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Observatoire Belge des Inégalités

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La privatisation des maisons de repos a ses gagnants et ses perdants

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Pénurie de places, tarifs prohibitifs, mal-logement et mauvais traitements : le logement des seniors est en crise. Le secteur des maisons de repos connait, en même temps, une privatisation rapide. Quelles sont les conséquences de cette évolution et à qui profite-t-elle ?

Le « papy boom » : un business porteur

Dans les pays occidentaux, la proportion de personnes âgées dans la population est de plus en plus grande. Les biens et services destinés à cette population âgée sont donc amenés à se développer. Dans le jargon des investisseurs, ce secteur présente un haut « potentiel de croissance ». La presse financière regorge d'articles au sujet de ce nouvel eldorado : c'est la « silver economy » ou encore le « business du vieillissement ».
Parmi les domaines visés, l'hébergement des personnes âgées constitue un des secteurs particulièrement porteurs : la demande étant élevée et très prévisible, l'investissement est peu risqué.
Le secteur connait d'ailleurs une forte pression à la privatisation. À Bruxelles, en 1999, la majorité des lits en maisons de repos et de soins (MRS) se trouvaient dans des institutions publiques. Le nombre de MRS privées a fortement augmenté, en partie par le rachat d'institutions publiques.

Nombre de lits en maisons de repos et de soins privées et publiques à Bruxelles. Source : Infor-Homes Bruxelles, « Situation de l'offre d'hébergement pour personnes âgées en Maisons de Repos Bruxelloises 2014 ».

Au total à Bruxelles, 62 % des lits en maisons de repos se trouvent, en 2014, dans des institutions privées commerciales [1]. En Wallonie, le plafond légal de 50 % de lits en institutions commerciales a été atteint. La situation est très différente en Flandre où c'est le privé associatif qui gère la majorité des maisons de repos, et où les entreprises commerciales n'exploitent que 15 % des lits.

La majorité des institutions d'hébergement privées appartient à des groupes financiers, et la présence de ceux-ci est en augmentation [2]. Les plus présents de ces groupes s'appellent Orpéa, Senior Living Group (Korian), Senior Assist, Armonéa, Noble Age. Ils sont souvent étrangers, cotés en bourse et détenus par des fonds de pension, des fonds d'investissement, de grandes sociétés d'assurances ou des holdings de grandes familles industrielles. Orpéa par exemple, « leader européen dans la prise en charge de la dépendance », est un groupe multinational français coté en bourse et en pleine expansion. Il a distribué en 2014 plus de 40 millions d'euros de dividendes à ses actionnaires, parmi lesquels un fonds de pension canadien et les holdings des familles Peugeot et Boël [3]. Le PDG du groupe français Korian, autre mastodonte du secteur des maisons de repos, explique aux investisseurs [4] : « On a la chance d'être sur le sujet du vieillissement de la population, et donc on a un énorme potentiel devant nous (…) Aujourd'hui pour Korian, notre stratégie est clairement une stratégie de croissance, et aussi de performance puisqu'il faut qu'on soit au rendez-vous en termes de rentabilité ». « À l'horizon 2017, il y a 200 millions [d'euros] à aller chercher sous forme d'acquisitions (…) pour atteindre les 3 milliards [de chiffre d'affaires] qu'on avait annoncés (…) On a la chance d'être sur une activité génératrice de cash, ce qui nous permet (…) de racheter un certain nombre d'opérateurs ».

La maison de repos : un luxe de plus en plus inaccessible

Beaucoup de familles en ont fait l'amère expérience : en Belgique, les maisons de repos sont chères. Le cout moyen du séjour en maison de repos, en 2015, est estimé à 1250 €/mois. Or la moitié des hommes et 75 % des femmes belges de plus de 65 ans perçoivent une pension inférieure à ce montant [5] !

Faute d'alternatives, ces institutions peuvent compter sur une clientèle captive malgré leurs tarifs prohibitifs. Selon Test-Achats, le cout de la maison de repos est supérieur au revenu mensuel – et parfois largement – pour 60 % des résidents. La différence entre le cout du séjour et le revenu du résident « est le plus souvent comblée en puisant dans les économies du résident ou grâce à l'aide de sa famille. Près de 20 % des résidents reçoivent par ailleurs une aide financière du CPAS » [6].

Car la charge ne pèse pas que sur les familles, mais aussi sur les institutions publiques. À travers l'aide sociale des CPAS et la garantie de revenus aux personnes âgées (GRAPA), il y a un transfert de la collectivité vers les actionnaires des groupes privés et des fonds d'investissement qui les détiennent, transfert qui s'intensifie à mesure que l'hébergement des personnes âgées est privatisé et rendu plus cher. Comme l'explique cette travailleuse sociale d'un CPAS bruxellois [7] : « Nous manquons de places dans le home du CPAS, alors nous sommes contraints de rediriger une partie des demandes vers les institutions privées de la commune, et là, le budget des résidents explose (...) Une partie d'entre eux se tourne vers le CPAS, qui comble la différence à travers l'aide sociale (...) Ces personnes à charge [du CPAS] en home privé sont de plus en plus nombreuses. Pour nous, c'est un budget de plus en plus lourd ».

Conséquence de la privatisation, à Bruxelles, le prix de l'hébergement augmente [8]. Les institutions commerciales sont en effet, dans l'ensemble, bien plus chères que les autres.

Le poids du logement dans le budget des personnes âgées et de leurs familles augmente en conséquence, poids d'autant plus difficile à supporter que les ménages ont de faibles revenus.

Une fin de vie dans la dignité : pas pour tous

De façon plus générale, la privatisation des maisons de repos implique aussi que celles-ci répondent de plus en plus à une logique de rentabilité. Quels que soient leurs besoins, les personnes âgées au pouvoir d'achat le plus élevé bénéficient d'un meilleur hébergement et de meilleurs soins. Même si l'hébergement dans les institutions publiques est souvent insatisfaisant, faute de moyens adéquats, la privatisation entraine des inégalités croissantes du point de vue de l'accès aux soins.

Cette logique de rentabilité « modifie en profondeur l'organisation des soins et les conditions de travail du personnel » [9]. Elle peut entrainer des conditions plus difficiles, à la fois pour les travailleurs des maisons de repos et pour leurs résidents. La surcharge de travail du personnel et son manque de temps est une des plaintes les plus fréquemment formulées, également par les résidents. Une permanente syndicale explique : « Dans certaines institutions, on demande aux aides-soignantes de réaliser jusqu'à 13 ou 14 toilettes par jour, dont celles de personnes parfois très dépendantes. Difficile dès lors de ne pas bousculer les ainés ! » [10]. Tous les travailleurs du secteur savent que l'accueil et les soins ne se limitent pas à des gestes techniques qui peuvent être rationalisés ; les besoins des personnes âgées sont aussi sociaux et affectifs.

En mars 2015, les travailleurs du groupe français Orpéa, qui gère une cinquantaine de maisons de repos en Belgique, ont entamé une action syndicale pour dénoncer notamment le manque de matériel de base, l'absence de revalorisation financière, des cadences devenues impossibles à suivre et le refus de la direction d'engager du personnel supplémentaire. Des conditions de travail qui, d'après eux, ne leur permettent parfois plus de respecter la dignité des résidents [11]. Comme l'explique une résidente, la qualité des soins en pâtit : les travailleuses "sont stressées, elles doivent courir tout le temps, elles sont sous pression constamment (...) Par exemple, pour des prestations de nettoyage dont on sait qu'elles prennent une heure et demie, elles doivent les exécuter en une heure, sous peine de déborder de leur horaire. Forcément, la qualité ne peut pas être au rendez-vous, malgré la meilleure volonté du monde" [12].

« Bien vieillir » ne devrait pas être un luxe

Les personnes âgées constituent une frange de la population qui a peu l'occasion de s'exprimer sur la scène politique ; leurs problèmes sont souvent méconnus ou ignorés. La pénurie de places, la mauvaise qualité de l'accueil dans les maisons de repos et les prix trop élevés mettent de nombreux seniors et de nombreuses familles en situation de détresse.

Cette détresse n'est pas que financière, elle est aussi psychologique. La consommation d'antidépresseurs et d'antipsychotiques dans les maisons de repos atteint des niveaux alarmants. Or plusieurs études ont montré qu'un personnel suffisant et bien formé permet de réduire fortement la consommation de médicaments [13]. Mais peut-on attendre de groupes privés multinationaux, dont la priorité est la rentabilité financière, qu'ils organisent les lieux de vie de nos ainés en cherchant d'abord à les rendre plus heureux ? Ne faudrait-il pas, collectivement, reprendre la question en main en mettant la priorité sur la qualité de vie à laquelle ils ont droit, quels que soient leurs moyens financiers ?


[1] MR et MRS ensemble. Sources : Infor-Homes Bruxelles, « Situation de l'offre d'hébergement pour personnes âgées en Maisons de Repos Bruxelloises » 2014, sur inforhomes-asbl.be et Anne-Marie Impe, « Très chères séniories », Imagine, janvier-février 2015.

[2] Infor-Homes Bruxelles, « Situation de l'offre d'hébergement pour personnes âgées en Maisons de Repos Bruxelloises » 2014, sur inforhomes-asbl.be.

[3] Sources : Bureau Van Dijk et communiqués ORPEA.

[4] Yann Coléou, vidéo de présentation à l'intention des investisseurs, korian.com, consulté le 6 septembre 2015 ; interview sur BFM TV, le 26 mars 2015.

[5] RTBF, 10 mars 2015 ; Bureau fédéral du Plan, 2010, sur plan.be.

[6] L'Avenir, 26 février 2013, sur lavenir.net

[7] Entretien avec l'auteure.

[8] Infor-Homes Bruxelles, « Situation de l'offre d'hébergement pour personnes âgées en Maisons de Repos Bruxelloises » 2014, sur inforhomes-asbl.be.

[9] Le guide social, « Maisons de repos privatisées : quel impact sur le personnel ? », sur guidesocial.be

[10] Anne-Marie Impe, « Des maisons pas de tout repos », Imagine, janvier-février 2015.

[11] Le guide social, « Le secteur gériatrique en proie à des actions de protestation », sur guidesocial.be ; RTBF, 4 et 16 mars 2015.

[12] RTBF, 16 mars 2015.

[13] Anne-Marie Impe, « Un résident sur deux sous antidépresseurs », Imagine, janvier-février 2015.

