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Observatoire Belge des Inégalités

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Sous le foulard, la galère

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Comment les femmes de confession musulmane qui portent le foulard vivent-elles le racisme au quotidien ? Comment envisagent-elles leur propre avenir et celui de leur famille ? Pour en parler, axelle a rencontré un groupe de femmes du Brabant wallon : toutes, sans exception, ont été confrontées à des discriminations ou à des actes racistes.

Nous reproduisons un article publié par la revue axelle, qui aborde, par des témoignages, le racisme et les discriminations vécues par les femmes portant le voile. Ces discriminations reflètent une double inégalité, raciste et sexiste : ces femmes subissent cette discrimination en raison de leur religion – l'islam – et du fait d'être des femmes. Même quand l'interdiction du voile est justifiée sur base d'un principe de « neutralité » ou d'un refus des « signes religieux ostensibles », notamment dans de nombreuses écoles [1] et certaines entreprises [2], c'est bien souvent uniquement le voile qui est visé, et de ce fait les populations musulmanes. De plus, alors que ces interdictions s'inscrivent généralement dans un discours promouvant l'égalité hommes-femmes, elles ont l'effet paradoxal d'exclure des jeunes filles et femmes de l'école [3] et de l'emploi [4] ! Cette discrimination est banalisée, notamment lorsque les institutions conseillent aux femmes de cacher leur voile dans leur recherche d'emploi. Le nombre de signalements pour discrimination en raison de conviction religieuse ou philosophique a augmenté de plus de 50% entre 2010 et 2015 [5]. Plus de 90 % d'entre eux concernent l'islam, révélant certainement un racisme de plus en plus franc en Belgique.

Elles s'appellent Latifa, Fatima, Sofia, Mansoura, Nabila, Asma, Mimouna, Salma... Certaines sont nées en Belgique, d'autres y sont arrivées encore enfants, ou plus tard. Certaines travaillent, d'autres cherchent un emploi et, en attendant, font du bénévolat. D'autres encore restent à la maison, par choix ou par manque d'alternatives. Signe particulier : elles sont musulmanes et portent le foulard. Avec pour conséquences les regards hostiles, les insultes, la discrimination.

Nous les avons rencontrées dans un local communautaire près d'Ottignies, à l'invitation de Vie Féminine. Déjà, lors du tour de présentation, chacune avait une histoire à raconter. La difficulté de trouver du travail, ou simplement un stage durant les études. Les regards haineux, les remarques, les insultes parfois. Et surtout, peut-être, l'angoisse pour leurs filles face au racisme qu'elles voient croître.

Pour toutes, le port du foulard est leur démarche personnelle qui n'est pas à discuter. Leurs filles le portent ou non, mais lorsqu'elles décident de le mettre, le regard des gens change. En les écoutant, on perçoit ce mélange d'accablement et de révolte qu'on retrouve souvent dans des situations d'injustice.

Parcours d'obstacles

Latifa a travaillé dans une blanchisserie qui a fait faillite. Elle s'est retrouvée au chômage et en cherchant un autre travail, elle s'est heurtée à un mur : même pour faire le ménage, des clientes disaient avoir « peur des femmes voilée ».

Sofia travaillait comme comptable, sans porter le foulard. Puis elle a décidé de le mettre. Licenciée suite à une restructuration, elle a suivi une formation d'auxiliaire de l'enfance. Mais les perceptions extérieures avaient changé. Pour trouver des stages, elle a dû se tourner vers le privé. Le public refuse tout signe religieux. « Mais on fait du bon couscous », ajoute-t-elle amèrement, faisant référence à l'hypocrisie d'une société plus ouverte à l'exotisme qu'à l'égalité.

Asma, née en Belgique, a travaillé durant quatre ans avant d'arrêter. Plus tard, dans l'espoir de revenir sur le marché de l'emploi, elle a suivi des formations de "remise à niveau", puis une formation de secrétariat. Un médecin était prêt à l'engager, mais lui a dit finalement que non, ce n'était pas possible d'avoir une femme voilée à l'accueil.

© Aline Rolis

Quant à une autre, qui a suivi une formation dans le domaine social, elle raconte :

Aucune de celles qui portaient le voile n'est allée plus loin que la première année, car elles ne parvenaient pas à trouver un stage.

Elle, elle s'est accrochée, mais, dit-elle, ce furent des années de galère. Elle emploie même le mot "guerre" :

Au fond de soi, on est schizophrène. On doit montrer patte blanche mais en même temps on bout, on a l'impression qu'on n'a pas les mêmes droits et qu'on n'est pas des citoyennes comme les autres.

Certaines, en suivant des formations à l'écriture d'un CV, se sont entendu conseiller :

Ne mettez pas votre photo, car avec le voile ça va direct à la poubelle, sans même qu'on regarde vos compétences.

D'autres ont plutôt décidé d'annoncer dès leur lettre de motivation qu'elles portent le foulard. Pour ne pas se déplacer pour rien. Déjà qu'avec le nom sur le CV...

Afin de sortir de chez elles, certaines font du bénévolat. « Du bénévolat avec le foulard, ça va, mais pour trouver un job... » Ces parcours d'obstacles finissent par être décourageants.

Les ghettos, ce n'est pas nous qui les fabriquons : les filles ont fait des études mais ne trouvent pas de travail. Elles font formation sur formation ou travaillent comme auxiliaires de l'enfance alors que ce n'est pas le secteur qu'elles auraient choisi, afin de pouvoir garder leur voile. Quel gâchis ! s'insurge l'une.

« Vous rendez service aux maris qui peuvent garder leur femme à la maison ! », renchérit une autre. À un candidat bourgmestre, Asma a demandé s'il comptait faire quelque chose « pour que les femmes voilées fassent autre chose que les titres-services ». Il lui a platement répondu qu'il en fallait, des femmes qui font les titres-services…

« Retourne chez toi ! »

Certaines sont mères au foyer, par choix ou parce que trouver un emploi, c'est trop compliqué. Elles ne sont pas pour autant à l'abri des regards ou des remarques hostiles. L'une d'elles raconte l'incident avec un homme qui prétendait passer devant elle dans la file du supermarché ; comme elle ne le laissait pas faire, il lui a lancé : « On n'est pas dans la casbah ! » Cette fois, c'en était trop, elle lui a répondu. Étonné qu'une femme réputée "soumise" lui parle de cette façon, il a fini par s'excuser.

