mis en échec, mis en défaut.

Mise en échec

Je vous raconte un exemple. Dîner, le premier soir. L'estomac noué je suis assis à plusieurs mètres des dîneurs, c'est le maximum de sociabilisation dont je suis capable, pas dans le groupe, mais pas ailleurs. Je tremble sans doute un peu, ça ne se voit pas, j'essaye de faire ressortir du flegme au lieu de laisser passer du stress, presque somnoler, pour garder la tension sous contrôle. À la fin du repas, façon Gentil Organisateur du club med' quelqu'un lance un tour de parole où tout le monde dit qui il est, ce qu'il est venu faire, etc. C'est beaucoup trop pour moi, je me lève, je vais en cuisine, faire la vaisselle. Parce que, c'est cool faire la vaisselle, une activité sympa, sans le groupe. Et puis, un qui se croit plus gentil que les autres, rapportant les reliefs du repas en cuisine, me dit que je devrais venir me présenter comme tout le monde, parce que le tour de parole se termine. Je rechigne. Je grogne. Mais on me pousse. Alors je viens. Je dis trois mots, un peu agressifs, genre Benjamin, vieux con des Internets[2]. Faut vraiment que je me présente ?. Et puis je repars, tout de suite.

Le même récit, d'un œil extérieur[3]. Benjamin, gourou-star du groupe, ne se mêle pas à la plèbe, il ne va tout de même pas dîner avec la piétaille, il regarde le troupeau manger de l’œil du berger circonspect. Quand commence une activité sociale sympa, par mépris du groupe sans doute, il s'en va. Il ne va pas perdre son temps à écouter parler les cons. Quand il revient, à la fin, n'ayant écouté personne, pour se présenter en quelques mots, c'est arrogant, méprisant, et d'ailleurs il ne reste pas.

Si tu étais à cette AG, tu as vu la deuxième scène. Moi, j'ai vécu la première. On ne risquait pas de se comprendre.

Ça, c'est un mécanisme de protection. L'activité de groupe en cours me fait peur, me met mal à l'aise. Alors je m'éloigne du groupe, je m'en isole. Et quelqu'un, qui n'était animé d'aucune mauvaise intention, est venu me chercher pour me replonger dans l'activité de groupe que je voulais fuir. Il a mis en échec un outil qui me sert à me protéger. Pendant les quelques semaines qui précédaient cette AG, et tout particulièrement les jours précédents, tout avait été comme ça. Tous ces petits automatismes qui me protègent avaient été mis en échec. Mais rien que par des gens gentils, hein. Qui ne m'écoutent pas quand je dis que je ne veux pas, mais qui avec beaucoup de gentillesse vont me tordre gentiment le bras pour m'amener à une situation dont je n'ai pas envie, et dont je suis incapable d'expliquer pourquoi je n'en ai pas envie.

Péter les plombs

Le même soir, quelques heures après, je craque. Je suis face à un groupe, privé de mes éléments de défense habituels. Tu vois le cauchemar où, enfant, tu arrives en classe, nu ? Ça pourrait ressembler à ça, mais en pire. Au lieu d'une discussion que j'aurais voulu calme et posée, je m'emporte. Sans aucune raison valable, à part que je suis hyper tendu.

Je me sens proie, face à une meute, sans aucune porte de sortie, sans aucune position de repli, sans aucune protection. Les gens qui sont là n'y sont pour rien, ils n'ont rien fait. Ils sont là, je suis sans défense, et ça réveille des vieilles paniques chez moi. Si sur le moment j'avais dû expliquer, je n'aurais pas pu. Ils ne comprennent pas, mais je leur crie dessus, sans raison.

Et à la fin j'explose, je leur dis de tous aller se faire mettre, et je me tire.

Si tu étais là, tu m'as vu hurler sur des gens qui n'ont rien fait, sans raison. Moi, j'ai paniqué face au réveil de vieux démons. Nous ne pouvions pas nous comprendre.