Continuité ou discontinuité pédagogique dans l'enseignement supérieur ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Dans les institutions d'enseignement supérieur (Hautes Écoles et Universités), la décision a été prise de poursuivre les enseignements en ligne dès l'annonce du confinement suite à l'épidémie de Covid-19. Ce basculement – qualifié de « continuité pédagogique » – a été effectué très brutalement, d'une semaine à l'autre. Cette décision a parfois été prise par les institutions d'enseignement elles-mêmes, qui ont devancé l'interdiction des cours en présentiel par le gouvernement de la Fédération Wallonie Bruxelles [1]. Les enseignant.e.s de ces institutions ont alors été invité.e.s à trouver des solutions d'enseignement à distance – slides commentées, podcasts enregistrés, cours en visioconférence – pour maintenir la « continuité pédagogique ». Dans cette optique, les examens de juin ont été organisés, et ont pu porter sur la matière vue lors des enseignements à distance :

La volonté de la Ministre Glatigny est de conserver autant que possible le calendrier académique pour éviter de faire perdre du temps aux étudiants dont le parcours d'apprentissage était déjà bien avancé avant l'entrée en vigueur du confinement - et en particulier, éviter de retarder la diplomation des étudiants qui sont en dernière année - tout en assurant l'égalité entre les étudiants présentant la même épreuve. [2]

Décidée dans l'urgence, cette continuité n'a pas fait l'objet d'une concertation sur les conditions dans lesquelles elle pouvait être mise en œuvre. Il s'agissait donc pour les enseignant.e.s et les étudiant.e.s de s'adapter en quelques jours à la situation d'urgence. À aucun moment il n'a été collectivement question de réduire la matière ou de changer la logique des évaluations dans cette période particulière, même si dans leurs pratiques beaucoup d'enseignant.e.s ont adapté leurs exigences à la situation.

De nombreuses voix se sont alors élevées contre cette « continuité pédagogique », soulignant en particulier les inégalités qu'elle pouvait générer entre les étudiant.e.s face aux questions comme l'accès au matériel informatique, la qualité de la connexion, les conditions de logement ou les différentes charges familiales [3]… Elles ont également pointé les problèmes pédagogiques sérieux de l'évaluation en ligne, sous forme d'examen ou de travail [4].

Fondé sur deux enquêtes, l'une menée auprès d'étudiant.e.s d'une Université (l'ULB) [5] et l'autre auprès d'étudiant.e.s en Haute École (Defré) [6], notre article propose d'une part une synthèse des difficultés auxquelles les étudiant.e.s ont été confronté.e.s et, d'autre part, une évaluation des inégalités sociales par rapport à celles-ci.

Des conditions d'apprentissage dégradées

Les difficultés souvent cumulées auxquelles les étudiant.e.s sont confronté.e.s expliquent la dégradation des conditions d'apprentissage.

Il n'y a pas de continuité pédagogique sans matériel informatique adéquat. Or, tous les étudiant.e.s ne disposent pas du matériel suffisant, notamment d'un ordinateur ou d'une connexion internet à la maison. La possibilité d'un enseignement en ligne généralisé pose même largement question puisque 54,6 % des étudiant.e.s à la Haute École Defré et 36,4 % à l'ULB indiquent que leur mauvaise connexion a un impact négatif sur le suivi des enseignements à distance pour eux.elles.

Les conditions de logement représentent une autre difficulté importante. L'enseignement à distance nécessite de transformer son logement en lieu d'étude. Est-ce possible pour tous les étudiant.e.s ? Cette question est centrale, comme en témoigne la surcharge des espaces de travail (salles d'études et bibliothèques) au sein des Universités pendant les sessions d'examens en temps normal. À la Haute École Defré, 23 % des étudiant.e.s doit réviser dans une chambre partagée et 34 % indique n'être jamais ou rarement dans une situation qui permet d'étudier au calme. Beaucoup ne sont donc pas dans une situation matérielle propice à l'étude ou au travail scolaire.

L'insécurité matérielle des étudiant.e.s est redoublée par la perte des revenus. Celle-ci a été une réalité massive lors de cette période, entraînant des difficultés supplémentaires. À l'ULB, 45% des étudiant.e.s exerçaient un job étudiant avant le confinement et parmi ceux-ci, plus de 9 sur 10 ont perdu leur emploi. À la Haute École Defré, plus de la moitié des étudiant.e.s ont perdu des revenus suite au confinement, majoritairement à cause de la perte de leur emploi.

Soulignons enfin que de nombreux étudiant.e.s ont dû prendre en charge certaines tâches qu'ils n'effectuaient pas nécessairement auparavant, et ce de façon plus soutenue : garde des frères et sœurs, soins à des proches, démarches administratives…

L'ensemble de ces éléments a provoqué des conditions d'apprentissage dans lesquelles les étudiant.e.s ont trouvé des difficultés fréquentes, de manière très similaire à l'Université ou dans la Haute école :

Dans quelle mesure êtes-vous actuellement en capacité ...Pourcentage qui a des difficultés (Defré)Pourcentage qui a des difficultés (ULB)
De suivre les enseignements à distance en temps réels 72,8 % 69,3 %
De suivre les enseignements à distance en différé 61,6 % 55,2 %
De travailler individuellement (étude, lecture, travaux…) 81,1 % 75,4 %
De travailler en groupe 74,3 % 71,9 %
D'interagir avec vos enseignant.e.s 71,7 % 62,5 %

Pour illustrer ces difficultés, nous reprenons ici certains témoignages récoltés par le biais de ces enquêtes. L'absence des professeur.e.s est largement évoquée par les étudiant.e.s. Cette situation semble avoir été inévitable : les enseignant.e.s ont dû improviser de nouveaux contenus adaptés à l'enseignement en ligne, concilier leur travail et leur vie de famille chamboulée par la fermeture des écoles, utiliser divers logiciels avec plus ou moins de facilité et de succès. Ces difficultés du côté du corps enseignant ont été ressenties par les étudiant.e.s :

Certains [professeurs] sont injoignables, ne donnent aucun signe de vie, d'autres nous assomment de travail et n'envisagent pas de modifier les modalités d'examens. Bref, cette situation est invivable, j'ai peur pour mon avenir scolaire et je suis outrée par l'attitude des professeurs et la surcharge de travail que nous devons assumer ! (étudiant.e à l'ULB)

L'augmentation de la charge de travail des étudiant.e.s s'explique notamment par le temps nécessaire pour rassembler et coordonner les informations disparates.

Les profs ne se coordonnent pas donc c'est souvent à nous d'organiser les semaines avec leurs cours, et aussi on a énormément de travaux pour la même date. Comme si eux ne s'étaient plus parlé depuis début mars. (étudiant.e à Defré)

Le fait que les informations soient parcellaires, changeantes, ou manquantes est explicitement désigné comme une source de stress importante par les étudiant.e.s :

Les modalités d'évaluation ne sont pas claires pour certains cours et on s'y perd avec des contradictions, du coup on ne sait plus quoi faire, comment le faire, on se retrouve à envoyer des mails pour avoir plus de précision mais on doit attendre des semaines avant d'avoir les infos et certains profs ne répondent même jamais à nos questions depuis le début du confinement. Être dans le flou pendant plus d'un mois est stressant, car nous jouons notre avenir. (étudiant.e à Defré)

Ces extraits permettent de prendre conscience des difficultés que tou.te.s ont rencontrées lors du basculement massif dans l'enseignement à distance, et de percevoir le retour critique des étudiant.e.s comme le signe d'une inadéquation entre la « continuité pédagogique » et les situations réelles vécues par les étudiant.e.s (et sans doute par les professeur.e.s également) :

J'ai l'impression que les professeurs ne se rendent pas compte de l'état de stress que cette situation engendre, ils croient que nous sommes juste dans l'incapacité d'assister aux cours mais ne prennent pas en compte la situation presque apocalyptique. (étudiant.e à l'ULB)

Inégalités de l'enseignement à distance

La « continuité pédagogique » est vécue négativement par une majorité des étudiant.e.s, si l'on se fie à ce qui a été exposé précédemment. Néanmoins, cela ne veut pas dire que le confinement et l'enseignement à distance affectent de manière égale tou.te.s les étudiant.e.s. Il faut rappeler que l'enseignement est inégalitaire et qu'il favorise généralement les mieux « doté.e.s ». Nous prenons comme exemple les résultats dans la Haute École, mais les résultats sont similaires pour l'Université. On voit que les étudiant.e.s issu.e.s de milieux moins favorisés sont celles.ceux qui avaient déjà avant le confinement le plus de difficultés scolaires (ils.elles sont ici identifié.e.s par le fait de n'avoir aucun des deux parents qui a fait des études supérieures, indiquant tendanciellement des ressources financières moins élevées, un logement plus petit, etc.). Ce phénomène se perçoit dès la session de janvier, puisqu'ils.elles sont presque deux fois plus souvent en situation d'échec à au moins la moitié des examens :

Au moins 1 parent diplômé du supérieurPas de parent diplômé du supérieur
50 % d'examens échoués à la session de janvier 11,9 % des étudiant.e.s 21,3 % des étudiant.e.s

Le fonctionnement de l'institution scolaire donne ainsi moins de chances de réussite aux étudiant.e.s les moins favorisés. Ces étudiant.e.s ont de ce fait plus de probabilité d'être éliminés par la suite, comme le montre le tableau suivant :

Origine sociale1ère bachelier2e et 3e bachelier
Au moins 1 parent diplômé du supérieur 51,0 % 61,7 % (+)
Pas de parent diplômé du supérieur 49,0 % 38,3 % (-)
Total 100 % 100 %

Une analyse des conditions de vie des étudiant.e.s selon leur milieu d'origine montre que ces différences de parcours ne peuvent pas être interprétées dans leur ensemble comme un manque de volonté ou d'assiduité. Comme le montre le tableau suivant, les étudiant.e.s venant de milieux plus modestes ont plus souvent un matériel inadapté, possèdent un logement plus petit et bruyant, ont moins de temps pour étudier, car ils.elles doivent, par exemple, s'occuper de leurs frères et sœurs :

Au moins 1 parent diplômé du supérieurPas de parent diplômé du supérieur
Smartphone comme seul appareil sur lequel travailler 0 % 3,9 %
Uniquement la 3G/4G ou réseau WiFi non sécurisé des voisins 1,4 % 5,7 %
Disposition d'une chambre partagée 19 % 28 %
Jamais ou rarement au calme pour étudier dans son logement 25,4 % 46,2 %
Temps limité pour étudier, car garde frères et sœurs 17,7 % 33 %

Ces différents éléments sont justement ceux mis en tension lors du confinement et de l'enseignement à distance, ce dernier reposant sur la superposition des lieux de vie et d'étude. Il est très probable que cet enseignement rende les choses plus compliquées pour les étudiant.e.s plus modestes. Il n'est donc pas étonnant qu'ils.elles soient plus nombreux.ses à ressentir la perte de leurs capacités d'apprentissage, mais aussi à percevoir les demandes des enseignant.e.s pendant le confinement disproportionnées par rapport à leur situation :

Au moins 1 parent diplômé du supérieurPas de parent diplômé du supérieur
« Ma capacité d'apprendre a fortement diminué avec le confinement » 50 % 63,1 %
« Les demandes des enseignants en termes de quantité de travail sont adaptées à ma situation de confinement : pas du tout d'accord » 13 % 26,4 %

L'échec de ces étudiant.e.s en première année est déjà un aveu d'échec de l'enseignement public tel qu'il est organisé. Le confinement accentuera potentiellement ce phénomène, si le corps enseignant n'en prend pas la pleine mesure.

