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Oui, et alors ?

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Limiter le chiffrement

vendredi 12 août 2016 à 12:33

Notre estimé ministre de la police fait encore parler de lui dans les internets. Cette fois-ci, il se propose de limiter, on ne sait pas encore très bien comment, le chiffrement des communications. Next Inpact en parle, pour les gens qui n'ont pas suivi. Petit retour, non pas sur l'idée elle-même (elle est idiote), ni sur le chiffrement (il est devenu nécessaire), mais sur les analyses que je vois fleurir sur les réseaux.

En vrac sur le fond

J'ai pas envie de développer, vous savez sans doute déjà tout ça :

Il est incompétent

Les termes utilisés par les commentateurs vont de illettrisme numérique à ignorance crasse, parfois avec des variantes plus fleuries. Tous se trompent sur cet aspect-là.

S'il est bien entendu probable que M. Cazeneuve soit assez ignorant de quoi que ce soit touchant aux techniques numériques, au chiffrement, à la programmation, au réseau, ou aux outils de communication moderne, il est ministre. Et pas sur un petit ministère. Il est à la tête d'un ministère, qui compte plusieurs grandes directions. Toute cette administration regorge de gens compétents. Oh, pas tous, il doit bien y avoir deux ou trois médiocres ici ou là. Mais il a des gens très brillants dans le lot. Du polytechnicien, de l'énarque, les gens brillants ne manquent pas dans la haute fonction publique.

Certaines de ces administrations, côté ministère de l'intérieur, ou côté ministère de la défense, sont spécialisées dans les questions de sécurité informatique (on dit cyber-défense digitale de nos jours, mais qu'importe). Là aussi, on trouve des gens brillants, et qui en plus sont spécialisés sur le sujet. D'ailleurs ils se sont exprimés. L'agence nationale de sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a dit, par écrit, dans une note publiée, que c'était une ânerie de vouloir affaiblir le chiffrement, et que ça allait affaiblir la sécurité au lieu de la renforcer.

Ne croyez donc pas qu'ils soient incompétents. C'est faux. Ils sont compétents. Ils sont entourés de gens brillants. Ils ont été avertis, par les bonnes personnes, qu'il ne fallait pas faire ça. Et ils le font quand-même.

Toute analyse qui s'appuie sur l'idée que nos ministres sont idiots est invalide. Toute analyse qui s'appuie sur le fait qu'ils soient incompétents, ou mal informés, cherche à leur trouver une excuse qui n'est pas la bonne.

Mais alors...

Alors l'analyse est plus compliquée à poser. Je ne vais aborder ici que quelques pistes, parce que ce n'est pas tellement mon sujet.

Le premier angle est de considérer qu'ils sont "fous". C'est un peu délicat à détecter, parce qu'ils ne portent pas un entonnoir sur la tête. Mais le comportement de nos ministres, leurs déclarations, la rédaction de tout un tas de textes officiels (décrets, lois, arrêtés, etc), la logique sous-jacente. Tout ça ressemble beaucoup à un comportement de personnalité paranoïaque. C'est une première piste d'interprétation. Saturés qu'ils sont d'informations alarmantes, mises en contexte par des hauts fonctionnaires de police qui ont des envies totalitaires, nos dirigeants sont en train de devenir fous. Pas fous avec un entonnoir comme la caricature dans les bandes dessinées. Mais simplement ce qu'on appelle paranoïaque dans le langage commun[2].

Incroyable ? Pas tellement. Nos dirigeants vivent dans une bulle. Depuis très longtemps, comme politiciens de métier, ils sont assez isolés du monde commun. Une fois ministres, ils sont complètement coupés de toute forme de réalité. Souvenez-vous, Balladur, en pleine campagne présidentielle, à 60 ans passés, qui découvrait que dans le métro il fait chaud. S'il avait mis le nez dehors, il aurait pu découvrir que l'eau ça mouille, aussi. Nos dirigeants sont coupés de tout, et sont alimentés en continu d'informations anxiogènes par des hauts fonctionnaires des services de police, parfois (souvent ?) avec des visées sécuritaires ou totalitaires, typiquement Alain Bauer et ses semblables. Ça peut suffire à perdre les pédales.

Le second angle est de considérer qu'ils ont peur. Oh, pas peur de mourir dans un attentat, ils ne sont pas visés. Abattre un chef d'État ou un ministre, ce n'est pas du terrorisme, c'est de la politique, nationale ou internationale, à l'ancienne (songez à Kennedy dans les années 60). Non. Ils ont peur qu'on leur reproche leur inaction. Ils ont peur qu'il y ait encore des attentats, et qu'on dise que c'est de leur faute. Alors il faut bien faire quelque chose. Inutile, dangereux, totalitaire, n'importe quoi, mais quelque chose. Avec ce raisonnement-là, que beaucoup de politiciens tiennent, ils devraient tenter la danse de la pluie, ou le sacrifice rituel[3].