Et c'est après ce long préambule qu'on peut discuter

Ces 4 jours, je les ai vécus comme séquestré, dans un lieu pour moi hostile, entouré d'un groupe que je savais gentil, mais que je sentais comme hostile, qui me faisait peur, qui réveillait chez moi des choses que je ne sais pas bien expliquer, mais qui relèvent de la panique. Et je ne pouvais pas partir. Aucun moyen de partir pour de vrai, et de toute façon il fallait que je sois là pour l'AG formelle. Bref, séquestré.

Un bénévole qui craque, dans le milieu associatif, on en croise. Pas tous les jours, mais souvent. Ça peut donner des cris, ça peut donner une crise de larmes, ça peut donner un peu n'importe quoi. En général, il y a un(e) proche qui va réconforter, tenir par les épaules, apaiser, et puis quand celui ou celle qui a craqué revient, il y a plein de regards assez doux, inquiets, espérant que ça va mieux sans oser demander. Qui disent du bout des yeux Je n'ose pas venir te consoler, mais j'espère que ça va aller mieux pour toi.

Moi, je n'ai pas eu droit à ça. Enfin si, la première partie. Quand tout le groupe en était à se dire que le gourou-star venait de les insulter, mais que personne ne s'est soucié de pourquoi ou de comment j'allais, elle s'est levée, et elle est venue. Tout de suite. Parce que c'était évident pour elle qu'il y avait un souci. Elle s'est levée et elle a fait les quelques mètres pour s'asseoir à côté de moi qui tremblais comme une feuille[4]. Merci Oriane.

J'ai eu droit, pendant les 3 jours qui restaient, à des surprises. Mauvaises.

Les réactions

Il y a les gens qui me reprochaient d'avoir craqué. C'est quand même la grande classe, je trouve. Tu vois un mec qui va pas bien, qui explose en vol, et... Et tu vas lui faire des reproches. Change rien.

Il y a des gens qui n'ont simplement rien vu, ou qui ont soigneusement regardé ailleurs. C'était la partie la plus agréable pour moi, ça. Voir que les activités normales avaient lieu, que ça geekait paisiblement, que des choses utiles se produisaient de manière normale, prouvant bien que je ne suis en rien indispensable à tout ce machin. La réunion du groupe de travail des trésoriers le vendredi matin était par exemple un pur moment de calme et de bonheur.

Il y a les gens qui venaient discuter, de problèmes de fédération, de questions de droit des télécoms. C'était bien le sujet des 4 jours, ils ont bon. Jamais la discussion n'a commencé par J'espère que ça va. Aucun n'a eu l'idée de me demander si j'étais en état. Aucun n'a eu l'idée de me proposer de l'aide. Toujours la même méthode, la même approche. Ah Benjamin! Tu ne sembles pas occupé, tout seul dans ton coin. Ça tombe bien je voulais te parler de.... Oriane, qui a passé le plus clair de ces 3 jours à essayer de m'aider, y assistait, le plus souvent. On en discutait, elle et moi, une fois l'importun parti. Elle m'expliquait que quand même, normalement, on prend soin d'un bénévole qui craque. Mais voilà. On constatait que tous ces gens, vieux routiers du monde militant et associatif, ils ne faisaient pas ce qu'on fait en temps normal. Parce que, moi, je ne suis pas un bénévole. Moi, je suis le Président. Je ne suis plus une personne, je suis un utilitaire. Si je craque, alors que j'aurais dû parler de régulation du marché des fourreaux télécoms, ou d'organisation des groupes de travail, je suis en faute.

Il y avait des amis, dans tout ce beau monde. Sur les 80 personnes qui étaient là, il y en a plus d'une vingtaine qui étaient des amis, supposément proches. Aucun. Aucun n'est venu s'inquiéter de mon état. Je force un peu, mais à peine, le trait. Certains sont venus dire des choses, sans brutalité. Prenant mon emportement du premier soir au premier degré par exemple, me disant que le propos de ce soir là pouvait se tenir calmement. Beh oui, il pouvait, mais j'ai craqué quoi... Ou venant me parler de la pluie et du beau temps, des paysages alentours, peut-être une façon toute en pudeur de vouloir me changer les idées. Ou prenant ma défense en AG, quand les autres se montraient anormalement violents. Mais il n'est venu à l'idée de personne de venir s'informer de mon état, ou de me réconforter. Aucun n'est venu poser la moindre question sur comment j'allais.