Discontinuité pédagogique ?

L'enseignement à distance pose, nous l'avons vu, de nombreux problèmes pour les étudiant.e.s. Il en a par ailleurs posé aux professeur.e.s, obligé.e.s d'adapter brusquement leurs contenus et de produire des enseignements dans un quotidien pris par de nombreuses autres préoccupations. À ce titre, le succès de la « continuité pédagogique » est largement à interroger. Cette continuité a, de fait, généré un puissant stress, et a été plus effective pour certain.e.s que pour d'autres. On peut donc se demander légitimement si cette « continuité » n'en a que le nom, et si elle ne désigne pas plutôt une forte rupture en termes de conditions d'apprentissage.

Par ailleurs, on peut également se demander si cette situation présage une mise à l'agenda de l'enseignement à distance dans un avenir proche. La diminution des coûts engendrée par la continuité pédagogique favorisera-t-elle un devenir numérique de l'enseignement ? L'enseignement serait-il à ce point sous-financé qu'il verrait dans cette « opportunité » une aubaine ? [7]


[4] Dans de nombreux cas, pour adapter l'examen à une évaluation en ligne, les principes sur lesquels l'évaluation est fondée ont été revus, voire renversés. Par exemple, seule la réponse finale devait être indiquée, alors que les enseignants avaient jusque-là insisté sur l'importance de la démarche plus que du résultat.

Le Covid-19 comme maladie professionnelle : une inégale protection

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Le Covid-19 est aujourd'hui reconnu comme maladie professionnelle par l'État belge. Cela signifie qu'il est dans certains cas considéré comme une maladie causée directement et de manière déterminante par le travail. Dans cette situation, les salariés incapables de poursuivre leur activité professionnelle parce qu'ils y ont contracté le Covid-19 peuvent bénéficier d'indemnités supérieures à celle de l'assurance maladie (90% du salaire contre 65%), et être remboursés de la part personnelle des dépenses de soin de santé (c'est-à-dire la part non remboursée par l'assurance maladie). Cependant, cette reconnaissance n'a pas été directe. Elle a d'abord été restreinte puisque pendant le pic de l'épidémie en Belgique, seuls quelques métiers et secteurs étaient concernés [1].

La délimitation des métiers et secteurs pour lesquels le Covid-19 peut être reconnu comme maladie professionnelle n'est pas une question uniquement technique ; elle est aussi fortement politique. L'élargissement de la reconnaissance à tous les secteurs essentiels a par exemple été défendu par les syndicats [2] et a trouvé comme adversaire les milieux patronaux. L'élargissement de la reconnaissance à tous les secteurs essentiels a finalement eu lieu tout récemment [3]. Dans les opposants à cette reconnaissance élargie, on peut citer Pieter Timmermans, représentant de la Fédération des Entreprises Belges (FEB) et sans ambiguïté porte-parole de la réticence à ce que le Covid soit reconnu comme maladie professionnelle :

Je me fais simplement la réflexion : une « maladie professionnelle », ça veut dire que c'est lié à l'activité professionnelle… D'après ce que j'entends par les experts et autres, la plupart des personnes qui ont été contaminées, c'est parce qu'ils sont revenus de vacances de ski, à cause des « lockdown party ». J'ose même dire que l'endroit où vous travaillez, c'est probablement l'endroit le plus sûr pour ne pas être contaminé. (RTBF, 30 avril) [4]

Cet article a pour but de montrer en quoi ce discours est infondé sur base des informations qui sont actuellement à notre disposition.

Mortalité différentielle au Covid-19 selon la profession

Le premier élément qui fait penser que le virus a quelque chose à voir avec l'activité professionnelle est la différence de mortalité par le Covid-19 selon la profession qui a été constatée dans d'autres pays. L'appareil statistique belge n'est malheureusement pas capable de produire ce genre d'informations ; nous devons dès lors regarder à l'étranger. Les résultats les plus marquants sont ceux produits par l'organisme officiel de statistique au Royaume-Uni, qui a calculé les différences de risque de décéder du Covid-19 selon la profession [5]. Les calculs ont eu pour base les 2.494 personnes décédées du Covid jusqu'au 20 avril dans la population en âge de travailler (20-64 ans) ; ils ont été réalisés en neutralisant l'effet de l'âge, le taux de mortalité face au Covid variant très largement avec celui-ci. Les résultats montrent des taux de mortalité au Covid très différents selon la catégorie socioprofessionnelle. Chez les hommes, le taux de mortalité est quatre fois supérieur dans les métiers peu qualifiés – dans lesquels se concentrent les « métiers essentiels » – que dans les professions libérales [6] :

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Il y a peu de raisons de penser que les résultats soient différents en Belgique, compte tenu de l'intensité similaire de l'épidémie et de la hiérarchie sociale des métiers assez comparable.

Néanmoins, quand bien même ce résultat est interpellant, il ne permet pas de savoir si c'est bien par le travail que les personnes ont contracté le virus. En France, le département de la Seine Saint-Denis (en périphérie parisienne) a par exemple été identifié comme particulièrement touché par le Covid-19. Le département compte davantage de travailleurs des secteurs essentiels qu'ailleurs (caissières et vendeuses, livreurs et aide-soignantes). Ces travailleurs effectuent aussi des déplacements plus importants pour aller travailler. Mais les professions exercées ne sont qu'une des raisons possibles de cette surmortalité constatée en Seine Saint-Denis. Les habitants y vivent aussi dans des logements plus exigus, ce qui favorise potentiellement la diffusion du virus au sein du ménage, mais aussi du quartier compte tenu de la difficulté à respecter un confinement strict. Il faut par ailleurs considérer que les personnes qui occupent les métiers les moins qualifiés présentent tendanciellement une santé plus fragile ; ils sont notamment plus sujets à certaines affections qui accroissent la probabilité de décéder du Covid-19, et ont un moindre accès aux services de santé.

Le travail comme lieu de contamination

Une étude de l'Université d'Anvers permet de fournir une indication quant au fait que les lieux de travail peuvent être une source de contamination, cette fois pour la Belgique. À travers cette enquête, 192 personnes contaminées par le Covid-19 et capables d'indiquer l'origine de leur infection ont été identifiées [7]. L'échantillon est petit, mais il donne tout de même des résultats indicatifs. Parmi ces 192 personnes, plus de la moitié d'entre elles (51%) indiquent avoir été contaminées au travail :

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On apprend également que 39 % de ces personnes contaminées travaillent dans le secteur de la santé. Le personnel soignant est certainement le personnel le plus directement confronté au virus dans son activité professionnelle ; le fait qu'il soit aussi le plus touché par le virus donne à penser que le travail est assez probablement un vecteur important de contamination du Covid-19, du moins dans le secteur des soins [8].

Tous les lieux de travail ne sont pas indistinctement des milieux de propagation du virus. Les lieux où se côtoient beaucoup de personnes, et dans lesquels la proximité physique est importante sont les plus propices à la propagation du virus [9]. Le personnel des supermarchés et les conducteurs des transports en commun sont à ce titre probablement surexposés [10]. C'est sans doute plus encore le cas du personnel soignant, pour lequel il est possible de recenser 8 décès en Belgique depuis le début de l'épidémie à travers les articles parus dans la presse [11]. Ce décompte est tout à fait incomplet puisque les statistiques officielles ne permettent pas de chiffrer le nombre de décès parmi le personnel soignant.

Cette surexposition n'a rien de « naturelle ». Elle tient bien sûr à la nature de l'activité, qui conduit potentiellement à être confronté plus fréquemment au virus (c'est évident dans un service hospitalier de soins intensifs, par exemple), mais elle est aussi le résultat de l'organisation du travail, qui doit en principe anticiper ces risques et protéger le personnel. Or, il est avéré que les mesures de protection mises en place par les employeurs ont été insuffisantes dans de nombreuses situations, et en particulier dans le secteur des soins. Par exemple, entre le 23 mars et le 30 avril, 986 contrôles de l'inspection du travail ont été réalisés en entreprise, dont 75 % se sont soldés par un avertissement. Cette insuffisance a été illustrée à travers des témoignages de salariés dans un article précédent de l'Observatoire des inégalités, dont nous produisons dans l'encadré suivant quelques extraits :

Des mesures insuffisantes pour le personnel en première ligne

On note un véritable manque de moyens de protection, notamment les masques, dont la pénurie a fait couler beaucoup d'encre ces derniers mois. Les travailleurs/euses doivent alors avoir régulièrement recours aux initiatives bénévoles, ou confectionner des masques elles/eux-mêmes pour suppléer à leur non-mise à disposition par l'employeur :

Après le début du confinement, on a repris le travail, mais on n'avait pas de protection ni rien. Donc sans protection, sans masque, sans gants. Donc moi et deux autres collègues on a cherché sur des groupes de tissus, des femmes qui font des masques, pour avoir des masques. On en a eu trois, et on a redémarré à travailler avec trois masques en tissus, puis il y a un mois mon employeur a commencé à nous donner des masques, mais on est obligé de les commander. Or, ils devraient nous les mettre d'office, quoi. (Sandrine, aide-ménagère)

Ce manque de moyen de protection est à attribuer à plusieurs logiques. Le secteur des soins a fait l'objet de coupes budgétaires importantes ces dernières années, du fait des politiques d'austérité menées par les gouvernements successifs. Cette politique a aujourd'hui des conséquences très tangibles, le secteur hospitalier devant affronter de plein fouet l'épidémie avec un manque de matériel et un personnel déjà surmené avant la crise. La rationalisation au maximum des moyens de protection devient dès lors la règle à suivre, quand bien même elle diminue la sécurité du personnel et des malades :

Ils grattent le moindre truc, car l'hôpital n'a plus un balle, je sais pas comment le dire autrement. Nous, on garde un masque par shift, parce qu'ils peuvent pas nous en fournir plus, alors que la durée d'utilisation maximale est de 4h. Et on les restérilise jusqu'à 5 fois, alors que c'est normalement à usage unique… (Élodie, infirmière dans une unité Covid)

Ce manque de matériel peut avoir des conséquences absolument tragiques ; c'est le cas dans les maisons de repos, qui concentrent un grand nombre des décès du coronavirus. Pablo est aide-soignant dans une maison de repos dont un tiers des pensionnaires sont décédés du coronavirus et près de la moitié du personnel a été infecté. Pablo a lui-même été infecté, et est toujours malade un mois après son infection.