Le troisième angle est électoraliste. L'électorat est essentiellement âgé. La majorité des votants a plus de 55 ans en France[4]. Cet électorat, traditionnellement acquis à la droite, ne comprend pas grand chose au numérique et à Internet. Que la télévision raconte que les terroristes communiquent avec des applis de téléphone portable cryptées[5], et les gens ont peur. Ils savent à peine ce qu'est une application. Ils ne perçoivent même pas qu'une appli de communication, ils en utilisent, pour envoyer des SMS. Ils ne perçoivent pas que le fait de chiffrer les communications est normal. Et nos dirigeants essayent de caresser ce bout d'électorat qui a peur dans le sens du poil, avec comme objectif premier que la télé en parle.

Brandir le tout sécuritaire, agiter les peurs et les haines, c'est une stratégie pour récolter les votes des gens qui ont peur. Et les vieux sont des gens qui ont peur, qui diffusent de la peur. Du monde moderne (donc on dit du mal d'Internet), des jeunes (donc on dit du mal des téléphones et de Pokémon Go[6]), de tout ce qui bouge plus vite qu'un chat empaillé.

Enfin, il reste l'angle d'analyse le plus raisonnable. Nos dirigeants veulent surveiller le peuple pour s'assurer de rester au pouvoir quoiqu'il advienne. Oh, pas forcément eux individuellement, mais leur caste. Eux, leurs camarades de promos, leurs semblables. Et pour faire passer la surveillance généralisée de la population, le plus efficace est d'agiter la peur des terroristes. Ensuite, il suffira de qualifier de terroriste tous les gens qui s'opposent à leur caste. Par exemple ceux qui embêtent le monde sur les histoires d'aéroports, alors que quand même, le patron de la boîte de BTP qui construit, c'est un pote.

Je vous laisse choisir l'analyse qui vous plaît le mieux, aucune ne prétend être exacte ou complète. Mais celles qui supposent leur incompétence sont fausses.

Notes

[1] Du coup, nos supers espions à nous pourront espionner toutes les boîtes du monde, et c'est trop la classe. Certain que les russes, les chinois ou les américains seront trop nigauds pour espionner nos entreprises à nous.

[2] Et, non, je ne pratiquerai pas l'exercice illégal de la médecine en posant sérieusement un diagnostic. Le fait d'avoir un comportement irrationnel, piloté par la peur, et par une peur hors de proportion, ça suffit à critiquer une mesure, pas à poser un diagnostic sérieux sur un individu. Par ailleurs la grande majorité des gens qui souffrent de problèmes psy ne sont pas "fous" au sens commun du terme, et sont tout à fait capables de dominer leurs peurs pour prendre des décisions rationnelles.

[3] On pourra utilement remplacer la jeune fille vierge, utilisée traditionnellement, par un Pokémon récemment capturé. Ça aura la même force symbolique, pour les Dieux, mais ça évite de faire du mal à des gens qui n'y sont pour rien.

[4] Je n'ai pas envie de me lancer en longueur sur ce sujet, mais les sociétés dont la population est jeune sont plus confiantes, et ont plus envies de changer le monde, que celles dont la population est âgée. J'avais lu une étude très intéressante par exemple sur le fait que les révolutions ont lieu dans des sociétés jeunes, avec une pyramide démographique très particulière, typiquement quand la majorité de la population à moins de 20 ans. Le fait de vivre dans un pays de vieux, ça ne dit pas que chaque individu devient facho quand il est atteint d'une maladie magique qu'on attrape à 60 ans et 12 jours. Non. Ça fait qu'on vit dans un pays qui a des préoccupations de vieux, des angoisses de vieux. Même quand on est jeune. Ça change la façon dont notre société se perçoit, et se vit.

[5] Oui, la télé, elle dit cryptée, parce que ça fout la trouille. Y'a une crypte. Un vampire. Des méchants. Une sorcière. Enfin un truc grave, vu que y'a une crypte.

[6] Oui, je met un machin de BFM en lien. J'ai honte, un peu, quand même.

Sacrifice

lundi 18 juillet 2016 à 16:35

Peut-on sacrifier un individu pour une cause ? C'est ce que, si j'en crois mes cours en terminale, on considère comme une question philosophique. Il y a une vraie interrogation, susceptible d'interprétations, et qui n'est clairement pas une question technique (parce que bon, techniquement, on peut, hein).