Je ne sais pas trop comment appeler ceux qui se sont adressé à moi pendant ces jours-là comme on s'adresse à une chose, sans aucun souci de la personne qui est derrière la fonction. Dans ma tête, c'est une espèce de conséquence du côté gourou, ils sont une espèce de variante du fanboy. Ils me voient sans humanité. Ceux qui étaient des amis sont maintenant rangés beaucoup plus bas dans mon estime. Je ne leur en veux pas. Il n'y a pas de méchanceté chez eux. Mais je n'attends pas d'humanité de leur part, parce qu'ils ne cherchent pas à en voir chez moi. J'avais tort de les croire mes amis. Ils avaient tort de se prétendre tels. Ce malentendu étant dissipé, on peut reprendre une activité normale.

Et puis y'a les autres. Ceux que la situation a préoccupé. Pas mon état, non, ça, ça leur convenait visiblement assez bien. Ce qui leur faisait peur, à ces si chers amis préoccupés, c'était de savoir si j'allais continuer à être Président[5], ou s'il faudrait que quelqu'un se dévoue pour reprendre le boulot à ma place. Ils semblent avoir passé des heures à en discuter, à se réunir. Et pas un n'est venu me voir... Ah si. Un. Pour m'engueuler. Me reprocher d'avoir craqué. Exiger des excuses. Et me demander si je comptais quand même me présenter à la présidence[6]. Il a semblé surpris que je le prenne mal. Et il a semblé surpris que je refuse de m'excuser.

Je peux comprendre cette incompréhension. Il m'a vu hurler sans raison sur des gens qui ne m'ont rien fait. Il s'attend à ce que je m'excuse. C'est légitime. Moi j'ai vu mes amis, y compris les plus proches, m'abandonner alors que j'allais très mal, fracassé. J'ai vu mes amis qui avaient comme seul souci urgent de trouver le meilleur moyen de ne pas avoir à sortir les mains de leurs poches, et qui avaient très peur que je refuse de continuer à travailler, tétanisés à l'idée de devoir assumer la responsabilité. Je comprends qu'ils veuillent des excuses. Moi, le mot qui me vient quand j'y repense, c'est qu'ils se sont comportés comme des raclures[7].

Notes

[1] Je faisais déjà ça, quand j'allais en colonie quand j'étais môme, je filais me réfugier en cuisine bavarder avec le cuistot, ou à la lingerie, ou en fait dans toutes ces parties du lieu où le groupe ne va pas, pour passer un peu de temps calme.

[2] C'est le texte de ma bio touitteur. C'est tout ce qui me vient sur le moment. J'ai la tête vide, et j'ai pas envie.

[3] Je n'invente pas, hein. C'est presque mot à mot le récit qu'un ami m'a fait du même épisode.

[4] Les hasards de la vie... Pendant que je ruminais ce texte, Oriane a eu l'occasion de me ramasser, en larmes, après une cuite comme rarement. Et du coup, elle a fait un récit de ces deux fois où elle est venue ramasser du Benjamin en mauvais état. On ne s'est pas concertés, pour écrire. Je sais, vous ne le croirez pas. Son récit est là. Je vous invite à la lire, il donne un bon contre-point à ce texte.

[5] J'ai eu une explication officielle sur ce sujet. Leur interprétation était que j'avais craqué, consciemment ou non, parce que je ne voulais plus du poste, et qu'il fallait donc pour mon bien, me remplacer, sans me demander mon avis. Ça ne pouvait être qu'un problème lié à la fonction, certainement pas une question humaine. Et il ne leur a pas traversé l'esprit de venir m'en parler. C'est bien pratique comme posture, ça permet de décider dans mon dos, sans mon avis, mais en se donnant bonne conscience.

[6] Oui, la question s'était posée. C'est que quand on est déprimé ce genre de question se pose. J'en avais parlé avec lui. Et la décision avait été tranchée plusieurs mois avant. Oui, j'allais continuer. Il semblait surpris que je n'ai pas changé d'avis.

[7] D'après le dictionnaire. Raclure : Injure grossière que l'on adresse à une personne considérée comme méprisable.