Des incidents somme toute banals, comme une dispute entre automobilistes pour une place de parking ou le refus d'échanger une marchandise défectueuse, tournent vite à l'insulte raciste ou à un « Retourne chez toi ! », alors même qu'elles sont nées ici. Certaines portent plainte à la police, « mais il n'y a pas de suite ».

Le plus dur, c'est de se faire insulter devant les enfants. Ce sont de petites choses, mais c'est tout le temps.

Sofia finit par avoir des angoisses terribles :

J'en arrive à avoir peur de traverser la rue, car il y a des personnes si haineuses qu'elles seraient capables de m'écraser.

Mimouna, plus âgée, est une battante et militante dans l'âme – elle n'hésite jamais à interpeller le bourgmestre ou les autorités et reconnaît faire aussi figure d'empêcheuse de tourner en rond dans son entourage. Elle qui a toujours vécu en Belgique constate que la situation devient de plus en plus difficile. Elle raconte avoir eu une enfance et une adolescence « magnifiques » ici, que ses enfants et petits-enfants, craint-elle, ne connaîtront jamais.

© Aline Rolis

Elle a trois filles : deux portent le foulard, une non. Elle ne veut rien leur imposer. Mais il est clair que ses filles, une fois qu'elles mettent le foulard, n'ont plus droit aux mêmes regards ni au même traitement.

C'est toute une jeunesse qu'on met ainsi en danger, qu'on pousse à la révolte, dit-elle. Alors que nous avons les mêmes problèmes que les autres femmes, voilées ou non. Nous partageons les mêmes soucis : le travail, la pension, etc.

Mansoura, elle, est arrivée en Belgique en 1965. Elle a été accueillie et a grandi au milieu des Belges, tout en suivant sa culture, sa religion.

À l'époque, se souvient-elle, on ne nous regardait pas bizarrement, les Belges étaient plutôt curieux de découvrir autre chose. [Maintenant] ils ont l'impression qu'on prend leur territoire, alors que ce sont eux qui nous ont appelés ici !

Cette situation, elles la constatent surtout en Belgique et en France, alors qu'en Hollande ou en Angleterre, soulignent-elles, on voit même des policières voilées. Autour de la table, l'une d'elles confie qu'elle aimerait quitter le pays si elle le pouvait : « Je ne me sens pas libre en Belgique, mais c'est ici que mes enfants vivent, qu'ils se sont mariés », soupire-t-elle.

Contre les préjugés, la rencontre

Beaucoup sont surtout inquiètes pour leurs filles. Celles qui portent le foulard le retirent à l'école. « C'est la loi, mais ça fait mal au cœur », dit l'une des mères. En réalité, ce n'est pas la loi : c'est à chaque direction de décider, mais de plus en plus d'écoles l'interdisent.

N'évitons pas les questions qui fâchent : le port du foulard est une chose, mais qu'en est-il de l'obligation de suivre tous les cours ? Pour la natation, ces mères semblent compréhensives : « Les filles sont complexées à la puberté, elles ne veulent pas aller dans l'eau avec les garçons qui se moquent d'elles... » Peut-être faudrait-il plutôt éduquer les garçons au respect, mais c'est un autre sujet. En revanche, pour ce qui est d'autres cours, comme la biologie, pas question d'y couper, « il faut apprendre », elles sont unanimes. Certaines sont quand même mal à l'aise par rapport aux cours sur la sexualité. D'accord pour le secondaire mais en primaire, ça leur semble trop tôt... En même temps, l'une d'entre elles admet son embarras pour en parler avec ses enfants. Peut-être vaut-il mieux alors faire confiance aux animations à l'école ? Une autre proteste : la sexualité, c'est tabou dans les têtes, pas dans la religion ! « Ce sont des prétextes, les cours de natation ou de biologie », tranche Mimouna. « Si certains parents ne sont pas ouverts, c'est leur problème ».

Ces mères sont également soucieuses pour les garçons :

Beaucoup d'adolescents en ont marre et sont dans la haine. On leur refuse une appartenance et après on se demande d'où vient la révolte ! dit Salma.

Elles ont des craintes pour l'avenir de ces jeunes, filles et garçons :

[Ceux-ci] ne trouvent pas d'emploi, restent en bande ou chez eux sur internet, à se remplir la tête avec des conneries explique Mimouna.

Ce racisme qui mine les femmes que nous avons rencontrées, elles l'attribuent à la méconnaissance, mais aussi aux médias qui ne montreraient que les côtés négatifs des différences culturelles, et non pas les aspects positifs ou même les points communs entre nous tous. Le meilleur remède ? Faire connaissance, se parler, comme lors d'une rencontre avec des femmes rurales, dont l'une a dit à Mimouna :

Quand vous êtes entrée, j'ai vu votre voile, mais plus personne n'y pensait quand vous êtes partie. Les rencontres font tomber les préjugés.


Eléments de clarifications sur le « populisme »

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Le terme populisme est devenu omniprésent dans le débat public au cours des dernières années. Il qualifie en particulier les mouvements d'extrême-droite mais semble désormais aussi désigner des mouvements et partis de la gauche radicale, comme Podemos, Syriza, ou même le PTB en Belgique, voire à d'autres mouvements plutôt situés au centre de l'échiquier politique, comme Le mouvement cinq étoiles en Italie. Cet article s'interroge sur la pertinence et la fonction d'un terme politiquement aussi polysémique et propose quelques clarifications sur son usage politique.

1. Dans les champs politique et médiatique, la qualification de populisme a essentiellement pour fonction le dénigrement, la condamnation sans autre forme de débat [1]. En effet, l'usage du terme contre une organisation ou un adversaire politiques rend inutile le débat : celui qui profère une telle condamnation n'a guère besoin d'argumenter son propos, il a rejeté son adversaire dans le champ de l'irrationnel, en dehors du champ politique légitime. Au cours des dernières années, le terme est utilisé de façon récurrente dès lors qu'apparaît une contestation de l'ordre libéral dominant, marqué en Europe par l'austérité.