Avec un réflexe d'informaticien, on commence par analyser aux extrêmes. Le premier extrême c'est de savoir s'il est raisonnable de sacrifier un être vil, affreux, pour sauver tous les Hommes et offrir le bonheur sur terre. Ou, si on commence par le point Godwin, si on est certain qu'en exécutant Hitler en 1932 on empêche guerre et génocide, faut-il le faire ? Tout le monde sera raisonnablement d'avis que oui. L'autre extrême c'est de savoir s'il est raisonnable de sacrifier un être pur et innocent (mettons, un bébé chat tout mignon) pour une cause risible (genre économiser 3 centimes sur un seul carambar). Tout le monde sera facilement d'avis que non.

C'est probablement une question qui a été traitée, depuis l'antiquité, par bien des gens plus savants que moi.

Avertissement au lecteur

Version courte : ce n'est pas de toi que je parle, quand je dis que des gens font des choses sales, regarde, je ne donne pas de nom.

Version longue : quoi que je dise, tu le prendras mal. Je refuse de balancer les noms des gens, des associations, les faits dont je me souviens sur plus de 20 ans. Certains des faits étaient vraiment dégueulassement crades. D'autres étaient franchement anodins, sur la mauvaise pente, du mauvais côté du manche, mais anodins. Et pour te dédouaner toi, il faudrait que j'allonge les noms de tout le monde, pour que tu regardes sur quoi, quand, j'émets quel avis. Et je ne veux pas faire ça.

Pour conserver ton estime de toi, tu devras alors considérer que tu as fait ce que tu pouvais, quand tu pouvais, avec les moyens du bord. Tu repenseras aux dix, cent, mille fois où tu as fait le bon choix, et que je suis bien sévère de me souvenir de cette fois-là où tu as merdé sur un truc. Tu penseras peut-être qu'en effet, tu as pu avoir certains travers, mais qu'on ne t'y reprendra plus. Ou, plus simple, tu considéreras que du haut de mon arrogance habituelle je me permet de juger mes semblables en les considérant mes inférieurs. Chacun son mécanisme de défense.

Si tu penses que je te juge mal, si tu crois reconnaître ce dont je parle dans un passage ou l'autre de ce billet de blog, viens m'en parler, à moi. Tu verras bien si c'est de toi que je parle. Tu verras bien ce que j'en garde comme idée.

Et si tu crois que tu reconnais un cas dont je parle, sans que ce soit toi, tu te trompes. J'ai plus de 20 ans d'associations dans les jambes. Chaque idée présentée ici agrège (c'est exprès) des bouts d'expériences diverses, pour essayer d'en tirer une généralité à deux sous. Tu crois que je parle de Robert la fois où il a fait le truc là avec Henri et le virus d'Internet qu'il a mis dans l'imprimante ? Oui, probablement, mais peut être pas, ou pas seulement.

Au quotidien

On croise la question de savoir si on peut sacrifier un individu pour une cause de manière relativement régulière dans les engagements associatifs. Ou sous une forme voisine, de savoir s'il est utile/acceptable de permettre la souffrance de certains individus parce que cela permet d'atteindre un objectif jugé utile pour la cause défendue par l'association, ou bien pour protéger le groupe lui-même, assurer son bon fonctionnement, et donc au second degré défendre la cause.

Et c'est bien entendu en dehors des cas caricaturaux que j'évoque en intro, et qui n'existent pas, que la question se pose parfois dans la vie de tous les jours. Souvent, la bien-pensance standard est de dire que non, houlalala, jamais on ne permettrait de sacrifier un individu pour une cause. Mais c'est une pétition de principe, rarement réfléchie.

J'ai en tête deux forme de contre exemple assez nets. Le premier est le fait d'user les bénévoles, et l'autre est la pensée de groupe.

User les bénévoles

C'est rarement érigé en dogme, mais j'ai connu pas mal d'associations où, parce qu'il faut bien tenir les délais impossibles, parce qu'il faut bien que le spectacle commence à l'heure, parce qu'il faut bien telle ou telle contrainte externe, on en vient à pousser trop loin des bénévoles (ou des salariés), à brûler ses vaisseaux pour espérer atteindre l'objectif. Le plus souvent, de ce que j'ai connu, la contrainte externe sert à se donner bonne conscience, à se dire qu'on n'est pas le méchant exploiteur, parce que, c'est pas moi, voyez-vous, c'est la contrainte.

Il est très rare que ce soit une approche réfléchie, je n'ai croisé ça qu'une seule fois, et encore pas vraiment, la réflexion étant postérieure aux faits, donc plutôt une tentative de rationaliser. Mais c'est souvent considéré comme inévitable d'avoir des gens engagés, volontaires, entourés, et qui explosent en burn-out, ou dans la version la plus douce en crise de larmes ou en crise d'angoisse.