Amilitants

jeudi 29 décembre 2016 à 09:50

J'avais envie d'écrire ce texte, pour expliquer à mes amis militants un point qui parfois me déplaît, dans leur mode de fonctionnement. Comment souvent, sous couvert de m'expliquer pourquoi ce qu'ils font est bien, ils changent délicatement d'angle et en viennent à m'expliquer que ce que je fais est mal. Ils passent alors d'une posture militante intéressante, progressiste, ouverte à une posture moralisatrice, pleine de reproches, et souvent hostile.

Toute ma vie d'adulte

Je suis présent et actif dans diverses structures associatives, sur beaucoup de sujets, depuis 1994, en gros. Soit un peu plus de 20 ans. Certains engagements sont assez marqués, comportent un volet politique[1], d'autres le sont beaucoup moins (comme membre du TeX Users Group pendant des années, les implications politiques étaient faibles).

Mais tout ça fait que, toute ma vie adulte a été passée en croisant des militants, beaucoup de militants, de beaucoup d'obédiences différentes.

Bien entendu, maintenant, dans la communauté geeks/hackers, j'ai acquis une position un peu particulière. Mais la position du personnage public est assez facile à tenir. Il y a quelques dossiers dont je suis spécialiste, qui sont les sujets dont on me parle tout le temps. Et tant que j'évite de parler d'autres sujets en public, je suis assez transparent, j'existe peu. Tout va bien.

C'est quand je m'éloigne de cette position, de ce rôle public, que les difficultés apparaissent.

La pureté

Si tu veux fréquenter un milieu un peu militant dans un domaine, tu dois être exemplaire, ou tu seras moqué. Au mieux. Et au pire, tu auras des remarques agressives et hostiles. Et ce phénomène va en s'aggravant avec touitteur, les remarques agressives devant être courtes, elles sont cinglantes, et les insultes viennent vite.

Ça marche dans tous les domaines que j'ai croisés. Sur la centralisation des réseaux, il est défendu d'avoir une page Facebook ou un compte Touitteur. Même moi, qui suis considéré comme une des personnes importantes sur ce sujet-là, je dois m'expliquer sur le fait que j'ai un compte touitteur et que je m'en sers. Et on me demande régulièrement pourquoi je n'ai pas grondé telle personne qui utilise Facebook[2].

Chez les libristes, si tu utilises une solution propriétaire, tu seras moqué, toujours, et souvent de manière assez agressive. Oh, tu ne sortiras pas avec des bleus, mais tu devras passer ton temps à t'excuser de ton ordinateur, de ta config, de tes usages, de tes pratiques. Une bonne raison pour considérer tout ce petit monde comme désagréable et aller voir ailleurs.

Chez les vegans, si tu as craqué pour un bout de saucisson à un apéro, ou pour une assiette de sushis, autant que ça ne se sache pas, sans quoi tu seras vertement critiqué par tes pairs, même si tu es un des militants les plus utiles et les plus actifs sur le sujet. C'est parfaitement ridicule.

Tout ça m'a toujours semblé dans le fond assez malsain. Comme militants, nous avons un objectif commun, des idées communes sur des choses souhaitables et des choses considérées comme nocives. Mais je fais une différence énorme entre les idées communes, et le fait de juger chacun, individuellement, sur chaque pratique qu'il peut avoir.

La course à la pureté, c'est chercher à imposer des dogmes rigides, qui mettent en place une surveillance millimétrée de soi-même selon une discipline ascétique semi-choisie, semi-imposée. Ca me rappelle ces confesseurs qui veulent que tu racontes ta moindre pensée déviante, que tu te repentes de tes pensées impures, des péchés que tu as imaginés, de ceux dont tu as rêvé la nuit, et que tu te flagelles pour tout ça.

C'est très chrétien comme approche, finalement.

La convergence

L’idée de "convergence des luttes"[3], dans le fond, c'est plutôt une bonne idée. On peut être d'avis que la lutte contre le sexisme est une bonne chose, que le logiciel libre est une bonne réponse à plein de questions, et que la production d'énergies décarbonnées est souhaitable. Envisager ça comme trois sujets politiques totalement isolés est assez triste. Essayer de les envisager tous ensemble permet d'essayer un angle de vue assez large, permet d'essayer de définir les contours d'un projet de société utopique.