Les conséquences politiques de la crise de la dette souveraine en Grèce permettent d'illustrer notre propos. Syriza, un parti politique issu de la gauche alternative, a connu à partir de 2012 une montée politique fulgurante jusqu'à remporter les élections de janvier 2015 (puis de septembre 2015) et ainsi renversé près de quatre décennies de bipartisme en Grèce (PASOK au centre-gauche vs. ND au centre-droit). Selon Kyriakos Mitsotakis, le leader de la droite grecque, « Tsipras est populiste » [2]. A l'apogée de la crise grecque, en juillet 2015, Syriza tente de résister aux pressions européennes lui enjoignant de poursuivre la politique de réduction des dépenses publiques menée depuis 2010 ; cette résistance est conforme au mandat que les électeurs grecs ont octroyé à Syriza, élu en janvier 2015 pour mettre fin à l'austérité. Pourtant, au Parlement européen, Verhofstadt, ancien Premier Ministre belge (1999-2008) et actuel leader des libéraux au parlement européen, s'indigne de l'attitude de Tsipras, le leader de Syriza, lui criant : « Montrez que vous êtes un vrai leader et non un faux prophète ». [3] Deux jours plus tôt, Monsieur Macron, alors Ministre de l'économie en France, propose un parallèle très explicite entre l'extrême-gauche et l'extrême-droite : « Le Front national n'est que le visage d'un populisme. (...) Il est, toutes choses égales par ailleurs, une forme de Syriza à la française, d'extrême droite... Mais, d'ailleurs, vous voyez cette coagulation des contraires se faire : qui adore Syriza chez nous ? Monsieur Mélenchon et Madame Le Pen. Avec qui s'allie Monsieur Tsipras en Grèce ? Avec son extrême droite souverainiste » [4].

Pourtant, on peut trouver de nombreux exemples d'affirmations qui pourraient être qualifiées de démagogiques et/ou populistes (car précisément les deux termes sont souvent confondus à l'adresse de l'extrême-gauche ou de l'extrême-droite) chez les dirigeants européens issus des forces politiques dominantes. Et elles ne sont pas qualifiées de cette façon. Ainsi, toujours pendant la crise grecque, Angela Merkel, Chancelière de la République Fédérale d'Allemagne, oppose très explicitement l'Allemand travailleur au Grec fainéant : « Nous ne pouvons pas partager une monnaie lorsque l'un a de nombreuses vacances et l'autre pas. A long terme, ce n'est pas compatible ». [5] Un tel jugement prend toute sa saveur lorsque l'on sait que les Allemands ont 30 jours de vacances annuels et les Grecs 23 et que le nombre d'heures travaillées est bien plus élevé en Grèce qu'en Allemagne ! [6]

Les discours médiatique et intellectuels ne sont pas en reste. Selon « Le Monde »,

ce populisme prend diverses formes. Quand la critique de l'élite bruxelloise prend la forme de l'extrême-droite populiste dans les pays nordiques (Suède, Finlande, Danemark), il se manifeste dans le sud par la gauche radicale que l'on croyait enterrée [7].

Plus près de nous, le PTB reçoit régulièrement des procès en populisme. Apostrophé sur la question du renouveau politique au parlement par Raoul Hedebouw (leader du PTB), Monsieur Michel, Premier ministre, s'exclame : « Vous êtes un populiste ... vous êtes un populiste Monsieur Hedebouw, vous le démontrez de manière flagrante aujourd'hui » [8].

Bref, l'appellation de populisme a pour fonction de dénigrer la contestation politique radicale, la rejetant en dehors du champ politique légitime. Ce faisant elle installe les politiques actuelles comme les seules légitimes, en particulier les politiques d'austérité menées à travers toute l'Europe. Le plus frappant est que l'usage du terme ne semble nécessiter aucune précision quant au sens qui lui est donné, si bien que personne ne semble vraiment savoir de quoi on parle. L'usage du terme populisme pour qualifier l'extrême-gauche installe aussi l'idée qu'elle n'est guère différente de l'extrême-droite en désignant de la même façon des partis qui ont placé le rejet des politiques d'austérité au cœur de leurs programmes et de leurs discours et des partis qui mettent avant tout l'accent sur la question migratoire et, plus généralement, sur les menaces que les migrants/étrangers font peser sur les sociétés européennes.

2. Un tel constat devrait inciter à rejeter l'usage du terme pour lui préférer un débat politique contradictoire. Mais les choses sont plus compliquées. D'une part, le « populisme » a bel et bien été défini dans le champ scientifique, avec un relatif consensus. Il est donc possible de lui donner un sens rigoureux. D'autre part, certains mouvements de gauche radicale se revendiquent explicitement du populisme, refusant le caractère péjoratif associé au terme.

La définition scientifique du populisme est fondé sur deux éléments centraux [9] : l'appel à un peuple homogène ; l'opposition entre le peuple et l'élite, associée à l'idée que la politique devrait être l'expression du premier et qu'elle a été corrompue par la seconde. C'est sur cette base, que Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne ont pu être qualifiés de populiste dans le champ scientifique. Certains auteurs notent pour Syriza un basculement autour de 2012, avec l'abandon des catégories traditionnelles de la gauche radicale (travailleurs, classes sociales, ...) au profit de catégories plus générales et abstraites. Ainsi, dans sa déclaration électorale d'avril 2012 (cité par Katsambekis, 2016, p. 398 [10]), Syriza affirme,

Ils décident sans nous, nous avançons sans eux... Une nouvelle majorité sociale et politique, avec la gauche radicale en son cœur, peut renverser le système bipartisan pourri et créer des structures de gouvernance alternatives, dont le peuple sera le protagoniste... Maintenant, le peuple prend le pouvoir... .