Supposer que c'est inévitable, ou que c'est acceptable, voire en faire un système, c'est supposer qu'on peut sacrifier des individus pour une cause.

La pensée de groupe

C'est l'autre travers qu'on croise régulièrement.

Soit sous la forme que raconte wikipedia, directe, où le groupe crée un faux consensus, que plusieurs (tous, parfois) membres du groupe jugent mauvais, et auraient refusés chacun individuellement. L'exemple type, c'est le groupe qui va faire des conneries, alors que chaque individu ne l'aurait pas envisagé seul. Fabien cite un cas assez flagrant dans son billet Viens, on leur jette des trucs.

Soit sous une forme à peine différente, la pression du groupe, qui crée une norme sociale (tous les groupes font ça), et l'impose avec plus ou moins de fermeté à tous ses membres. C'est le regard noir si tu es le seul du groupe à faire remarquer que toi, tu vas aller dormir parce que tu ne veux pas mourir tout de suite. C'est le regard noir quand tu es le seul à dire que si on bosse alors tu ne touches pas à la bière. C'est le regard noir quand tu sors un bout de fromage de ton frigo, alors que ton chez-toi est envahi de potes vegans. C'est le fait de railler ce qu'on considère comme les travers des autres, sans envisager que peut-être certains dans le groupe sont concernés et vont simplement baisser la tête.

Soit sous une troisième forme, qui revient à dire qu'on va casser, ou chasser, ou endommager un individu, parce qu'on espère que ça préservera le groupe. Je l'ai vu faire, brutalement, frontalement. C'est peut-être parfois nécessaire, parce qu'une équipe ne peut pas avancer avec un élément trop perturbateur en son sein. Mais je l'ai vu faire aussi dans des cas pas nets, pas francs, de manière très peu affichée.

Le plus souvent, pour les membres du groupe, ces éléments ne sont pas ressentis comme désagréables. On est tout à railler une cible commune[1], à moquer un travers qu'aucun d'entre nous ne saurait avoir, on fait corps, on fait groupe, on crée un esprit de groupe, heureux de partager. L'image qui vient en tête est le groupe à l'humour gras, genre chasseurs en goguette, qui va railler les faibles, les femmes, les tarlouzes, etc. Mais la forme exacte ne dépend que du groupe. S'il porte sa bienveillance en étendard, la cible de la raillerie sera plus fine, différente. On va moquer l'utilisateur quand on est adminsys. On va moquer le not-all-men quand on est féministe. On va moquer la manif pour tous quand on est LGBT. On va moquer le nerd quand on a une vie sociale. La liste est infinie.

L'amour de son prochain

Et toujours, quand on croise ces phénomènes que j'associe à la pensée de groupe, on retrouve des constantes. Une bienveillance affichée, souriante, mais un comportement de loup derrière, pas assumé. Quelque part, très catholique de culture : tu ne fais pas ce que le groupe considère comme étant le Bien, alors pour ton bien, pour le salut de ton âme, on va t'aider avec bonté à devenir normal, à rentrer dans le moule, en tapant un peu sur la tête, mais avec amour.

C'est le comportement, plein de compassion et d'amour de son prochain, d'une Boutin qui veut, pour le salut de l'âme des homos, qu'ils mènent une vie sage et rangée, mariés, avec quelqu'un du sexe opposé, devant monsieur le curé. Ils peuvent bien être homos, dans le secret de leur être.

Ce comportement, je l'ai vu dans des associations. En général, je ne dis rien. Mais quand je l'ai récemment pointé, les gens se sont sentis insultés. Mais par fermeté d'âme, par solidité de leurs convictions, n'ont pas envisagé que peut-être, il essayaient d'imposer avec amour leur bien-pensance personnelle à certaines personnes, minoritaires. Que peut-être, sans en être déjà au bûcher, ils en étaient déjà à rejeter l'autre et à le stigmatiser sur une faiblesse.

Et de ça, j'ai honte parfois

Qu'on me comprenne bien. On peut réfléchir en stratège, accepter de perdre trois légions entières, pour en faire perdre cinq à l'ennemi et emporter la victoire. Mais alors on l'admet, on le dit, on l'assume et on le théorise, on devient César et on l'accepte. Dans cette approche là, les gens sont des soldats, des outils, une ressource dont on peut user. On les objectifie, pour ne pas devenir fou. Et on avance, en se battant, vers ce qu'on espère être la victoire, ou au moins le prochain combat.

Mais quand on se dit bienveillant, quand on refuse l'approche du stratège et qu'on prétend à un autre modèle de lutte, alors ce recours fréquent, et surtout masqué, et pas du tout assumé, à des formes de sacrifices pose un problème. L'hypocrisie.