C'est plutôt intelligent de chercher les points communs, de chercher comment tous ces sujets de lutte sont compatibles entre eux, à quels endroits ils ne le sont pas, et comment on fait pour résoudre des incompatibilités qu'on trouve.

C'est intéressant aussi parce que ça permet d'apprendre. Un outil, une méthode, un angle d'analyse, s'est montré utile et efficace sur telle lutte. Il peut probablement être utilisé et adapté sur un autre sujet. On appelle ça la dualité en mathématique, le fait de pouvoir appliquer un même raisonnement, et donc tirer les mêmes conséquences, dans deux domaines distincts, pour peu que les deux domaines présentent une similarité de forme, et une méthode de transposition de l'un à l'autre.

Mais c'est le plus souvent utilisé dans l'autre sens. Si tu n'as pas entièrement déconstruit ton héritage culturel venu de l'hétéro-patriarcat dominant, tu te tais sur le féminisme. Si tu n'as pas remplacé le boot-loader de ton ordinateur par un truc libre, tu te tais sur l'informatique. Si tu manges encore du fromage de temps en temps, ou si tu as un manteau en cuir, tu te tais sur la souffrance animale. Alors dans un milieu qui se veut regrouper 3, 4, 12 sujets militants, très vite, en fait, tu es pur et absolu sur tous les sujets, ou tu te tais. Autant dire que la majorité des gens sont invités à se taire. Et idéalement, en plus de te taire, tu culpabilises.

Au lieu d'essayer de diffuser plus largement des idées, et de chercher à améliorer le monde, on se retrouve en nombre de plus en plus petit, les plus purs possibles sur le plus de sujets possibles. On a créé une espèce de secte intolérante, où le moindre petit écart à la norme établie sera mal jugé. Oh, tu ne seras pas expulsé pour avoir utilisé Skype, mais tu devras expier ta faute. Présenter ton auto-critique, battre ta coulpe en public, et démontrer qu'on t'a forcé.

La bienveillance

Et puis y'a la bienveillance... C'est compliqué la bienveillance. Là aussi, ça part d'une idée assez chouette : si au lieu de se battre entre nous, on essaye de se soutenir, le groupe est plus fort. Si on essaye de recevoir l'autre avec un esprit ouvert, si on l'accepte comme il est, alors chacun sera plus fort, et le groupe sera plus solide.

Mais curieusement, ça ne prend pas cette forme-là, le plus souvent. Parce que la lutte pour la pureté, tout de même, c'est important. Il faudra en parler du fait que tu dis XXX[4], et que donc tu es un ignoble soutiens du Système, traître à la Cause.

La seule forme de bienveillance que j'ai croisée dans les groupes militants est une forme simple, qui ne mange pas de pain. Tu as pris des coups, ailleurs que dans le groupe (au boulot, dans le métro, etc), ceux qui t'aiment bien dans le groupe seront là pour te soutenir. Si en plus les coups que tu as pris sont en lien avec le sujet de militance, tu auras un soutien collectif. Mais accepter qui tu es, et ce que tu apportes, avec ta différence, avec ton non-alignement, non, ça, c'est pas prévu.

En revanche, chercher à se pousser du col, à gagner en popularité dans le groupe, quitte à marcher sur la tête des autres, les coups en vache pour te décrédibiliser auprès des autres, pour te faire passer pour affreux par la rumeur, ça, c'est courant.

L'autre chose qu'on peut croiser, c'est le fait de te plaindre, et de vouloir t'aider à t'en sortir. Ce n'est pas de la bienveillance, c'est du moralisme. Tu te comportes mal, et on va t'aider à devenir normal. Tu parles aux gens par irc, alors on va te pousser à leur parler en vrai, sans ordinateur. Ca se veut bienveillant. Le groupe croit vraiment... Non, le groupe sait que c'est mieux de parler aux gens en vrai plutôt que via un ordinateur, et c'est pour ton bien qu'ils veulent te sortir de ton fonctionnement nocif pour t'amener à leur fonctionnement bienfaisant. Pareillement, tu discutes avec tes amis par Skype, on va t'aider à sortir de la drogue en te faisant utiliser XMPP et/ou Irc avec OTR, pour qu'enfin tu voies la lumière.