La référence au peuple comme groupe homogène et son opposition à l'élite est encore plus explicite chez Podemos, qui désigne les deux partis principaux en Espagne (le parti socialiste à gauche et le parti populaire à droite) par le terme « la casta » (la caste). Aussi, bien que son ancrage à gauche ne fasse guère de doute, Podemos refuse les catégories de gauche et de droite, comme l'affirme son leader Pablo Iglesias [11] : « Le 15-M [12] a cristallisé une nouvelle culture de la contestation qui ne peut pas être appréhendée par les catégories de gauche et de droite – quelque chose que les leaders actuels de la gauche refusent de reconnaître ». Ce refus du clivage gauche/droite n'est pas pour Podemos une prise de position idéologique mais une nécessité stratégique pour faire avancer un programme progressiste contre l'austérité et la corruption politique, en agrégeant des demandes issues de fractions très diversifiées de la société civile espagnole. C'est ce qu'affirme Pablo Iglesias [13] :

la tâche (NDLR : pour Podemos) était d'agréger de nouvelles demandes issues de la crise autour d'un leadership médiatique, capable de dualiser l'espace politique..., conditions pour une articulation d'un discours dichotomique, visant à transformer les nouveaux construits idéologiques du 15-M en un thème populaire, en opposition avec les élites.

Ce discours est fortement inspiré de Laclau, professeur de sciences politiques d'origine argentine qui enseignait à l'université d'Essex en Angleterre, et considéré comme le théoricien du populisme de gauche [14]. Selon lui, lorsque la politique institutionnelle ne peut plus satisfaire une série croissante de demandes issues de secteurs divers de la société, le populisme peut alors créer une « chaîne d'équivalences » entre ces demandes insatisfaites à travers un antagonisme interne qui suppose un ennemi commun (comme l'austérité) et un processus d'identification (à travers ce qu'il appelle des signifiants vides, comme le « peuple », ou un leader « charismatique »). Autrement dit, il s'agit d'agréger des demandes de catégories aussi diverses que, par exemple, les ouvriers, les classes intellectuelles urbaines, les urbains précarisés (chômeurs, petits boulots précaires dans les services, ...), les immigrés, ... En effet, sans nier l'hétérogénéité de chacune de ces catégories, elles portent des visions du monde (qui peuvent par exemple être moralement conservatrices ou non) et surtout des revendications concrètes très différentes qui, dans certains contextes comme celui de la crise européenne depuis 2008, ne trouvent pas de réponse politique. Le populisme est alors une stratégie visant à agréger ces demandes en désignant un ennemi commun et un processus d'identification sur des termes très généraux et abstraits, comme le « peuple ». Dans cette perspective, le populisme ne présente aucune connotation péjorative mais doit au contraire être compris comme l'essence même du politique, rendant possible une rupture avec les tendances historiques lourdes par des moyens politiques.

En conclusion, le problème n'est pas simple, car si dans le discours dominant l'usage du terme populisme vise à disqualifier l'adversaire politique comme illégitime, il existe un populisme de gauche assumé dont l'objectif est de restaurer le politique au sens noble du terme en agrégeant et orientant les demandes diverses issues de la société civile vers un programme progressiste de gauche.

Ceci mène à deux interrogations que nous laisserons à l'appréciation de chacun :

  • Doit-on persister à utiliser le terme de populisme alors qu'il peut potentiellement disqualifier des acteurs portant des revendications légitimes ?
  • N'y a-t-il pas une limite aux stratégies populistes de gauche dans la mesure où l'agrégation de demandes diverses vise à étendre son influence sur des signifiants vides (le peuple, la caste, ...) plutôt que sur un programme politique clairement défini ?

[1] Laclau E. (2008), La raison populiste

[3] Ce discours peut être entendu ici : https://www.youtube.com/watch?v=P84tN0z4jqM

[5] cité par l'agence de presse DPA, 18 mai 2015

[9] Mudde C., 2004, « The Populist Zeitgeist », Government and Opposition, 541-563.

[10] Katsambekis G., 2016, « Radical Left Populism in Contemporary Greece : Syriza's Trajectory from Minotarian Opposition to Power », Constellations, Volume 23, Number 3, 391-403

[11] Iglesias P., 2015, Understanding Podemos, New Left review, May-June 2015, 7-22

[12] 15-M se réfère aux mouvements sociaux d'occupation des places publiques à travers l'Espagne, entamé le 15 mai à Madrid, connu aussi sous le nom des indignés. Les revendications de ce mouvement ont mis l'accent sur la corruption de l'élite politique (à la suite de scandales à répétition), la nécessité de réinventer la démocratie et la lutte contre l'austérité.

[13] Iglesias P., 2015, Understanding Podemos, New Left review, May-June 2015, 7-22

[14] Les fondateurs de Podemos sont issus du département des sciences politiques de Universidad Complutense de Madrid.

Les nouvelles précarités étudiantes ou la Reproduction 2.0

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Il est bon de le rappeler : l'enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles est un enseignement élitiste, comme la plupart des pays de l'Union européenne. Néanmoins, par rapport à ses pays voisins, la Belgique affiche une plus forte sous-représentations des classes exploitées. Ce constat a été posé par l'enquête européenne Eurostudent 2000. Pour quiconque s'intéresse à la reproduction des élites au travers du système d'enseignement, la Fédération constitue donc un objet particulièrement intéressant… Mais pour le militant qui cherche à contrer cette reproduction, l'enseignement supérieur de la Fédération est aussi un exemple particulièrement désespérant.

Une sociologie en miroir

Ce qui caractérise le mieux tout le système éducatif de la Fédération, c'est l'existence d'un nombre incalculable de mécanismes de relégation. A chaque niveau d'analyse (types d'enseignement, filières, institutions), on retrouve la même structure faite de mécanismes concrets qui permettent la discrimination des étudiants issus des classes populaires. Afin d'appréhender comment s'organise cette « structure » à l'université, j'ai entrepris durant deux années une série d'interviews d'étudiants universitaires particulièrement précarisés d'une part, et extrêmement nantis d'autre part. Cette « sociologie en miroir » permet de mettre en évidence l'existence d'au moins deux types de réalités étudiantes parfaitement étanches l'un à l'autre.

La séparation entre ces « mondes » révèle le caractère intrinsèquement inégalitaire du système universitaire belge et, ce faisant, montre qu'il est globalement peu efficace d'envisager de solutionner le problème de l'accès à l'université par des modules « add-on » (comme du tutorat, des guidances et autres initiatives qui viennent se « greffer » sur le système en place).