Ces comportements, le bénévole jetable comme l'effet de meute d'un groupe qui se croit bon, dont l'effet est de sacrifier des individus au nom d'une cause, je les ai vus dans des associations que j'ai fréquenté, en gros de 1993 à nos jours, ce qui fait la totalité de ma vie associative. Les gens que j'ai vu agir comme ça, faisant du mal, parfois salement, le niant quand on leur montre, agissant comme des loups habillés de bienveillance, ce sont mes copains, mes amis, mes intimes parfois. Des gens que j'aime beaucoup.

Sur les plus violents de ces comportements, j'ai une opinion extrêmement rude, ce billet de blog étant l'expression la plus soft que j'ai pu avoir sur le sujet. Les mots qui me viennent spontanément sont orduriers.

Et moi je ne dis rien, lâchement je baisse la tête et je reste dans le groupe. Pour ne pas me retrouver seul. Et puis il faut bien défendre la cause, comprends-tu...

Note

[1] Je tiens à préciser, parce que ça a été mal compris parfois. Je parle ici des cibles communes. Pas de la légitimité à choisir ces cibles. Pas de savoir si les cibles l'ont bien cherché et bien mérité. Pas de savoir si c'est nécessaire, et bienfaisant pour la psychologie du groupe. Je parle du phénomène qui consiste à railler une cible, tous ensemble. À retirer à cette cible le statut de sujet, d'humain, pour en faire un objet déshumanisé de raillerie. Le simple fait que le groupe puisse considérer ce phénomène comme normal, le simple fait que te trouvant dans un des exemples que je vais citer tu te dises Ah mais non, tout de même, ceux-là, là, ils nous font du mal en permanence, on peut bien leur foutre un peu sur la gamelle quand on est entre nous !, c'est signe que tu les considères pas-tout-à-fait-humains. Attaquer son ennemi, démonter ses arguments, ne pas lui laisser occuper seul la parole publique, ce n'est pas de ça dont je parle. C'est de l'épisode raillerie pour faire groupe que je suis en train de parler. La légitimité éventuelle de la victime à être victime parce qu'elle a mal fait... c'est précisément ce qui fait consensus dans le groupe !

Faire !

mardi 26 janvier 2016 à 22:29

Lors du dernier quadr'apéro auquel j'ai participé, j'expliquais à un groupe de gens en train de s'alcooliser également une idée qui me semble simple, presque évidente, mais qui leur paraissait abstraite. J'ai eu depuis l'occasion de la ré-expliquer à d'autres, et elle leur semblait aussi inattendue ou étrange. Du coup je viens la raconter par écrit.

C'est une idée assez simple, en lien en particulier avec la notion d'engagement politique : il importe de faire le monde que nous voulons, beaucoup plus que de lutter contre le monde que nous ne voulons pas.

Poser le problème

J'ai été amené récemment à expliquer le même concept à partir de deux points de vue différents.

Le premier était lié aux luttes difficiles que nous menons sur le front politico-juridique contre pas mal de textes (loi sur le renseignement, état d'urgence, conservation des données de connexion, etc). Mes interlocuteurs considéraient que puisque la seule forme d'écoute que nos politiques peuvent accorder est celle des actions violentes, alors nous devions devenir violents, mettre le feu à des immeubles, des voitures, bloquer des rues, etc. J'en comprends la logique, les taxis ou les agriculteurs sont entendus comme ça, alors que nous qui jouons dans les règles sommes moqués et ignorés. Il ne viendrait à l'idée d'aucun ministre ou d'aucun député de moquer les agriculteurs ou les taxis. Mais nous moquer, nous qui sommes des gentils, il peut se l'offrir. Si la méthode brutale marche pour eux, on peut l'utiliser aussi, n'est-ce pas ?

Le second était lié à des histoires de financement. Pour financer telles des activités qui comptent pour nous, une solution peut être de monter une boîte qui vende des prestations (formation, par exemple, sur la sécurité informatique, ou sur l'usage des outils, ou...), et de faire de cette boîte une pompe à fric, compréhensible pour l'ancien monde des affaires (ça fait des factures, ça vend un truc), et qui permette de financer des projets clefs, politiques ou techniques, surtout techniques dans l'idée de mon interlocuteur. Si des boîtes sont capables de payer des milliers d'euro du conseil bidon, et ne comprennent pas qu'il faut donner 500 balles pour GPG ou pour OpenSSL, c'est une méthode qui semble séduisante. Et pourtant non, parce qu'elle nous force, nous, à rentrer dans leur monde pourri à eux, à changer nos esprits pour nous accorder au leur. Et c'est une erreur stratégique.