Ils ont été un peu négligents les 15 premiers jours [après le début du confinement], ils ont été vite dépassés, c'est là je crois qu'il y a malheureusement eu beaucoup de décès. On a attendu longtemps nos masques, quasi deux semaines avant qu'on ait des masques convenables, parce qu'au début on avait que des masques chirurgicaux. On a d'abord dépisté que les pensionnaires, nous ça a été très tardif, ils n'ont fait les premiers tests que la troisième semaine, entre la troisième et la quatrième semaine, au courant du mois d'avril. Et les femmes d'ouvrage n'ont eu des masques qu'à la troisième semaine. Excusez-moi du terme, mais ça a été le bordel. Maintenant c'est stabilisé, mais enfin, on a quand même perdu un tiers des pensionnaires… (Pablo)

Dans le secteur privé, l'absence de mesures suffisantes est plus clairement liée à des impératifs marchands : un dilemme irréconciliable se fait sentir entre la priorité de rendement de l'entreprise et la mise en œuvre de moyens de protection pour les salariés, ceux-ci impliquant un coût pour l'employeur. Audrey, employée dans un supermarché, raconte ce qui s'y passe :

Le personnel se plaint : il y a trop de clients. La réponse de la direction c'est : “non, regardez, sur la base des calculs légaux, on pourrait avoir 180 caddies, on en a que 80, soyez contents”. Sauf que 80 c'est encore beaucoup trop. Donc là il y a tout cet enjeu de combien de clients, et pour eux il y en a jamais trop, tandis que pour le personnel… En fait on travaille comme d'habitude… Les mesures sont largement insuffisantes. Dans le réfectoire il y a rien qui change, dans les vestiaires, pareil… (Audrey)

Dans ce cas, les risques d'exposer les salariés au virus sont multipliés par le management agressif qui a pour but d'augmenter la productivité et le chiffre d'affaires :

Il y a une collègue qui a le Covid-19, et le souci c'est qu'elle a travaillé avec le Covid-19. Ici tu as une pression de dingue sur les malades. Ils envoient pas de médecin contrôle, mais dès qu'ils trouvent que tu es trop fréquemment malade, tu es appelé au bureau, tu reçois une note comme quoi si tu diminues pas ton nombre d'absences tu vas être licencié, donc il y a un vraiment une chasse au malade en permanence, donc voilà c'est assez courant que les gens, même quand ils sont malades, ils viennent bosser, parce qu'ils ont peur d'être mal vus, etc. Dans ce contexte, des gens qui avaient des symptômes [du coronavirus] ont continué à venir. Là, la personne elle a bossé 3 semaines, elle avait tous les symptômes, la perte de goût, d'odorat, la température… (Audrey)

L'insuffisance des mesures de protection concernant le personnel soignant a été objectivée plus précisément : une étude menée auprès de 4.552 infirmier-es en Belgique francophone montre que 61 % d'entre elles/eux ne disposent pas d'un matériel suffisant pour faire face au Covid [12]. Cette absence de matériel adéquat et en suffisance se constate dans tous les services :

Pourcentages d'infirmier-es en insuffisance de matériel selon le service
Services d'urgence 51 %
Services de soins intensifs 48 %
Unités de soins en hôpital général ou universitaire 64 %
Services psychiatriques hospitaliers 77 %
Centres spécialisés et centres de rééducation 73 %
Soins infirmiers à domicile 81 %
Maison de Repos et de Soins 66 %
Services en ambulatoire 63 %
Quartier opératoire 51 %
Unités covid-19 65 %
Unités médico-techniques 55 %

Une seconde étude plus restreinte sur le personnel infirmier dont les résultats se concentrent davantage en Flandre montre un taux moins élevé [13] : 24 % des infirmier-es affirment ne pas avoir un matériel suffisant pour se protéger (sur 1.216 répondant-es). Plus spécifiquement : 18 % affirment ne pas avoir assez de masques FFP, 16 % de blouses, 10 % de lunettes de protection, 7 % de masques chirurgicaux et 6 % de gants.

Quelle est l'ampleur de la surexposition au Covid-19 ?

Nous avons désormais des éléments tangibles pour penser que le virus s'est diffusé dans les lieux de travail, et que certains salariés y ont été surexposés du fait de mesures de protection insuffisantes, en particulier le personnel soignant. Comme cela a été dit précédemment, les statistiques belges ne permettent pas de différencier les infections ou décès liés à la maladie selon la profession, et aucun dispositif particulier à cette crise n'a apparemment été mis en place dans ce but. De quoi disposons-nous en Belgique pour percevoir l'ampleur des contaminations professionnelles au Covid-19 ?

Les déclarations des médecins du travail à l'Agence fédérale des risques professionnels (Fedris) permettent un premier aperçu. Les lois relatives à la prévention des maladies professionnelles demandent en effet aux médecins du travail de déclarer à Fedris toute maladie professionnelle (et donc les cas de Covid-19 contractés au travail). Cependant, dans les faits, ces déclarations concernent presque exclusivement le secteur des soins de santé : les déclarations ont essentiellement été rédigées par les médecins du travail personnellement impliqués dans le prélèvement d'un test PCR Covid-19 dans les secteurs des soins (notamment les maisons de repos), ceux-ci ayant été appelés en renfort par le gouvernement dans la pratique des tests [14]. Ces déclarations sont donc tout à fait partielles, puisqu'elles sont circonscrites à certains secteurs [15], et apparemment dépendantes du nombre de tests réalisés, que l'on sait bien insuffisants depuis le début de l'épidémie. Par ailleurs, il faut savoir que Fedris n'est pas un organisme compétent en termes de maladies professionnelles pour le secteur public [16] : les déclarations de cas Covid-19 dans les hôpitaux publics ne lui sont donc manifestement pas transmises.

Ces chiffres présentent donc de nombreuses limites pour l'analyse. Ils permettent néanmoins de percevoir que les cas de Covid-19 ne sont pas marginaux en milieu professionnel – en tout cas dans le secteur des soins – et ils sont les seuls où la profession est identifiable. À la date du 14 juillet, Fedris a reçu 5333 déclarations de Covid-19 contracté au travail [17]. Voici plus précisément les secteurs concernés :

Déclarations Covid-19 des médecins du travail par secteur d'activité
(uniquement les secteurs avec plus de 50 déclarations - 14/07)
SecteurDéclarations
Activités des hôpitaux généraux, sauf hôpitaux gériatriques et spécialisés 2499
Activités des maisons de repos pour personnes âgées (M.R.P.A.) 605
Activités des maisons de repos et de soins (M.R.S.) 506
Centres Publics d'Action Sociale (C.P.A.S.) 247
Activités des hôpitaux psychiatriques 135
Activités des aides familiales à domicile, sauf soins à domicile 123
Activités des hôpitaux spécialisés 98
Activités de soins résidentiels pour adultes avec un handicap mental 85

Les secteurs les plus touchés sont sans surprise les hôpitaux généraux et les maisons de repos. Si l'on s'intéresse à la profession des personnes, on constate que les infirmières et aide-soignantes sont les plus nombreuses à être contaminées. Le tableau suivant montre que le personnel de nettoyage (sans doute actif dans les institutions délivrant des soins) semble également surexposé :

Déclarations Covid-19 des médecins du travail par profession
(uniquement les métiers avec plus de 100 déclarations - 14/07)
ProfessionDéclarations
Infirmières, sages-femmes et techniciens médicaux 2197
Aide-soignantes, ambulanciers et assimilés 1412
Personnel de nettoyage et aides ménagères 370
Kinésithérapeutes et professions paramédicales 203
Médecins 165
Travailleurs sociaux 133

Il faut également noter que 84 % de ces déclarations concernent des femmes, celles-ci étant largement sur-représentées dans le personnel en première ligne [18]. Mais ces chiffres sont bruts et ne permettent pas d'établir une potentielle sur-contamination des différents personnels [19]. Une étude menée dans une unité Covid du CHU Saint-Pierre établit néanmoins que la proportion de personnes présentant des anticorps au Covid-19 est plus de 2,5 plus élevé chez le personnel soignant que dans la population générale [20], résultat qui va dans le sens d'une sur-contamination du personnel soignant :

Taux de personnes présentant des anticorps au Covid-19
Population d'étudeProportion à avoir des anticorps
Population adulte en Belgique 4,3 %
Personnel soignant 12,6 %

Une double peine ?

L'ensemble des résultats présentés dans cet article laissent peu de doute sur le fait que le travail a été l'un des lieux importants dans lequel a circulé le Covid-19 ; nous pouvons donc sans trop de mal donner tort à Pieter Timmermans (voir l'introduction). On peut de ce fait souligner le paradoxe des mesures qui ont été prises pour freiner l'épidémie : elles ont été assez drastiques pour toute la population, alors qu'elles ont parfois été très modérées sur les lieux de travail, notamment dans les secteurs essentiels, dans lesquels des salarié-es ne disposaient pas de matériel de protection en suffisance.