Ça, c'est une approche moraliste. Ils se pensent supérieurs à toi, et ils veulent t'amener vers la lumière parce qu'ils Savent où est la lumière, et que tu es encore ignorant et dans l'ombre.

L'intégrisme

Pour moi, tout ça relève d'un seul et même problème. Une forme d'intégrisme révolutionnaire. Je n'aime pas ça quand c'est pratiqué par les religions pour imposer une morale aux gens. Je n'aime pas ça non plus quand c'est imposé par un groupe militant pour faire la même chose.

Les gens qui aident, et luttent avec nous, pour défendre la neutralité des réseaux, quand ils ne sont pas abonnés de la Fédération FDN, je ne me moque pas d'eux, je ne les critique pas. La moitié des adhérents de FDN ne sont abonnés à aucun service, ils ne sont pas moins adhérents, pas moins bienvenus, pas moins valables. Ils sont là par conviction uniquement, pas comme consommateurs des services de l'association, donc parfaitement valables.

J'essaye d'éviter ces postures moralisatrices. La nuance est parfois faible, mais j'essaye de rester sur côté de Voilà pourquoi moi je fais comme ça et de ne pas aller vers Tu es en faute de ne pas faire comme moi.

Mais... Mais voyons... Ce que je viens de faire dans ce texte, c'est tout de même assez précisément ce que je reproche aux autres, non ?

Post-scriptum

On m'a signalé, juste après la mise en ligne de ce texte, un article fort intéressant sur le site du New York Times. J'en retiens, entre autres, que la recherche de la pureté est un des éléments constants dans le sens moral de beaucoup de cultures (peut-être toutes). La question serait alors de savoir comment on maîtrise cet instinct, ou comment on lui donne libre cours.

Notes

[1] Qu'on soit clairs, politique au sens où je me mêle de comment fonctionne la société, de comment je voudrais qu'elle fonctionne mieux. Il est bien rare que je prenne une position politique au sens de souhaiter l'élection d'un individu plutôt qu'un autre, et encore moins d'un parti.

[2] C'est pourtant d'une simplicité incroyable. Je sais expliquer pourquoi, moi, je n'ai pas de compte Facebook, pourquoi je ne m'en sers pas, et pourquoi ce truc c'est pas bien. Mais tous les autres gens ne sont pas moi. Ce qui m'intéresse, c'est que ces autres gens comprennent ce que je viens leur expliquer. Je ne veux pas qu'ils changent toutes leurs pratiques du jour au lendemain en se coupant de leurs proches. Je veux qu'ils aient un peu plus conscience de ce qui se passe, des enjeux. Après quoi, ils font les choix qu'ils veulent, comme ils veulent, comme c'est mieux pour eux, et ils ne sont pas coupables à mes yeux, je n'ai pas à les culpabiliser ou les moquer ou les plaindre. J'ai expliqué ce que j'avais à expliquer. Si j'ai été bon dans mon explication, ils ont compris. Ça me suffit.

[3] Dans le texte original, j'avais utilisé le terme de intersectionnalité. On m'a fait très justement remarquer que c'est un terme qui vient au départ des luttes contre les oppressions (sexisme, racisme, etc) et qui permet de décrire la situation d'une femme racisée comme différente de la somme du racisme et du sexisme, mais comme étant une combinaison plus complexe. Le terme tant de plus en plus, dans les milieux militants à être utilisé avec un sens plus faible, qui est celui que j'avais repris ici. Après réflexion, il semble que le terme de convergence des luttes fasse aussi bien le boulot pour décrire ce que je veux décrire.

[4] Je laisse au lecteur le soin de choisir ici toute formule utilisée tous les jours qui, en dernière analyse est parfaitement sexiste (mais quel con), ou xénophobe (filer à l'anglaise), ou homophobe (le gouvernement nous encule), ou pro-capitaliste (c'est Mon verre), etc, et que donc il convient de proscrire de nos usages linguistiques.