Dès le choix d'études et, au sein d'un programme, des options, les différences sociales se marquent. Ainsi au sujet du choix d'options, Thomas, un étudiant ingénieur de gestion issu d'une famille extrêmement fortunée et dont les deux parents sont universitaires explique :

J'ai consulté mon père et lui a consulté ses amis, dont un professeur qui m'a tout de suite reçu dans son bureau pour me conseiller sur les options les plus porteuses. (…) Il m'a indiqué les meilleurs profs. Ceux qui expliquent mieux, ceux qui ont les bons assistants.

Gilles, un étudiant de la même filière, issu d'une famille très précaire et dont les deux parents n'ont pas de diplôme du secondaire supérieur relate un tout autre parcours :

Je ne savais pas trop ce qui me plairait. J'ai d'abord demandé au PMS de l'école où j'étais, mais il ne connaissait pas les cours de l'unif. (…) Bon, en fait, j'ai un peu choisi au hasard en fonction du titre du cours. Puis aussi, j'ai demandé pour les options, à ceux qui avaient déjà suivi les cours par exemple, ceux qu'on pouvait réussir facilement.

Sahra, étudiante en première année de communication, dépendant d'un CPAS, a quant à elle eu beaucoup de difficultés pour trouver des études qui lui conviennent et qui agrée le centre.

Moi je voulais faire psycho, mais l'assistante sociale m'a dit que c'était pas vraiment une « filière porteuse » comme on dit. (…). Elle me disait de faire une haute école, par exemple infirmière parce qu'il y a des « pénuries ». Mais je ne supporte pas de voir du sang, donc tu m'oublies ! Alors j'ai essayé de trouver quelque chose de facile et qui convienne pour le CPAS.

Marie, étudiante en faculté de médecine, vient quant à elle d'une famille très aisée, et témoigne également de la manière dont elle a dû négocier son orientation.

Je voulais avoir le diplôme en psychologie, et mes parents ont hésité (…) Nous avons été voir des amis de mes parents qui travaillent dans le milieu « psy ». Ils m'ont dit que la médecine me permet de m'orienter après vers la psychiatrie (…). Donc pour finir, j'ai dit « ok » pour médecine, mais comme c'est plus dur que la psycho, mes parents m'ont payé un cours privé de mathématiques pour me préparer.

Les services payants pour rattraper un retard ou préparer les épreuves, Thomas aussi y a eu recours :

J'ai eu des difficultés en Physique, mais j'ai suivi une dizaine d'heure de cours avec un étudiant de Sciences.

Sahra explique que le CPAS n'a pas vraiment aidé dans la préparation et le passage des examens :

Ce qui m'a un peu hystérisée, c'est que le CPAS m'a envoyé une convocation au milieu du blocus. Pour m'informer sur la recherche de job, une séance d'information en groupe. (…) Mais le pire, c'est qu'après, on a dû tous chercher un job, pendant les semaines d'examens ! Avec un petit carnet pour mesurer nos efforts où tu dois noter ce que tu as fait pour trouver un job.

Tous ces exemples montrent qu'à chaque étape du cursus universitaire correspond une épreuve pour les étudiants issus des classes dominées, épreuve dont parfois les étudiants aisés ne conçoivent même pas l'existence.

Spécialiser les traitements pour ne pas résoudre les problèmes

Pourtant, il est évident que de nombreuses initiatives sont prises pour essayer de résoudre les difficultés éprouvées par les étudiants « moins aisés » – comme les appellent les managers d'université. La première réponse est évidemment la mise sur pied « d'aides sociales ». Il s'agit pour l'essentiel d'aides financières [1] permettant pour partie de payer les frais académiques des étudiants de « condition précaire ou modeste » – comme les appelle la législation.

Il s'agit donc de résoudre financièrement ce qui n'est conçu que comme un problème financier : l'accès aux études est conçu uniquement en termes de budget. Or, comme le montrent les témoignages ci-dessus, il existe aux moins deux types de ressources qui sont indispensables pour la réussite des études : un réseau social et des ressources culturelles – qui permettent notamment de comprendre les « règles du jeu » universitaire [2].

Malgré cela, les réponses apportées dissocient les aspects « sociaux » et « académiques » : la lutte contre l'échec ne consiste qu'à résoudre des « lacunes » d'étudiants par rapport à des « prérequis » ; l'accès des étudiants « pauvres » à l'université n'est qu'une question d'argent. En spécialisant les traitements à des problèmes conçus comme indépendants, les managers universitaires et les décideurs politiques se condamnent à ne jamais résoudre les inégalités sociales que le système universitaire contribue à engendrer. Pire encore, cette conception permet de renforcer encore ces inégalités – comme on le constate depuis plus de 10 ans [3].

Par exemple, la plupart des mesures de soutien scolaire étant organisées en plus du programme des cours, elles excluent les étudiants qui travaillent pour payer leurs études.

Jonathan, étudiant en deuxième année du bachelier en sciences humaines de l'ULB qui a dû abandonner la chimie car les horaires de cours étaient inconciliables avec un travail à temps partiel, explique :

Tu te rends compte que les coachs et tout ça ne sont dispos qu'après les cours, évidemment. Donc pour moi, c'est impossible : je travaille à ce moment-là.

Enfants de prolétaires ? Au travail, et vite !

L'évolution actuelle du système d'enseignement supérieur en général et universitaire en particulier provoque un ralentissement progressif de la « massification » entamée dans les années 60.

Quelques extraits du discours de rentrée académique du Recteur de l'ULB, Didier Viviers, résument parfaitement les volontés d'élitisation de l'université :

Non pas que l'Université doive réussir le pari impossible de former tous les citoyens. Bien évidemment. (…) Les solutions de « discriminations positives » lorsqu'elles visent à une intégration efficace sont, de l'avis de beaucoup, une voie à ne pas négliger. Mais, de grâce, que le monde politique ne confonde pas la démocratisation avec la massification. Tandis qu'une vraie démocratisation libère l'individu de sa condition sociale de naissance, la massification, bien souvent, ne fait que l'y contraindre davantage.

Si l'université doit être l'apanage d'une élite, que doivent donc devenir les masses ? La réponse est simple : elles doivent trouver « le plus tôt possible » le chemin « de l'emploi ». Le sens des mesures récentes reflètent l'idéologie néolibérale qui entend limiter le nombre d'intellectuels au nom d'une rationalité économique. Le principe est de favoriser l'émergence des « métiers techniques » supposément en pénuries pour éviter les effets de « saturation du marché de l'emploi par les surdiplômés ».