Les travailleurs/euses en première ligne ont donc dû supporter une double peine : alors qu'ils/elles occupent tendanciellement des métiers peu considérés et mal rémunérés, ils ont probablement été surexposés au Covid-19 et ont de ce fait dû payer le plus lourd tribut face à la crise, en termes de pénibilité au travail, mais aussi en termes de santé et de décès. C'est en tout cas ce que laissent penser les statistiques anglaises, qui ne peuvent pas être reproduites en Belgique. Il faut souligner là un aspect problématique de l'appareil statistique belge, qui ne permet pas de différencier les analyses par profession, que ce soit en matière de santé, mais aussi dans beaucoup d'autres domaines ; il est de ce fait aveugle à de nombreux phénomènes inégalitaires en lien avec les conditions et relations de travail, et ne permet en l'occurrence pas d'établir d'une manière chiffrée le lien entre activité professionnelle et contamination au Covid-19 pour prévenir de potentielles sur-expositions [21]. Plusieurs associations d'infirmières et de personnels soignants (la Fédération nationale des infirmières de Belgique et le groupe de soignants La Santé en lutte) ont ainsi décidé de porter plainte contre l'État et la ministre de la Santé Maggie De Block, pour négligence envers les soignants [22]. Déjà en sous-effectif et endurant des conditions de travail difficiles en temps normal, ses membres se sont vus imposer des rythmes de travail intenables et ont dû travailler malgré le manque de protection pendant l'épidémie, mettant leur santé en danger ; ils/elles ne l'acceptent pas, et dénoncent les cures d'austérité qui ont été imposées à l'hôpital public, créant les conditions d'une impossible réponse face à la crise.


[1] Il s'agit du personnel hospitalier des services des urgences, des soins intensifs, des maladies infectieuses et pulmonaires, des unités Covid, des institutions de santé où s'est déclaré un foyer du virus (comme les maisons de repos ou les institutions où résident des personnes en situation de handicap) ; du personnel chargé du transport des personnes infectées, des centres de triage ou prélevant et manipulant les échantillons cliniques. Voir https://www.fedris.be/fr/FAQ-Covid-19.

[3] https://fedris.be/sites/default/files/assets/FR/Newsletters/reconnaissance_covid-19_secteurs_cruciaux.pdf. Cela n'empêche que la reconnaissance du Covid-19 comme maladie professionnelle est difficile : la preuve de l'infection doit être apportée par un test de laboratoire, alors que ceux-ci ont manqué pendant le pic de l'épidémie. Par ailleurs, les personnels non repris dans la liste des métiers à risque établie par Fedris peuvent également demander une indemnisation, mais ils doivent fournir la preuve qu'ils ont bien contracté le virus au travail, ce qui est pratiquement impossible.

[6] Les résultats anglais mériteraient une analyse bien plus détaillée. Je les expose succinctement ici simplement pour illustrer le lien entre hiérarchie sociale et décès au Covid-19. Dans ce but, je ne sélectionne que le différentiel de mortalité pour les hommes, qui met davantage ce lien en lumière.

[8] Ces résultats sont néanmoins à prendre avec précaution, l'échantillon n'étant sans doute pas représentatif en termes professionnels (les auteurs ne publient pas cette information). Il est par exemple possible que les personnes certaines de la source de leur contamination soient sur-représentées dans les professions du soin.

[14] De ce fait, en outre, il n'est pas certain que les médecins du travail différencient systématiquement les cas où le Covid-19 a été contracté au travail des cas où l'origine est incertaine.

[15] Des déclarations de cas Covid-19 dans les secteurs où l'infection n'est pas reconnue comme une maladie professionnelle peuvent théoriquement être envoyées à Fedris ; au vu des chiffres cela n'a manifestement pas été le cas, ou très marginalement. On peut notamment relever comme explication partielle le fait que les visites périodiques chez le médecin du travail ont été annulées pendant la crise, rendant la détection des cas plus difficile (voir : https://emploi.belgique.be/fr/themes/coronavirus/surveillance-de-la-sante-pendant-la-crise-du-coronavirus). Informations provenant d'une médecin du travail dans un service externe de prévention et protection au travail.

[16] Fedris est compétente pour les administrations provinciales et locales, mais pas les services de l'État fédéral, des communautés et régions.

[17] Un grand merci à Gilles Cornez (Fedris) pour m'avoir communiqué ces chiffres.

[19] D'une part, ces chiffres sont très incomplets et ne permettent pas de calculer des taux de contamination fiables ; d'autre part, il faudrait comparer ce dernier avec le taux de contamination d'une population témoin (la population générale, par exemple), très hypothétique en l'absence de tests pratiqués massivement.

[21] Le Conseil International des Infirmières (CII) demande par exemple que les gouvernements récoltent prestement des données sur les décès du personnel infirmier : https://www.icn.ch/fr/actualites/la-covid-19-entraine-la-mort-de-plus-de-600-infirmieres-et-infirmiers-dans-le-monde.

Covid-19 : les métiers essentiels surexposés, mais peu valorisés

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Cela fait deux mois que la Belgique vit au rythme du confinement suite à l'épidémie mondiale de coronavirus. Pendant la période de confinement, un petit nombre de métiers a été visibilisé dans l'espace public : ce sont les métiers qui ont été définis par le gouvernement comme faisant partie des secteurs cruciaux et pourvoyant des services essentiels à la population [1]. À ce titre, ils n'ont pas été soumis à l'obligation de télétravail, et n'ont dû respecter les règles de distanciation physique que dans la mesure du possible.

Les travailleurs/euses de ces secteurs ont ainsi dû travailler dans des conditions plus difficiles qu'avant le confinement. On a entendu que le virus ne faisait pas de différence selon le statut social. Il semblerait pourtant que ce soit le cas : les chiffres de décès en Angleterre montrent que les personnes exerçant certaines professions ont plus de risque de mourir du coronavirus que d'autres. C'est très clair pour les agents de sécurité, ouvriers de la construction, conducteurs de transport en commun, chauffeurs et livreurs chez les hommes et pour le personnel du care chez les femmes [2]. En Belgique il est impossible de produire des statistiques de ce genre, la profession des personnes décédées n'étant pas relevée.

Du fait des risques et de la pénibilité accrue auxquels ils font face, on a vu se développer un mouvement de remerciements de ces travailleurs : il a d'abord commencé avec le personnel soignant, applaudi tous les soirs aux balcons, et il a été suivi par des initiatives locales pour les conducteurs de transport en commun et les employées de supermarché, qualifié-es à l'occasion de héros/héroïnes. Le paradoxe de cette situation est que ces métiers, aujourd'hui visibilisés par la crise, sont habituellement fort peu considérés. On peut le voir assez simplement en s'intéressant à leurs salaires : le tableau suivant liste une série de professions travaillant au sein des secteurs essentiels dont il est fort probable qu'elles soient surexposées au coronavirus. À côté du nom de la profession, est indiqué le salaire brut moyen que touchent les personnes qui l'exercent [3] :

PNG

On voit ainsi que les héros et héroïnes de la crise du coronavirus se concentrent parmi les métiers donnant lieu à une rémunération inférieure au salaire moyen en Belgique (en rouge dans le tableau). Une exception notable : les médecins, qui gagnent largement plus que la moyenne et que les autres personnels soignants [4]. Pour le reste, la majorité des métiers en première ligne ont des salaires peu élevés. C'est un retournement inattendu de voir que ces métiers et les personnes qui les occupent, que l'on dit habituellement « peu qualifiés », soient aujourd'hui ceux/celles dont on dit qu'ils/elles sont indispensables pour que la population entière continue à vivre, nous amenant à les reconsidérer comme essentiels. Le tableau indique également la proportion de femmes par profession [5], pour attirer l'attention sur le fait que beaucoup de celles fortement exposées sont très féminisées (93 % de femmes chez les aide-soignantes, 90 % chez les ouvrières du nettoyage, 88 % chez les infirmières, plus de 80 % pour les vendeuses et caissières). On voit par ailleurs que les salaires les moins élevés du tableau sont parmi les professions qui présentent les plus grandes proportions de femmes [6].

Dévalorisées financièrement, ces professions sont aussi mal considérées socialement, pénibles et soumises à des rapports hiérarchiques parfois violents. Jugées « essentielles », elles ont reçu un coup de projecteur du fait de la crise. Comment a été vécue (ce coup de projecteur, et plus globalement) cette période critique par les travailleurs concernés ? Sont présentés dans la suite de cet article des fragments de ces vécus, récoltés auprès de neuf d'entre eux/elles : infirmière, aide-soignant, travailleuse sociale, aide-ménagère, employée de supermarché et ouvrier de manutention [7].

Aller travailler avec la peur au ventre

Un premier élément qui apparaît assez clairement pour ces travailleurs en première ligne est qu'avec le coronavirus, le travail change. La peur s'est immiscée dans la pratique des gestes quotidiens et auparavant anodins du travail : ouvrir une porte, discuter avec ses collègues, boire un café ou prendre un ascenseur. Ainsi, les petits gestes automatiques deviennent maintenant l'objet d'une attention particulière, comme l'explique Léa, travailleuse sociale dans un centre d'hébergement d'enfants placés par le juge :

Dès que je touche les boutons dans l'ascenseur, j'ai mon alarme qui se met en tête de d'abord me laver les mains avant de me toucher moi, mais bon quand tu gardes des enfants, t'es jamais à l'abri de prendre leur pull, ou de prendre la main parce qu'il allait taper l'autre… Donc on peut être un maximum prévoyant, mais voilà le risque zéro dans mon métier ça existe pas. Je crois que je m'autorise pas à me dire que je le risque tous les jours, sinon ça va complètement me bouffer. (Léa)

La peur est d'autant plus grande que le danger est proche : c'est le cas du personnel soignant à l'hôpital ou dans les maisons de repos, qui côtoie quotidiennement le virus. Les travailleurs ont bien sûr peur pour eux, mais également pour leurs proches ou parents, à qui ils pourraient transmettre la maladie avec des conséquences potentiellement graves. Malgré qu'elle soit considérée comme une héroïne, Élodie, infirmière dans une « unité Covid », raconte qu'elle n'est pas épargnée par la peur :

C'est hyper anxiogène. Tu as toute l'anxiété qui est d'un de l'attraper, de deux tu as peur que ta famille l'attrape, de trois quand tu rentres dans les chambres tu as peur de faire une bêtise quand tu t'habilles ou te déshabilles, parce que ton cerveau il sait inconsciemment que t'es dans une situation dangereuse. Et ça en fait c'est très fatigant aussi. Maintenant ils commencent à identifier certains types de gens qui sont plus à même de l'attraper que d'autres, mais c'est vrai qu'au début on savait pas qui pouvait l'attraper. Et ça, c'est un truc qui est vachement angoissant. (Élodie)

Mais tous les travailleurs ne sont pas sur un pied d'égalité, puisque l'on a vite su que les personnes s'approchant de la soixantaine et ayant une santé fragile présentent plus de risques face à la maladie. Sandrine, aide-ménagère au domicile de personnes en perte d'autonomie, raconte ses angoisses : elle a des problèmes pulmonaires depuis quelques années et se dit que contracter le virus lui serait fatal.