Coming out

jeudi 29 décembre 2016 à 09:45

Ce texte est beaucoup plus personnel que ce que je publie d'habitude. Mais c'est mon blog à moi, et je l'ai mis dans la rubrique Perso, alors je fais bien comme je veux. Il a été écrit en décembre 2015 (pour les gens qui voudront suivre les références, compter les dates, savoir si c'est d'eux que je parle, etc, ça compte).

J'ai d'abord diffusé ce texte à quelques personnes, des intimes, mais il était destiné à être publié. Il me semble qu'un an plus tard, c'est bien comme délai. La formulation en est volontairement ambigüe, complexe. Le tu à qui je m'adresse n'est pas le même d'une phrase à l'autre. Parfois c'est une personne précise, parfois c'est toi, lecteur. C'est fait exprès.

Le texte étant beaucoup plus personnel que ce que je publie d'habitude, je n'ai pas ouvert les commentaires. Ils n'ont pas à l'être. Si tu veux venir m'en parler, mes DM sur touitteurs sont ouverts. Tu peux aussi me joindre par Jabber, par Irc, par plein de méthodes en fait. Et je suis tout disposé à en discuter. Simplement, pas en public.

Et bien entendu, le titre est trompeur. Comme toujours chez moi :)

Peur

J'ai peur de toi.

J'ai toujours eu peur. Aussi loin que j'arrive à me souvenir ou presque. En fait j'ai le souvenir de peine et de douleur. Les gens me font du mal. Facilement. Sur le tard, avec du recul, j'ai fini par admettre que c'est sans le faire exprès, mais je ne l'ai pas toujours compris.

Cette douleur crée une peur forcément. Cette douleur crée de la panique, un réflexe de fuite, le plus souvent morbide avec des envies de disparaître, là, tout de suite. J'ai appris à vivre avec.

J'ai appris à développer une méthode pour y survivre facilement: ne pas me dévoiler, ne pas me lier aux autres, garder une saine distance. Oh, et surtout, ne pas montrer la moindre aspérité, pas d'écarts, pas de coups de gueule, tout dans la moyenne socialement acceptable de mon entourage, à tout prix éviter le conflit, quoi qu'il en coûte de compromis et de négation de moi-même. Tout pour ne pas être rejeté.

Être rejeté par les méchants, par ceux que je ne connais pas, bon, passe encore, il me suffit de les mépriser et ça passe. Mais par mes camarades de jeu, par mon entourage, non.

J'ai donc développé ce personnage assez lisse, facilement reconnaissable, et je l'ai mis sur scène. Il fait le beau en public, pour que je sois accepté, pour que j'ai une petite place où je n'aurais pas peur qu'on me dise de dégager. Et ça marche relativement bien: dans mon univers de geek, même si je n'ose jamais aller vers les autres, on ne me rejette pas. On n'y connaît que le barbu à cravate, on ne sait pas qui je suis, je parais le plus souvent... disons réservé, un peu distant, peut-être arrogant aussi.

Je ne me lie que d'amitiés superficielles. Et si jamais elles risquent de ne plus l'être j'ai peur. Souvent je m'arrête à ça, et si je ne m'en rend compte que trop tard, alors j'ai mal, très facilement. Sans même qu'on me repousse, juste parce que je sais qu'on va me repousser. C'est une certitude, qui fait mal, bien qu'elle soit infondée. La confiance, croire que quelqu'un puisse m'apprécier, ça me prend des années, et le plus souvent je m'en passe.

C'était assez stable. Pas très chaleureux, mais stable. Plutôt coupé de la majorité des gens, mais le plus souvent indolore.

Sortir

Il y a un peu plus d'un an, j'ai décidé de te parler. À toi. Parce que... je ne sais pas. Parce que ça n'avait aucun sens de garder cette distance que je garde toujours quoiqu'il puisse advenir, même saoul à en vomir mes tripes. À toi, il fallait que je parle, c'était forcé. Tu n'imagines pas la dose d'angoisse que j'ai pris dans la tête, à chaque phrase, pendant des mois. La peur. La panique. Épouvantable.