Le cas des étudiants usagers des CPAS est particulièrement symptomatique. Le principe fondamental qui régit les CPAS est en effet la mise à l'emploi. Les étudiants potentiels doivent faire la preuve de l'utilité des études suivies en termes d'insertion socioprofessionnelle future. La responsabilité des individus se substitue dès lors à l'obligation pour l'État de fournir un emploi aux travailleurs (droit au travail).

Cette inégalité entre étudiants est parfaitement décrite par Ahmed :

J'ai raté ma première année, alors le CPAS a autorisé que je recommence si je réussissais ma session de janvier. Là je n'ai eu qu'un échec, au cours de stat, personne ne l'a réussi. Mais ils n'ont rien voulu entendre, ils ont suspendu l'aide. Les autres, ils avaient juste un échec, moi je n'avais plus de quoi vivre. C'est tout.

La Reproduction 2.0

L'étude des nouvelles précarités étudiantes permet de mieux comprendre comment s'organise la reproduction des inégalités par l'enseignement supérieur.

Avec l'instauration d'une concurrence accrue dans le grand marché européen de l'enseignement supérieur, les institutions mettent en place des dispositifs qui contribuent à renforcer la sélection sociale. Les universités réorientent leurs moyens vers le « core business » – enseignement, mais plus encore la recherche –, au détriment des politiques sociales.

Ce qui caractérise sans doute le mieux les nouvelles formes que prend la reproduction des inégalités par l'enseignement supérieur, c'est la technicisation et la multiplication des mécanismes de discrimination, qui empêchent de poser un constat global et par là, laissent croire dans la fable d'une volonté d'ouverture des institutions universitaires, mais contredite immédiatement par les faits.

L'enseignement supérieur de la Fédération Wallonie-Bruxelles est depuis plus de 25 ans déjà l'un des plus élitiste des pays développés : manifestement, il continuera encore longtemps à tenir cette pôle position.


[1] Les montants des aides sont systématiquement inférieurs aux dépenses académiques annoncées dans les brochures publicitaires.

[2] Thèse de Maud Van Campenhout, "Les conditions sociales d'accès et d'affiliations à l'enseignement supérieur", défendue à l'UCL en 2012.

[3] Vermandele, C., Plaigin, C., Dupriez, V., Maroy, C., Van Campenhoudt, M. & Lafontaine, D. (2010) « Profil des étudiants entamant des études universitaires et analyse des choix d'études », Les Cahiers de Recherche en Éducation et Formation, n°78. UCL, Louvain-la-Neuve, Belgique.

La contribution de l'université aux inégalités scolaires

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Située en fin du parcours scolaire, l'université a largement tendance à se dédouaner de sa responsabilité en matière d'inégalités scolaires. D'une part, la majeure partie de la sélection scolaire s'est opérée avant l'entrée à l'université. En effet, au sein des quartiers pauvres [1] de Bruxelles, seuls 7,2% accédaient à l'université au sein des 18-22 ans en 2001 alors que ce chiffre atteint 23,1% pour les autres quartiers de la région de Bruxelles-capitale (voir Tableau 1). Pour entrer à l'université, encore faut-il être muni d'un titre le permettant. Or, seul 45 % des jeunes (18-22 ans) issus des quartiers précarisés bruxellois sont en possession d'un tel titre scolaire. Par contre, dans les autres quartiers de la capitale, ce sont 67 % des jeunes qui détiennent un diplôme de l'enseignement secondaire leur ouvrant les portes de l'enseignement supérieur. Quand bien même ils disposent d'un tel sésame, seuls 45 % jeunes des quartiers précarisés poursuivent des études supérieures, contre 64 % des jeunes du reste de la capitale ; et, quand ils suivent des études supérieures, le choix de l'enseignement universitaire est aussi conditionné par l'origine (socio)spatiale (36 % des étudiants choisissent l'université parmi les étudiants du supérieur issus de quartiers précarisés, contre 53 % lorsqu'ils résident ailleurs à Bruxelles). Ainsi, la sélection par le système scolaire est encore accentuée par les processus d'auto-exclusion des jeunes issus des quartiers pauvres. Il n'est pas rare d'entendre des propos comme ‘l'université, c'est pas pour nous'. D'autre part, l'université accueille un public hétérogène : bien que possédant tous un diplôme du secondaire supérieur, ces étudiants disposent en fait de compétences très inégales en fonction des établissements scolaires qu'ils ont fréquentés et des milieux culturels dont ils sont originaires.

Pourtant, si l'on se penche maintenant sur le fonctionnement du système universitaire, force est de constater que celui-ci est également marqué par plusieurs processus de sélection et d'orientation qui peuvent rendre caduc l'enthousiasme lié à la quasi généralisation de l'obtention d'un diplôme secondaire supérieur. En effet, le tableau ci-dessous indique bel et bien que le système universitaire poursuit la sélection scolaire. En l'absence de données sur l'origine sociale, nous utilisons le quartier de résidence des étudiants comme approximation pour mesurer cette sélection sociale à l'université [2]. Ainsi, sur 100 étudiants issus des quartiers pauvres de Bruxelles, à peu près 25 sortaient avec un diplôme alors qu'ils sont 45 dans le reste de la ville. Ceci, alors même que ces étudiants issus des quartiers défavorisés ont été plus fortement sélectionnés avant d'arriver à l'université.

Tableau 1. Les différentes étapes de la sélection scolaire selon l'origine socio-géographique des personnes âgées entre 18 et 22 ans, en 2001
Niveau de diplôme Quartiers défavorisés Reste de la Région Bruxelles-Capitale Ensemble de la Région Bruxelles-Capitale
% de la population détenant un diplôme secondaire supérieur (CESS) donnant accès aux études universitaires 44,5% 67,4% 62,5%
% d'étudiants du supérieur parmi les détenteurs de ces CESS 45,4% 64,0% 61,1%
% d'étudiants universitaires dans les étudiants du supérieur 35,7% 53,4% 51,4%
% d'étudiants universitaires dans la population de 18-22 ans 7,2% 23,1% 19,6%
% d'étudiants terminant leur cursus universitaire [3] 25,6% 56,7% 45,3%

Source : Enquête Socio-économique, INS 2001 ; Unger J., 2004.