Dans les deux cas, j'arrive à la même idée : il importe de faire notre monde, notre société, selon nos méthodes. Nous voulons le faire sans passer par la case business ? Alors ne passons pas par cette case-là. Parfois, pour faire notre monde, notre société, avec nos règles, il faut que nous passions du temps à empêcher les nuisibles de trop nuire. Il faut par exemple essayer d'atténuer, un peu, le mal que nos politiques peuvent faire au monde quand ils essayent à toute force de s'accrocher au pouvoir contre toute logique, contre tout bon sens. Quand ils privilégient leurs petits intérêts électoraux, en agitant les peurs pour monter dans les sondages, au lieu de privilégier l'intérêt général en cherchant à apaiser la société. Quand ils utilisent les prétextes les plus vils pour assouvir leur soif de pouvoir. Leur envie de contrôler une société qui est en train de leur glisser des mains.

Essayer de l'expliquer

Le résultat est souvent frustrant. On voit OpenSSL ou PGP, qui sont des pièces centrales de toute forme de business en ligne, de toute forme de défense de la vie privée et de la sécurité de nos données, n'être ni financés ni soutenus. L'industrie s'en fiche. Les politiques s'en fichent. En matière de sécurité informatique, il n'y a rien qui puisse être plus urgent que de rendre solides et pérennes de tels développements. Rien. S'il y a une seule urgence, elle est là. Parmi les millions dépensés par la France en sécurité informatique, combien sont consacrés à ça ? Zéro. Pas le plus petit pouillème. C'est rageant au dernier degré. C'est à vous dégoûter de toute forme de politique. Oh, et pas même la déductibilité des dons de votre feuille d'impôts. Zéro je vous dit. Pire, ils seraient bien capables de re-qualifier comme lucrative, bien que désintéressée, l'association qui gérerait ça, et donc la soumettre à la TVA et à l'impôt sur les sociétés[1]. C'est à hurler.

Pourtant, ce qui compte c'est de faire notre monde. Selon nos règles. Malgré leurs bêtises. Tout est là.

Lutter pour réduire la nuisance de leurs bêtises, en essayant de faire rentrer un tout petit peu d'intérêt général dans leur champ de compréhension du monde qui vient, c'est bien, c'est dans le bon sens. Mais ce n'est pas la finalité. C'est un moyen de protéger le monde que nous voulons, et que nous faisons, sans eux, malgré eux.

Il ne faut pas perdre de vue la société que nous voulons. Nous ne voulons pas de la façon habituelle de faire des affaires et des logiciels et des ordinateurs, alors ne rentrons pas dans leur jeu. Bien sûr, quand on voudrait bosser à plein temps sur un projet d'intérêt général et qu'on ne peut pas, qu'on est obligé de vendre sa force de travail à des malfaiteurs à la place, c'est frustrant. Ça nous ralentit. Mais faire rentrer nos projets dans leur système, c'est tout perdre. Il vaut mieux ne perdre que 35 heures par semaine à gagner de l'argent pour mener nos actions utiles le reste du temps. Quitte à tout perdre, autant laisser tomber et ne rien coder, ne rien faire.

De mon point de vue, il y a deux sortes de choses utiles : réduire les nuisances sans renoncer à ce que nous faisons, d'une part. Et faire le monde que nous voulons, d'autre part.

Réduire les nuisances, c'est une très grosse part de ce que j'essaye de faire, depuis des années, par La Quadrature, par les actions juridiques de FDN puis de la Fédération FDN, par la participation de la Fédération aux travaux de l'ARCEP, etc. Le but n'est pas d'en faire sortir un réseau propre et défendant l'intérêt général. C'est impossible comme ça. Le but est de les empêcher de trop nous nuire.

Faire, construire, c'est l'essentiel de ce que je fais quand je fais en sorte pendant 14 ans que FDN existe et tourne. Je suis loin d'être seul à le faire, et ça fait partie intégrante de ce que je veux comme monde : faire ensemble. Du réseau propre, fait en groupe, par nous, pour nous. Pas du réseau propre fait par un mec tout seul. Du réseau fait ensemble, des gens qui apprennent ensemble, qui font circuler du savoir, qui créent du lien humain au moins autant qu'informatique, qui prennent soin les uns des autres, qui se soutiennent. C'est aussi ce que je fais quand je pousse, depuis 5-6 ans, à l'émergence d'autres FAIs associatifs. Là non plus, je ne suis pas seul à le faire. Là aussi, le collectif est un élément essentiel du projet.

Martin Persil

Mais quel rapport ? Depuis quelques jours, je vous tanne (pour ceux qui me suivent sur touitteur) avec le projet de cantine à roulettes de Scar. Mais quel rapport ? Normalement, je parle de typo ou d'Internet, pas de cuisine. Je ne suis pas réputé être un grand promoteur des projets vegan...