La honte, la peur, l'envie de disparaître, immédiatement, de mourir pour ne plus ressentir ça. Je vis avec depuis longtemps. Il semble que les pensées morbides étaient là avant que je sache écrire si j'en crois les témoignages familiaux, mais peut-être pour d'autres raisons. Pourtant, je ne l'avais pas ressenti aussi fort et aussi souvent que cette année. Mais il fallait que je te parle, à toi. Je l'ai fait. Ça m'a coûté. Je suis content de l'avoir fait. Ça me coûte encore. Mais je veux continuer.

J'ai avancé. J'ai parlé. À toi aussi, là, en train de compter et de te dire que, mais, ça ne fait pas un an qu'on se parle. C'est aussi de toi que je parle, et à toi que je m'adresse.

Je te l'ai dit, que tu me fais peur. Je ne sais pas si tu l'as compris. J'ai une peur panique que tu ne me parles plus. À chaque fois que je te propose qu'on se voit, à chaque mot que je t'adresse, je sais au plus profond de moi que tu as n'importe quoi de plus intéressant à faire, que je te dérange.

Mon cerveau-rationnel sait que tout ça n'a aucun sens. Quand tu croises mon visage dans la foule tu souris. Manifestement, objectivement, ça te fait plaisir de me voir. Et je le sais, et d'ailleurs ça me fait un bien fou de te voir sourire quand tu croises mon regard.

Mais mon cerveau-intuitif n'en croit pas un mot. C'est par politesse, croit-il. En vrai tu t'en fous. Tu as mieux à faire. Je ne peux rien dire ou faire qui puisse t'intéresser. Et j'essaye d'arbitrer l'un contre l'autre.

Nommer

Parce que je ne vais pas bien, on m'a forcé à y réfléchir. Oh, j'aurais pu me jeter sous le métro, samedi matin. J'étais bien parti, je venais de céder à une impulsion de panique juste avant. Trois pas, un geste vif, et c'était bouclé. C'était la même impulsion, ça aurait été très vite. Mais j'ai préféré écouter la voix de la sagesse. Bon, le vrai bon conseil qu'on m'a fait admettre, c'est de consulter, mais je n'en suis pas là. Pour le moment je veux mettre un mot dessus.

Je ne veux pas retourner dans le personnage policé. Enfin, pas pour tout le monde. Pas tout le temps. Pas pour toi, au moins. Même si tu crois que je parle de quelqu'un d'autre.

Et puis au détour de mes lectures, ayant rejeté beaucoup d'autres mots, je suis tombé sur cette page de Wikipedia. Je n'ai pas les bases pour savoir si c'est vraiment de ça que je souffre, je ne suis pas du métier. Mais ça ressemble. Beaucoup.

Je n'ai rien appris de nouveau, sauf que j'ai un mot à mettre dessus. Et que depuis toujours je le gère. Je le gère en prenant sur moi pour venir te parler, pour revenir vers toi alors que j'ai peur et mal d'angoisse et de honte. Je le gère aussi par le personnage public, que je ne peux pas complètement virer si je veux survivre. Si tu m'aides un tout petit peu, il se pourrait même que j'arrive à le gérer facilement.

Au moins, maintenant, j'ai mis un mot dessus. Le kraken dans ma tête a un nom, un visage provisoire, qu'il faudra probablement valider avec un pro, pour voir.

Post-Scriptum

Pour toi, le fan-boy, qui viens me lire, parce que tu lis tout ce que je publie, qui crois que je viens de te livrer un bout de ma vie privée qui ne te concerne pas. Tu te trompes. Ça te concerne. Au premier chef.

Je sais parler sur scène. Je sais expliquer en public. Je sais écrire. Je n'ai pas le trac avant de parler à la radio ou à la télé. Je n'ai pas peur de ça. Mais je suis totalement incapable de venir te dire bonjour, à toi. Alors si toi tu as peur de me parler parce que tu m'as vu à la télé, on ne se parlera jamais. Et ce sera en partie de ta faute. Tu sais maintenant que c'est probablement plus facile pour toi de surmonter ta peur que pour moi.