Les constats sont donc sans appel : l'université n'est pas seulement le réceptacle d'inégalités produites ailleurs, elle y contribue aussi. Face à ce constat, l'université souligne que la massification de son accès ne s'est pas accompagné d'une croissance proportionnelle de ses moyens. De plus, les discours des pouvoirs publics et de l'université sur l' ‘université de la réussite' sont soutenus par des moyens très faibles et en diminution. Ces faibles moyens encouragent la production d'outils pédagogiques bon marché à travers l'utilisation des nouvelles technologies plutôt qu'un accompagnement approprié des étudiants en difficulté.

Faut-il pour autant exempter l'université de ses responsabilités ? Certainement pas. Nous ferons seulement le constat que l'encadrement pédagogique est bien supérieur pour les niveaux élevés (Master) que pour la masse des étudiants inscrits en BAC1. Alors que les premiers bénéficient de cours avec peu d'étudiants, de séminaires très encadrés, les seconds sont noyés dans des immenses auditoires avec un matériel pédagogique limité et un soutien pédagogique réduit à la portion congrue. Cela traduit la volonté de donner une formation et un diplôme de qualité pour une élite fortement sélectionnée avant et au début du système universitaire. Que les autres se débrouillent pour atteindre ce niveau.


[1] Les quartiers pauvres correspondent ici à un croissant entre Saint-Josse et Saint-Gilles en passant par Molenbeek et Anderlecht, regroupant à peu près 20% de la population de la Région de Bruxelles-Capitale. Voir : Van Hamme G., Marissal P. (2008), « Lectures politiques du lieu de résidence des candidats aux élections bruxelloises », L'Espace politique, 2008 (1), revue en ligne : http://espacepolitique.revues.org/index508.html

[2] Il est très probable que cette mesure sous-estime la sélection universitaire dans la mesure où une part non négligeable des étudiants résidents dans les quartiers pauvres appartiennent en réalité aux classes moyennes qui résident dans ces quartiers.

[3] Données se rapportant à la principale université de la Région Bruxelles-Capitale sur la période 1990-2002.

Les médecins contre le peuple ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Instauration de l'Assurance Maladie-Invalidité obligatoire

Aujourd'hui, une part importante de nos dépenses en soins de santé (consultations, médicaments, hospitalisation) est remboursée par l'État, à travers l'Assurance Maladie-Invalidité (AMI) [1], composante du système de sécurité sociale. En réalité, cette situation est relativement récente, puisque l'assurance maladie obligatoire n'existe que depuis 1944, date de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Avant cela, des mutuelles existaient [2], mais elles étaient des initiatives privées, dont les travailleurs eux-mêmes étaient à l'origine, en réaction à leur condition de vie très dure et au fait qu'ils ne bénéficiaient d'aucun revenu de remplacement en cas de maladie ou d'accident. Il relevait de la responsabilité de chacun de s'affilier ou non à ces sociétés mutualistes ; dès lors, la situation d'avant-guerre était une situation de grandes inégalités, puisque seuls les nantis avaient accès aux soins procurés par les médecins indépendants traditionnels. Les ouvriers, quant à eux, étaient soignés par des médecins associés aux mutuelles et travaillant à un tarif forfaitaire (ils étaient payés une somme fixe, et non pas en fonction du nombre d'actes, comme les médecins indépendants). Cependant, tous les ouvriers n'étaient pas affiliés à une mutuelle, notament en raison de leurs faibles revenus. Ceux-là ne pouvaient bénéficier de tarifs réduits.

En 1944, l'instauration de la Sécurité Sociale changea profondément la donne : tous les salariés du secteur privé bénéficiaient désormais de remboursements de soins de santé. Ils ne devaient plus verser de cotisation à une mutuelle : elle était directement précomptée sur leur salaire, se rajoutant à la cotisation du patron, contribuant lui aussi à alimenter la sécurité sociale. Le budget de l'assurance maladie devenait un budget d'État et les mutuelles se transformaient en guichets payeurs. Cette réforme était vue par les ouvriers comme une avancée sociale, puisqu'elle initiait la généralisation de l'assurance maladie et la création d'un système de solidarité entre tous les travailleurs. Néanmoins, tout le monde n'était pas ravi : le corps des médecins s'opposa frontalement à l'AMI. C'est cette histoire peu connue que je relate ici [3].

Un affront à la médecine libérale

La généralisation du système d'assurance maladie avait des effets très concrets pour les médecins : elle impliquait de revoir les relations entre le corps médical et l'État. En effet, si les honoraires des médecins à rembourser étaient trop élevés, le système courrait financièrement à sa perte, et si n'était remboursée qu'une faible part des frais médicaux, le système n'avait que peu d'intérêt pour les assurés. L'instauration de l'AMI a donc lancé une réflexion sur le plafonnement des honoraires des médecins.

Quel affront pour les médecins, profession libérale par excellence qui a érigé la liberté en vraie éthique professionnelle ! La médecine se pensait comme un « art de guérir », dont la grandeur provenait précisément de la liberté de ses praticiens de poser les actes justes, mais aussi de la liberté de demander aux patients des honoraires reflétant la valeur de ces actes. C'est cette même liberté qui garantissait aux yeux des médecins le fait d'avoir un esprit social et de pouvoir soigner les plus démunis. « Nous désirons faire la charité à qui nous l'entendons », lança en 1947 un des meneurs de l'opposition médicale à l'AMI [4].