Moi je vais pas te mentir je suis sous médicament. J'ai demandé un relaxant à mon docteur. C'est à cause de la situation, j'ai jamais pris ça. C'est tellement j'ai peur, j'ai peur d'attraper cette chose, j'ai peur que quelqu'un s'approche trop de moi parce que j'ai peur de la réaction que je vais avoir, parce que je sais que c'est dangereux. (Sandrine)

"Héros de l'ombre" - Arif Kavak

Des mesures insuffisantes

La peur face au virus est bien sûr accentuée par le manque de moyens de protection, notamment les masques, dont la pénurie a fait couler beaucoup d'encre ces derniers mois. Les travailleurs/euses doivent alors avoir régulièrement recours aux initiatives bénévoles, ou confectionner des masques elles/eux-mêmes pour suppléer à leur non-mise à disposition par l'employeur :

Après le début du confinement, on a repris le travail, mais on n'avait pas de protection ni rien. Donc sans protection, sans masque, sans gants. Donc moi et deux autres collègues on a cherché sur des groupes de tissus, des femmes qui font des masques, pour avoir des masques. On en a eu trois, et on a redémarré à travailler avec trois masques en tissus, puis il y a un mois mon employeur a commencé à nous donner des masques, mais on est obligé de les commander. Or, ils devraient nous les mettre d'office, quoi. (Sandrine, aide-ménagère)

Ce manque de moyen de protection est à attribuer à plusieurs logiques. Le secteur des soins a fait l'objet de coupes budgétaires importantes ces dernières années, du fait des politiques d'austérité menées par les gouvernements successifs [8]. Cette politique a aujourd'hui des conséquences très tangibles, le secteur hospitalier devant affronter de plein fouet l'épidémie avec un manque de matériel et un personnel déjà surmené avant la crise. La rationalisation au maximum des moyens de protection devient dès lors la règle à suivre, quand bien même elle diminue la sécurité du personnel et des malades :

Ils grattent le moindre truc, car l'hôpital n'a plus un balle, je sais pas comment le dire autrement. Nous, on garde un masque par shift, parce qu'ils peuvent pas nous en fournir plus, alors que la durée d'utilisation maximale est de 4h. Et on les restérilise jusqu'à 5 fois, alors que c'est normalement à usage unique… (Élodie, infirmière dans une unité Covid)

Ce manque de matériel peut avoir des conséquences absolument tragiques ; c'est le cas dans les maisons de repos, qui concentrent un grand nombre des décès du coronavirus. Pablo est aide-soignant dans une maison de repos dont un tiers des pensionnaires sont décédés du coronavirus et près de la moitié du personnel a été infecté. Pablo a lui-même été infecté, et est toujours malade un mois après son infection.

Ils ont été un peu négligents les 15 premiers jours [après le début du confinement], ils ont été vite dépassés, c'est là je crois qu'il y a malheureusement eu beaucoup de décès. On a attendu longtemps nos masques, quasi deux semaines avant qu'on ait des masques convenables, parce qu'au début on avait que des masques chirurgicaux. On a d'abord dépisté que les pensionnaires, nous ça a été très tardif, ils n'ont fait les premiers tests que la troisième semaine, entre la troisième et la quatrième semaine, au courant du mois d'avril. Et les femmes d'ouvrage n'ont eu des masques qu'à la troisième semaine. Excusez-moi du terme, mais ça a été le bordel. Maintenant c'est stabilisé, mais enfin, on a quand même perdu un tiers des pensionnaires… (Pablo)

Dans le secteur privé, l'absence de mesures suffisantes est plus clairement liée à des impératifs marchands : un dilemme irréconciliable se fait sentir entre la priorité de rendement de l'entreprise et la mise en œuvre de moyens de protection pour les salariés, ceux-ci impliquant un coût pour l'employeur. Audrey, employée dans un supermarché, raconte ce qui s'y passe :

Le personnel se plaint : il y a trop de clients. La réponse de la direction c'est : “non, regardez, sur la base des calculs légaux, on pourrait avoir 180 caddies, on en a que 80, soyez contents”. Sauf que 80 c'est encore beaucoup trop. Donc là il y a tout cet enjeu de combien de clients, et pour eux il y en a jamais trop, tandis que pour le personnel… En fait on travaille comme d'habitude… Les mesures sont largement insuffisantes. Dans le réfectoire il y a rien qui change, dans les vestiaires, pareil… (Audrey)

Dans ce cas, les risques d'exposer les salariés au virus sont multipliés par le management agressif qui a pour but d'augmenter la productivité et le chiffre d'affaires :

Il y a une collègue qui a le Covid-19, et le souci c'est qu'elle a travaillé avec le Covid-19. Ici tu as une pression de dingue sur les malades. Ils envoient pas de médecin contrôle, mais dès qu'ils trouvent que tu es trop fréquemment malade, tu es appelé au bureau, tu reçois une note comme quoi si tu diminues pas ton nombre d'absences tu vas être licencié, donc il y a un vraiment une chasse au malade en permanence, donc voilà c'est assez courant que les gens, même quand ils sont malades, ils viennent bosser, parce qu'ils ont peur d'être mal vus, etc. Dans ce contexte, des gens qui avaient des symptômes [du coronavirus] ont continué à venir. Là, la personne elle a bossé 3 semaines, elle avait tous les symptômes, la perte de goût, d'odorat, la température… (Audrey)

"Héros de l'ombre" - Arif Kavak

Une pénibilité de travail accrue pendant le confinement

Les réorganisations et le stress provoqués par cette situation impliquent une augmentation de la charge de travail pour les travailleurs en première ligne. Ce surcroît de travail est bien sûr physique : Élodie, infirmière en unité Covid, a réalisé près de 80 heures supplémentaires en 1 mois ; le travail de Sandrine, aide-ménagère, est plus pénible depuis qu'elle doit faire le ménage 4 heures d'affilée avec un masque chez des personnes âgées aux appartements fortement chauffés ; Audrey a dû remplir les rayons bien plus fréquemment avec l'assaut des supermarchés au début du confinement.

Mais c'est également la charge émotionnelle de la situation qui est épuisante. L'hôpital a par exemple été réorganisé pour pouvoir traiter l'afflux massif de patients atteints du coronavirus. De ce fait, les salariés changent de service régulièrement, ce qui leur demande de s'adapter tous les jours à une équipe qu'ils ne connaissent pas. Avec les mesures de distanciation sociale, les liens personnels qui permettent de tenir se délitent dans tous les secteurs, rendant les situations encore plus éprouvantes. Des groupes de discussion virtuels sont alors créés pour se remonter le moral ou des retours collectifs du travail sont organisés avec les collègues pour pouvoir se décharger des difficultés de la journée :

Tu vis un peu en décalage avec les gens de la société. Toi tu vois des trucs vachement durs, et en fait t'as envie de te décharger, mais tu peux pas te décharger sur ton conjoint parce que tu veux quand même le protéger. Et comme les gens de ton équipe, tu les connais pas forcément, étant donné que c'est des gens que je côtoie depuis 2 semaines, je vais pas commencer à aller chez eux pour faire ma psychothérapie. Et du coup ce que j'essayais quand même de faire, de temps de temps le soir j'essayais de rentrer avec mes collègues qui ont été dispatchés dans d'autres unités parce que c'était des gens de mon ancienne équipe, pour retrouver un peu de lien social. Et on racontait à quel point on avait eu des journées pourries. Alors parfois ça dure qu'un quart d'heure, mais t'es content de discuter avec quelqu'un que tu connais, et tu peux expliquer la situation à demi mot et il sait très bien ce que tu veux dire. On a le confort de se connaître. (Élodie, infirmière en unité Covid)

Audrey explique également que la fatigue qu'elle a ressentie dans son travail au supermarché était psychologique. Les mesures de protection n'étant pas organisées par l'employeur, le travail de les faire respecter est retombé sur les travailleurs, augmentant considérablement la pénibilité du travail. Continuer de travailler comme si de rien n'était, alors que la situation est exceptionnelle, sans reconnaissance de cet état de fait par la hiérarchie provoque une grande fatigue et du découragement :

Maintenant c'est psychologique que c'est vraiment fatigant le travail, parce qu'il faut sans cesse répéter la même chose aux clients : reculez derrière la ligne, mettez-vous là… Ça c'est de la faute de notre employeur, car s'il avait organisé différemment le magasin pour que les clients puissent pas trop s'approcher du personnel, ou que ce soit plus clair, ou qu'il y ait plus de gardes, on devrait pas sans cesse répéter ça et donc au début c'était hyper fatigant, car chaque client qui arrivait à la caisse, on savait pas comment il allait réagir, parce qu'on devait lui dire : “reculez derrière la ligne”, “ici on n'accepte pas de cash, mais que par carte”, etc. Donc il fallait communiquer énormément de choses aux clients, d'affilée, donc c'est vraiment hyper fatigant, parce qu'il y avait des gens qui levaient les yeux au ciel, qui râlaient, qui voulaient pas, qui disaient “pourquoi vous avez pas de gants, pourquoi vous avez pas de masque…” Ça, ça continue et ce qui moi me fatigue énormément c'est de voir qu'il y a plein de mesures qui sont pas respectées, que la distanciation sociale elle est pas là à plein d'endroits, et que la direction s'en fout, en fait. (Audrey)

Une mise en évidence des relations hiérarchiques

Cette situation rend ainsi très visibles les relations hiérarchiques au travail, car les différentes positions hiérarchiques ne sont pas du tout confrontées aux mêmes risques, et la protection des employés ne semble pas toujours être la première préoccupation des directions. Pablo a par exemple dû réclamer les masques dans sa maison de retraite :

Pour avoir nos masques, on a dû rouspéter à la direction parce qu'eux étaient toujours en train de nous dire “vous n'imaginez pas ce que ça coûte les masques”. À un moment on se demandait : “m'enfin on est quoi ici, que des casse-pipes ?” Des gens qui sont juste là pour travailler, et si on est plus là, ben on sera remplacés par des autres ? J'ai même une collègue, la direction l'a appelée en disant “faut travailler, si tout le monde prend un certificat, où on va ?” alors qu'eux, la direction, ne sont plus dans la maison de repos ! Y'a plus que nous, l'infirmière-chef et les femmes d'ouvrage. (Pablo)

Vu le contexte angoissant dans lequel se déroule le travail, les salariés peuvent avoir recours aux arrêts maladie, permettant parfois simplement de souffler un peu. Mais comme le montre l'extrait précédent, les employeurs peuvent décourager ces initiatives. Parfois, les salariés y renoncent d'emblée : Mateo, ouvrier de manutention, explique par exemple que de peur de perdre son emploi, il ne l'a pas fait.