En fait, ce que fait Scar dans ce projet, la façon dont il bosse, la façon dont ça fonctionne, la façon dont c'est pensé, c'est exactement ce dont je parle ici. Il fait ce qu'il peut pour pousser vers le monde qu'il veut. Et le monde qu'il veut, il ressemble bigrement à celui que je veux, à celui d'Internet. Fait de gens qui échangent, qui communiquent, qui se retrouvent tous à la même table alors qu'ils n'ont pas les même mœurs alimentaires. Où on travaille (ici à cuisiner) pour construire du lien social, et pas pour construire une fortune personnelle.

Son projet, à Scar, je trouve qu'il ressemble énormément à ce qu'on essaye de faire comme monde. Il s'y intègre parfaitement. Des circuits d'approvisionnement courts, des façons de faire du travail tout ce qu'il y a de plus sérieux, mais dans une ambiance qui autorise à aimer les gens, à vivre avec eux tout autant qu'on produit avec eux. Scar, il fait du manger comme je voudrais qu'on fasse du réseau, sérieusement, mais sans jamais oublier qu'on le fait ensemble. Faire, ensemble, avec bienveillance, et avec sérieux, en prenant soin des gens.

Voilà pourquoi je vous tanne pour qu'on arrive, collectivement, à trouver les quelques sous dont il a besoin.

C'est ici. Et c'est maintenant.

Faire

Voilà la notion que je voulais exposer ici : ce qui fait qu'on gagne à la fin, ce n'est pas que nos politiques se réveillent, un matin, ayant renoncé à leurs ambitions personnelles. Ce n'est pas qu'on a réussi à gagner nos guerres contre eux. C'est que le monde a changé, malgré eux. Et pour que le monde change, en plus de les ralentir, il faut faire. Faire le monde que nous voulons.

Note

[1] Je ne déconne pas, ils l'ont fait pour FDN.

Des ptits cœurs...

jeudi 26 novembre 2015 à 13:21

Je m'interroge parfois sur les modes de communications de mes contemporains. Ça peut donner des idées amusées sur l'usage du tiret typographique, comme sur l'usage de mots qui me semblent nouveaux. Rien de bien savant là-dedans, j'essaye seulement d'arriver à comprendre ce que disent les gens de la génération d'après, pour ne pas me couper trop vite du monde en devenant vieux trop précocement.

Une des modes actuelles est de mettre des petits cœurs partout. C'est tout mignon, et pour ainsi dire fort kawaï. Cependant, ça m'agace et j'avais un peu de mal à comprendre pourquoi. J'ai fini par mettre le doigt dessus.

Dire ses émotions

Je suis peut-être un peu vieux jeu, mais j'essaye, quand il me prend la folie de vouloir dire mes émotions, de trouver des mots. La tâche est compliquée. On peut aimer de bien des manières, on peut être en colère pour bien des raisons, la tristesse même a des variantes. Et j'essaye de trouver des mots, quand il me prend l'envie de dire ça. C'est parfois évident, parfois épouvantablement compliqué.

Bien entendu, les sentiments que j'éprouve pour les gens sont les plus complexes à exprimer. Dire que j'aime la Guinness ou la tarte caramel-pécan, c'est un truc assez simple. Ça peut s'enrichir quand j'essaye d'expliquer qu'un plat, dans une circonstance, rappelle des souvenirs, des idées, et donc des joies ou des peines anciennes. Mais enfin, rien d'insurmontable.

Mais les sentiments pour les personnes, c'est toujours compliqué à mettre en mots pour moi. Parce que ce sont des choses compliquées, pleines de nuances, de différences. Sans bien entendu parler de la pudeur, qui fait qu'une fois que j'aurais trouvé quels mots décrivent ce que j'éprouve, je vais très courageusement me taire le plus souvent.

Simplement mettre des petits cœurs partout, dans des touittes, dans des billets de blog, avec des poneys en arc-en-ciel et des étoiles, ça dit de l'affection, de manière assez jolie, mais il me semble de manière incontrôlée. Sans passer par le verbe. Et, il me semble, sans se donner la peine de comprendre ce qu'on ressent.

L'incapacité à dire

Quand je déborde d'affection, ou de chagrin, ou de frustration, ou de colère, les mots sont difficiles à trouver. J'ai l'impression que le fait de ne pas pratiquer ce passage par le verbe pousse à avoir un vocabulaire plus réduit, donc une capacité d'expression de tout ça qui est bien plus faible. Et du coup, quand l'émotion est forte, la seule chose qui vient, ce ne sont pas des mots. Ce sont des gestes, ou de la communication non-verbale. Une émotion qu'on ne domine plus.