Cette opposition avait bien sûr un motif économique : l'AMI représentait potentiellement une perte de revenus pour les médecins. Mais au-delà de la préoccupation de se garantir des recettes élevées, les médecins se battirent aussi pour l'idéal libéral au principe des lettres de noblesse de la profession et de la qualité – selon leur point de vue – des soins prodigués. La réponse d'un autre leader du corps médical à la question de savoir les raisons de cette opposition est éclairante :

Pour ce motif, qui est un motif élevé, que pour faire une médecine convenable, il ne faut pas être aux ordres de l'État, et pour un motif moins élevé : c'est que le jour où l'État est le patron, vous n'avez plus rien à dire : c'est lui qui fixe vos honoraires. (1957) [5]

La défense de l'aspect libéral de la médecine se lit sans détour dans l'opposition à la « médecine d'abonnement », celle pratiquée par les cliniques socialistes dans lesquelles les médecins étaient payés au forfait. « Dans ces usines médicales, le médecin est déjà l'ouvrier » dirent en 1953 les médecins hostiles à l'AMI [6]. La figure repoussoir est ici celle de l'ouvrier, travailleur à la chaîne ne disposant d'aucune autonomie. En réalité, la hantise des médecins était de devenir salariés ou fonctionnaires, au service de l'État ou des mutuelles. De ce fait, le système du « tiers payant » suscita la même répugnance. Le tiers payant est un système par lequel le patient démuni n'a plus à avancer les honoraires lorsqu'il va chez le médecin, le paiement étant directement pris en charge par la mutuelle ; le médecin doit uniquement demander la part personnelle (le « ticket modérateur ») au patient (dont l'existence a d'ailleurs pour but de responsabiliser ce dernier). Ce système que les socialistes voulaient généraliser était vu comme un cheval de Troie vers la « salarisation » de la médecine, parce qu'il faisait de la mutuelle l'acteur qui payait les médecins à des tarifs déterminés.

Résistance des médecins face aux conventions

En 1963, la loi « Leburton » fut votée [7]. Celle-ci prévoyait entre autres la refonte de l'assurance maladie dans l'Institut National d'Assurance Maladie-Invalidité (INAMI) et l'extension de l'AMI à d'autres catégories (fonctionnaires, indépendants, étudiants, invalides). Mais elle organisait surtout un système de conventions nationales, c'est-à-dire des barèmes d'honoraires précis que les médecins devraient respecter. Elle envisageait que les médecins refusant ce système – les « non conventionnés » – se verraient moins remboursés. Elle créait ainsi un puissant incitant pour obliger les médecins à respecter les conventions et établir une sécurité tarifaire pour les patients – avant cela, les médecins étaient relativement libres de fixer les honoraires à leur guise. Outre cette mesure qui limitait déjà largement la liberté financière des médecins, la loi voulait un tarif préférentiel pour les veuves, invalides, pensionnés et orphelins (VIPO) et l'égalité des honoraires entre les généralistes et les spécialistes. Les médecins s'insurgèrent contre ce qu'ils percevaient comme une « étatisation » de la médecine et la plupart des dix-mille médecins belges se mirent en grève en 1964. Ce document vidéo d'époque permet de se rendre compte de l'ampleur du conflit entre les médecins et le gouvernement :

http://www.sonuma.be/archive/la-première-grève-des-médecins

La grève dura 18 jours, forçant l'État à mobiliser les médecins de l'armée pour faire face à la pénurie de soins [8]. Le conflit fit reculer le gouvernement et déboucha sur les « accords de la Saint-Jean », qui forment encore aujourd'hui la base de notre système de santé [9]. Depuis cet épisode, les conventions nationales établissant les honoraires des médecins doivent être négociées systématiquement entre médecins et mutuelles (au sein de la Commission nationale médico-mutualiste), dispositif qui permet au corps médical de garder une forme de contrôle sur ses propres revenus. En outre, chaque médecin est individuellement libre de se conventionner ou non, sans que cette décision ait un impact sur les remboursements dont ses patients bénéficient (ils sont identiques que le médecin soit conventionné ou non), et les conventions ne s'appliquent tout simplement pas si 40 % des médecins refusent de respecter les tarifs conventionnels. Autre infléchissement obtenu suite à la grève : les honoraires des spécialistes sont rehaussés par rapport à ceux des généralistes, contrairement au projet de loi initial, différence qui a encore cours aujourd'hui. On remarque ainsi à quel point le corps médical, structuré par son identité libérale et ses origines notables, a été une force qui a joué au cours de son histoire contre l'établissement d'un système de santé égalitaire, aussi étonnant que cela puisse paraître...


[1] En Belgique, cette part s'élève à 78 % en 2016, ce qui veut dire qu'en moyenne 22 % des soins sont à charge des patients. Voir : OECD Health Statistics 2015 - How does health spending in BELGIUM compare ?

[2] Elles existaient sous le nom de « sociétés de secours mutuels ». Voir La mutualité : une histoire plus que centenaire, En marche, 2006.

[3] Beaucoup de mes informations historiques viennent de l'excellent livre « La sécurité sociale. Les origines du système belge. Le présent face à son passé » de Guy Vanthemsche. Pour un résumé des faits, voir cet article plus court : La médecine gratuite pour tous voulue par André Renard, IHOES, 2011.

[4] AGR, FMB, PV CD, 6.III.1947 cité dans « La sécurité sociale. Les origines du système belge... » p. 141.

[5] AGR, FMB, PV CN, 9.V.1957 cité dans « La sécurité sociale. Les origines du système belge... » p. 142.

[6] AGR, FMB, PV CN, 30.IV.1953, note « Commission consultative (...) » cité dans « La sécurité sociale. Les origines du système belge... » p. 141.

[7] Du nom du ministre socialiste de la Prévoyance sociale de 1961 à 1965.

[8] Pour avoir plus d'informations sur cette célèbre saga, voir La réforme de l'assurance maladie-invalidité et le conflit médecins - Gouvernement, Courrier hebdomadaire du CRISP, 1964. Les médecins racontent eux-mêmes cet épisode historique en des termes édifiants : La grève des médecins en 1964 : 35 ans déjà, Chambres Syndicales Dentaires ASBL ; Philippe Robert, Un demi-siècle de corporatisme syndical, le Généraliste, 2005.

[9] Pour voir ce que les médecins ont obtenu suite à la grève de 1964, lire La réforme de l'assurance maladie-invalidité et le conflit médecins – Gouvernement ; le numéro 5 du mensuel « Le Médecin Spécialiste », Groupement des unions professionnelles belges de médecins spécialistes, 2003 et Anne Gillet, Syndicalisme d'hier et de demain : une rétrospective historique pour expliquer l'actualité, Santé conjuguée n° 34, 2008.