J'ai pensé me mettre en arrêt au tout début [du confinement]. Mais je l'ai pas fait, de peur de perdre la place. Il [le patron] aime bien que le travail avance, si tu te mets en maladie c'est pas tellement bien vu. Je pense que personne s'est mis en maladie. (Mateo)

Les dirigeants d'entreprises semblent même pouvoir utiliser la situation pour mettre en place une stratégie d'intensification du travail. La logique est cynique, mais la crise profite financièrement à certains secteurs, comme celui de la grande distribution, qui a enregistré en Belgique une hausse de son chiffre d'affaires d'un demi-milliard d'euros depuis la mi-mars [9]

Vu la surcharge de travail, la direction a mis en place la possibilité de commencer le travail à 5 h du matin au lieu de 6 h, donc pas une ouverture du magasin, mais que le personnel soit sur place dès 5 h du matin pour remplir les rayons, et jusqu'à 22 h, donc le magasin ferme à 20 h, mais les gens restent 2 h de plus pour remplir les rayons, et le dimanche. (Audrey)

"Héros de l'ombre" - Arif Kavak

Une valorisation citoyenne perçue de manière ambivalente

Si les salariés les plus exposés ne bénéficient pas d'une mise en place de moyens de protection suffisants par leur employeur, ils ont, pour partie d'entre eux du moins, une reconnaissance citoyenne face aux risques qu'elles/ils prennent, notamment par le biais des initiatives d'applaudissements. En réalité, ces applaudissements ne sont pas toujours bien reçus, même parmi le personnel soignant :

Moi ça m'énerve, quoi. Toutes les maisons de repos sont critiquées, elles sont jamais bien, et nous notre maison de repos qu'est-ce qu'elle a été critiquée… Et puis du jour au lendemain, quand tout le monde a commencé à voir tout ce qu'on faisait, on nous applaudissait tous les soirs à 8 h. Je vous dis franchement mon ressenti, j'aurais préféré avoir une prime de la maison de repos que d'avoir des applaudissements. C'est pas méchamment que je dis ça, mais c'est pour dire quelque part que… On gagne 1500-1600 euros, et voilà quoi, on n'a rien de plus. Je me soigne [du coronavirus, qu'il a contracté à son travail], j'ai pris des vitamines en plus, des vitamines exprès pour le système immunitaire, bien sûr ma femme a eu aussi le coronavirus, tous les deux on l'a eu et on a été chercher les vitamines, à nous deux on en a eu pour 120 € ! Et qui est-ce qui va rembourser ça, personne ! (Pablo, aide-soignant en maison de repos)

Ce sentiment est largement partagé parmi les différents types de personnels interrogés. Les travailleurs savent que leur boulot, peu accepteraient de le faire. Habituellement, ils sont invisibles, travaillent dans des conditions difficiles, et sont mal payés. Ainsi, le décalage entre les remerciements et cette faible valorisation habituelle est parfois trop important pour qu'il soit apprécié, comme le souligne Élodie :

T'as eu une reconnaissance du public, mais moi je pense que les gens ils ont vraiment peu de mémoire dans ce genre de domaine. Moi par exemple, dans mon îlot les gens ils applaudissent à 20 h, mais ils applaudissent 5 min, ils applaudissent pour se dire bonjour entre voisins, mais rien à foutre des infirmières qui sont avec tout leur matériel de protection quand il fait 27 °C dans une chambre. En tout cas c'est comme ça que je l'ai ressenti… Les applaudissements moi c'est un truc qui m'oppresse, plus qu'autre chose. T'as envie de dire, il fallait voter pour l'État providence [10]. Et toute cette métaphore guerrière ça m'énerve, quoi. Moi je fais juste mon travail. Déjà, par exemple, les soldats quand ils sont en mission, leur solde est triplé, hein, donc… Moi je gagne 1500 balles par mois, je suis pas à 4500. Il devait y avoir une prime, finalement on n'a pas de prime… (Élodie, infirmière en unité Covid)

Cet avis, s'il semble largement partagé, n'est pas unanime. Il y a eu par exemple des initiatives locales d'applaudissements des employés de supermarché. Pour Audrey, la démarche fait chaud au cœur :

Ça m'a saisi, mais après de voir qu'ils nous applaudissaient, qu'ils nous félicitaient, qu'ils nous remerciaient d'être toujours là, ça fait hyper plaisir, parce qu'on se sent les oubliés, on est obligés de bosser depuis le début, on n'a pas beaucoup de protection, pas de prime risque ou quoi, du coup que les gens applaudissent c'est super. D'ailleurs même au début il y avait des collègues qui avaient lancé le mouvement d'accrocher son vêtement de travail devant sa porte en disant “fiers” aussi, “on est fiers de contribuer à nourrir tous ces ménages, toutes ces familles, on est fiers d'être là même si c'est pas facile tous les jours, on est fiers de notre travail”. Là aussi, on mettait aussi un peu en avant ce métier qui est vraiment mal vu. Caissier-magasinier-vendeur, c'est vraiment un truc… Faut pas de qualification, c'est un truc super rébarbatif, c'est tout le temps la même chose, ouais voilà. Donc ça faisait du bien de se dire que voilà, dans des moments de crise, c'est grâce à nous que tout le monde pouvait bouffer, quoi ! (Audrey)

Certaines catégories restent malgré tout largement oubliées. L'aide à domicile, métier de l'ombre très peu valorisé, ne l'a pas été tellement plus durant cette crise. Sandrine raconte que son employeur a pris l'initiative de les remercier, tentative qui n'a pas forcément été bien reçue, étant considérée comme dérisoire en regard du faible salaire, de la perte de revenu suite à mise partielle en chômage temporaire (un certain nombre de ménages ayant annulé leur demande d'aide suite à l'épidémie), et du matériel de protection insuffisant :

On se fout un peu de notre gueule. J'ai reçu une boite de chocolat de la part de mon employeur. J'ai eu une boite de chocolat. Je me suis dit “tu vas pas me dire qu'ils m'ont envoyé mes masques chez moi ?” Ben non, c'était une boite de chocolat, pour remercier du fait qu'on travaille dans ces conditions là. C'est pour pas qu'on se révolte, parce que c'est quand même nous qui allons sur le terrain avec du matériel pas adéquat pour se protéger correctement… (Sandrine, aide-ménagère)

"Héros de l'ombre" - Arif Kavak

Une injustice rendue flagrante

D'une certaine manière, quelle que soit la position vis-à-vis des remerciements et applaudissements – bonne ou critique –, elle s'ancre dans le vécu semblable d'une position dévalorisée : cela peut faire du bien d'être reconnu a minima alors qu'on occupe un métier invisible, comme cela peut être reçu de manière cynique lorsque l'on vit habituellement une forte pénibilité au travail, qui s'accentue encore avec la crise du coronavirus en l'absence de dispositif qui permette de l'endiguer.

La crise sanitaire fait éclater au grand jour la grande injustice sociale qui sous-tend l'existence de ces métiers dévalorisés. Aujourd'hui, peu de monde oserait dire qu'ils ne sont pas indispensables. Sans eux, nous n'aurions pas eu accès aux biens de première nécessité, nous ne nous serions pas déplacés ou nous ne nous serions pas soignés pendant le confinement. Pourtant, la déconsidération de leur travail par les dirigeants politiques ou d'entreprises semble demeurer. Les mesures de protection restent insuffisantes et les critiques concernant les conditions de travail intenables sont balayées de la main avec parfois beaucoup de mépris [11]. Des contestations ont dès lors émergé : les employés de la STIB ont revendiqué la mise en application du « droit de retrait » face aux risques qu'ils subissent [12] ; des ouvrières de nettoyage se sont mises à l'arrêt pour réclamer de meilleures mesures de protection [13] ; le personnel soignant de l'hôpital Saint-Pierre a accueilli le dos tourné la Première ministre lors d'une visite officielle [14]. Et les risques partagés par différentes professions créent parfois des liens inattendus :

Il y a un autre truc dont on parle pas, c'est l'espèce de solidarité inter professions peu reconnues, parce que tu as le sentiment d'appartenir à la “corporation du bas”. Par exemple j'en discutais avec la caissière à côté de chez moi. Même si on fait pas le même boulot, même en en discutant qu'à demi-mot, on sait qu'on a des choses en commun, le fait d'attraper le Covid, de travailler comme une bête de somme. (Élodie, infirmière en unité Covid)

Peut-être cette crise sera-t-elle l'occasion d'un ravivement de la contestation sociale, pour contrecarrer les politiques néolibérales incapables de protéger le personnel surexposé et surmené.


[3] Les chiffres proviennent de l'Enquête sur la structure des salaires. Celle-ci vise à mesurer la rémunération salariale des travailleurs qui ont un contrat de travail ; les indépendants et travailleurs au noir sont donc exclus. Il s'agit du salaire brut (c'est-à-dire incluant les cotisations ONSS et impôts). Les heures supplémentaires ou le travail de nuit sont comptés. Les primes annuelles (treizième mois ou double pécule de vacances) et les avantages extra-légaux (chèques repas, voiture de société) ne sont par contre pas comptés. La nomenclature des professions à travers laquelle le salaire est ventilé ici est la classification ISCO (version à trois chiffres). Dans le cas de cet article, tous les salariés sont considérés, quel que soit le temps de travail. Les chiffres sont donc différents de ceux publiés par Statbel, qui limite les calculs aux travailleurs occupés à temps plein (https://statbel.fgov.be/fr/themes/emploi-formation/salaires-et-cout-de-la-main-doeuvre/salaires-mensuels-bruts-moyens). Merci à Pieter Vermeulen (SPF Économie) pour l'aide apportée.