Pour moi, quand on n'arrive pas à dire aux gens qu'on les aime, parce que c'est un peu en vrac, un peu mélangé, et assez fort, c'est le même problème que quand on n'arrive pas à dire sa colère. Ça ressort sous forme d'émotions brutes. Oh, tant que ce sont des petits cœurs, des <3 partout, c'est gentil. Mais quand l'émotion en question sera une émotion forte et négative, ce qui ressortira ce sera de la violence. Contre soi, si on a un peu de maîtrise. Contre l'autre, si on n'a pas cette maîtrise.

Quelqu'un qui frappe parce qu'il n'arrive pas à dire ce qu'il ressent, parce qu'il n'a pas les mots, qu'il manque de pratique de la langue, il me semble que c'est la même logique que quelqu'un qui déverse une affection brute, qu'il n'a pas su mettre en mots, c'est quelqu'un qui se laisse emporter par ses émotions.

Du coup, je ne suis pas un grand fan des petits cœurs partout. Et j'en fait un usage fort modéré.

Inauguration, tome 2

mercredi 25 novembre 2015 à 19:19

Presque 10 ans après l'ouverture de mon blog, je change complètement d'outil. Pour faire joli. Pour chercher une motivation à écrire.

Mon blog était, historiquement, fait avec blosxom, un vieux bout de script Perl, probablement plus du tout maintenu, et offrait une mise en page, disons rustique, pour être gentil. Moi, rustique, ça m'allait bien, je pouvais le modifier à la main, ça ne posait pas vraiment de problème de sécurité, et le système était tellement simple que je pouvais le maintenir à la main. Mais il aurait fallu mettre un poi-poil de CSS dessus, pour qu'il soit moins rustique, pour qu'on puisse encore commenter, etc.

Du coup, j'ai préféré poser un dotclear tout neuf. Pas particulièrement joli. Pas particulièrement bien configuré. Qui doit être plein de trous de sécurités partout, auxquels je ne comprend rien. Mais ça fait un peu moins mal aux yeux quand on le regarde.

Ce que sont devenus les vieux textes

J'ai recopié, rapidement, tous mes anciens textes (il n'y en avait pas beaucoup) dans le dotclear tout neuf. Le seul que j'ai publié est le plus ancien. Certains autres seront remis en ligne. Pour le moment, les commentaires sont "perdus", en ce sens que je ne sais pas comment (facilement) les réinjecter dans dotclear, en conservant les dates.

Ce que je vais raconter ici

C'est que c'est une grande interrogation ça. Depuis plus de 20 ans, j'ai une activité militante soutenue. J'ai bien des endroits où m'exprimer, quand c'est dans le cadre des activités militantes. Je peux raconter la typographie et la publication de poésie sur le site des Éditions des Voix de Garages. Je peux raconter beaucoup de choses sur le blog de FDN. Il devrait bientôt y avoir de la place sur le site web de la Quadrature pour y publier des tribunes, en tant que membre du conseil d'orientation stratégique, ou simplement en tant que bénévole. J'ai aussi l'occasion de parler au nom de la Fédération FDN. Bref, les lieux ne manquent pas.

Et cependant, il traîne régulièrement des sottises dans ma tête. Par exemple des réflexions dignes du café du commerce sur ce que je vois du monde. Tant que je ne le met pas par écrit et en public, je n'ai aucune chance d'avoir un avis intelligent dessus qui m'aide à progresser. Par exemple des lectures, sur plein de sujets pas tellement liés aux associations où je suis impliqué. Ces derniers mois c'étaient le féminisme, les exclusions, les questions lgbtqif[1], les relations interpersonnelles, etc. Tout ça n'est que très très indirectement lié aux associations auxquelles je participe. Et je n'ai d'ailleurs rien de très intelligent à dire sur le sujet. Simplement je lis. Beaucoup. Frénétiquement. De tout ça, parfois, en entrechoquant quelques idées, il me vient des choses que je pourrais dire. Des idioties, hein. Mais encore une fois, comment les faire corriger sans les dire.

Alors voilà, ça me trotte depuis un moment, ré-animer ce vieux blog moribond, et y raconter des bêtises. Parler de sujets que je ne maîtrise pas. Histoire qu'on vienne m'engueuler quand je me trompe. Histoire d'apprendre.

Oui, je sais, c'est très étrange de recommencer à parler en public ici alors que j'ai fermé mon compte touitteur il y a quelques jours.

Je suis comme ça. Étrange.

Note

[1] Oui, l'acronyme peut faire peur: lesbienne, gay, bi, trans, queer, intersexe, et féministe.