[4] De plus, ces revenus sont certainement sous-estimés, puisqu'ils ne comptent que les revenus des médecins provenant d'une activité salariée. Or, beaucoup de médecins salariés ont également une activité professionnelle comme indépendants.

[5] La proportion de femmes par profession est calculée à partir des données individuelles issues de la European Social Survey, librement accessible à cette adresse : https://www.europeansocialsurvey.org/. Pour avoir un échantillon suffisamment grand, les données des différentes enquêtes biannuelles sont compilées (2002-2018).

[6] Le très bas salaire des vendeuses, caissières et ouvrières du nettoyage s'explique par le fait que le salaire horaire est peu élevé, mais aussi que le temps partiel est très développé dans ces métiers. Voir l'article « les ouvrières du nettoyage » pour comprendre comment le temps partiel peut être imposé aux travailleuses.

[7] Ces entretiens ont été réalisés pendant la période du confinement. De ce fait, ils se sont déroulés pour la plupart au téléphone.

[8] Une coupe budgétaire de 900 millions a par exemple été réalisée dans les soins de santé en 2017. Voir : https://www.vrt.be/vrtnws/fr/2016/10/15/_le_gouvernementademontresacapaciteaprendredesdecisionsdifficile-1-2793621/

[10] L'« État providence » est une forme d'État qui assure des services publics forts, notamment dans le domaine des soins de santé. Les politiques (néo)libérales menées depuis les années 1980 mènent à son détricotage progressif.

La nouvelle gestion publique ou l'ingérence des méthodes de gestion privées dans le secteur public

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Quelles sont les implications d'une telle ingérence des techniques de gestion et d'évaluation du secteur privé dans le secteur public ? Quand l'offre de service public est conditionnée par des politiques publiques évaluées par des indicateurs de résultats et des objectifs financiers, plus spécifiquement dans l'offre de service sociaux, quand le travail social se compte par dossiers et est chronométré, qu'en est-il du service offert ?

Depuis les années 80, au nom de l'efficacité, de l'efficience et de la transparence de l'action publique et de son exécution, souvent jugées comme trop bureaucratiques, dysfonctionnantes et coûteuses, de nouvelles techniques de management directement venues du secteur privé y ont été « importées ». Il semblait judicieux d'appliquer au secteur public les principes de gestion privée qui avaient a priori fait leurs preuves en termes d'efficacité. Cette dernière étant entendue comme la capacité de produire le maximum de résultats avec le minimum de dépenses cela paraissait simplement répondre à une question de logique.

Sur base de témoignages de travailleurs actifs dans l'offre de service sociaux en Wallonie [1] , l'article tente de mettre en avant des conséquences négatives liées à l'évaluation en termes purement gestionnaires (coûts, performance, etc.) des politiques publiques et de leur exécution.

Le “new public management”, ses principes et ses limites [2]

Pour assurer, entre autres, un certain contrôle dans l'utilisation des moyens publics, le besoin d'évaluation des politiques et de l'action publiques par des indicateurs (quantitatifs) de performance et la gestion par objectifs deviennent monnaie courante dans de nombreux domaines d'intervention. IIs sont présentés comme des instruments emblématiques de la logique du New Public Management : il s'agit d'encadrer les activités administratives en les enserrant dans le carcan des trois E : économie, efficience, effectivité (economy - efficiency - effectiveness).

Via la mesure de la performance, l'action publique vise à améliorer son action, et s'expose également (au moins sur papier) à une plus grande capacité à rendre compte de ses actions (accountability) [3]. La mesure de la performance, ainsi que d'autres processus de management public, permettent à l'administration publique de gagner en légitimité en prônant la transparence de ses actions via les indicateurs présentés.

Suite à la mise en place de ces techniques de gestion privée, on observe le basculement d'un modèle de justice sociale vers un modèle de la performance. On passe de ce que Salais [4] appelle le « modèle classique » de décision politique visant à récolter de l'information afin d'atteindre des objectifs de justesse et de justice, vers une connaissance récoltée au sein des différentes variétés de New Public Management, qui vise essentiellement la performance. C'est le « nouveau » modèle : « L'enjeu n'est plus d'améliorer réellement les situations, mais d'obtenir la performance quantitative souhaitée ». Ce constat s'observe jusqu'aux interactions de première ligne entre « prestataires » de services et « bénéficiaires » :

Tu sais que t'es obligé de faire du chiffre si tu veux avoir tes subsides, mais tu ne sais pas faire autrement quoi. Maintenant s'ils veulent du chiffre, ils ont du chiffre (Educateur de rue).

Ce changement vers une managérialisation de l'action publique produit des effets pervers par l'obsession de la mesure et la quantification de l'action sociale. Les travailleurs sociaux (du secteur public ou associatif) se concentrent sur la performance et sont ainsi poussés à oublier l'objectif d'intérêt général qui devrait guider les politiques publiques.

Ce mode de fonctionnement produit premièrement ses effets pervers sur les bénéficiaires de services. Comme le mentionnent les travailleurs, il est désormais compliqué de travailler aux besoins « réels » des individus car le cadre est défini par le chiffre, par l'objectif auquel le travailleur finit par répondre :

C'est frustrant parce que ça va à l'encontre du travail, de travailler au rythme de la personne » (Educateur de rue) ;

Faut que la personne puisse justifier sa situation. On ne peut pas aider quelqu'un sans avoir les informations [...] Et on ne peut pas non plus courir après les gens vu le débit de travail, le nombre de dossiers etc. (Travailleur social de première ligne, CPAS)

Pourtant, la complexité de l'offre de services et des politiques sociales, par les situations mais également les personnes auxquelles elles touchent, relève d'une certaine complexité qui se prête mal à la mesure. Par exemple : Le but de l'aide sociale, tel qu'il est défini dans la loi organique des CPAS, est de permettre à chacun de vivre de manière conforme à la dignité humaine. Un concept impossible à définir de manière quantitative.

La recherche de l'efficacité, touche aussi la réduction des coûts jugés « superflus ». Afin de continuer à offrir un service adapté aux besoins de leur travail social, les travailleurs se retrouvent obliger de payer eux-mêmes le café aux personnes en rue :

Quand il fait froid t'es le seul paumé à rester dehors. Sauf à faire du repérage dans les squats, pour voir qu'il n'y en a pas un qui est congelé… pour les ramener aussi, viens je te paye un café. Ça aussi au niveau du bien-être tu vois… avant on avait un petit budget de 30 euros par mois pour payer des cafés aux gens quoi… [avant] j'étais remboursé, maintenant, voilà je m'en fous, ce n'est pas un café d'un euro 50 qui va me tuer (Educateur de rue).

Réduction des coûts, économies de bouts de chandelle, si le constat est négatif pour l'attention portée aux bénéficiaires, il semble donc également qu'il porte à conséquence pour le travailleur. En termes de budget, mais également au niveau du sens que ce dernier trouve dans son travail. Prenons par exemple le témoignage de ce travailleur social :

Au départ quand j'ai commencé je trouvais un sens, j'avais l'impression d'aider. Après t'es vite rattrapé par la course aux objectifs, donc on a un certain nombre de demandeurs d'emploi à mettre à l'emploi par an, et là tu te rends compte que tu dois en accompagner beaucoup trop que pour faire un travail, un bon travail. (travailleur social en insertion socioprofessionnelle)

Le burn-out ou la désillusion

Les principes de la nouvelle gestion publique ont induit de la perte de sens pour beaucoup de travailleurs dans le secteur non-marchand.

Le documentaire du réalisateur belge Jérôme le Maire qui a suivi les membres de l'unité chirurgicale de l'un des plus grands hôpitaux de Paris est exemplatif des conséquences induites par une gestion managériale du secteur des services. Il y décrit un bloc opératoire ultra-performant qui fonctionne à la chaîne. L'organisation du travail, bien qu‘extrêmement sophistiquée, est devenue pathogène. Efficience et efficacité, sont les mots d'ordre qui guident le travail. En conséquence, le réalisateur observe une perte de sens dans le travail du personnel hospitalier (de l'infirmier au chirurgien) face à cette nécessité toujours plus criante de résultat, impliquant stress, burn out [5].

Les travailleurs que nous avons rencontrés tiennent des discours très similaires :

Tu pars avec l'idée que tu veux aider des gens et tu te retrouves en pleurs.
(travailleur social en insertion socioprofessionnelle)

Si l'efficience et les indicateurs de performance semblent être la panacée du secteur marchand, le secteur non-marchand courbe l'échine face à une obligation de résultats qui le pousse à l'épuisement. « Par l'imposition notamment d'un florilège de techniques d'évaluation des performances, ce mode de management pousse en effet à l'épuisement professionnel. » [6]

La gestion de politiques publiques et leur mise en œuvre dans l'administration ou ailleurs par pilotage opérationnel, mobilisant des tableaux de bords, des indicateurs de performance, ne fait que se renforcer. Ces derniers contraignent à une obligation de mesure, mais cette quantification est-elle pertinente en termes « d'efficacité publique » ? L'information chiffrée tend à réduire le volet social, le sens du travail, la relation de confiance avec le public au profit d'une recherche de performance qui ne crée pas de sens et de valeurs humaines. Or les caractéristiques du secteur public, de l'offre de service, de la relation d'aide à « l'humain » se prêtent mal à la mesure quantitative, à l'efficience et à la recherche de résultats.


[1] Témoignages sur le sens du travail social récoltés auprès de Travailleurs de : CPAS, mission régionale pour l'emploi, éducateurs de rue.

[2] Pour en savoir plus : F. VARONE, (1998) « De l'irrationalité institutionnelle de la Nouvelle Gestion Publique », dans M. HUFTY, La pensée comptable. Etat, néolibéralisme, nouvelle gestion publique, Paris, Presses Universitaires de France, Collection Enjeux, pp. 125-139.

[3] Van Thiel, S. & Leeuw, F. (2002). The performance paradox in the public sector. Public Performance & Management Review, 25, 267-281.

[4] Salais, R. (2010). Usages et mésusages de l'argument statistique : le pilotage des politiques publiques par la performance. Revue française des affaires sociales, 129-147. https://www.cairn.info/revue-francaise-des-affaires-sociales-2010-1.htm-page-129.htm.

[6] Del Rey, A. (2013). La tyrannie de l'évaluation. Paris : La Découverte. in Renaud Maes, Du mal-être des travailleurs sociaux à l'État social actif : quelles grilles d'analyse ?, Pensée plurielle 2013/1 (n° 32), pages 73 à 81.