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Observatoire Belge des Inégalités

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Mixité sociale dans les écoles et inégalité scolaire

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

L'objectif de cet article est d'apporter une réflexion sur l'effet de la mixité sociale dans les écoles sur les inégalités scolaires en Belgique [1]. Il s'inscrit dans des discussions que nous avons eues au sein de l'observatoire. Le point de vue défendu ici est que la mixité sociale dans les écoles contribue à la réduction des inégalités scolaires, même s'il faut se garder d'une idée qui verrait la mixité sociale comme une solution miracle à tous les maux.

Disons-le d'emblée, d'un point de vue de la philosophie politique, je ne pense pas que la mixité sociale soit un objectif en soi. L'objectif doit être de réduire les inégalités scolaires, c'est-à-dire permettre à chaque enfant (quelle que soit son origine) de bénéficier d'une éducation d'égale qualité. Remplacer l'idéal d'égalité de résultats ou de condition par un idéal de mixité sociale me semble une forme de renoncement. Un peu comme l'idée d'égalité des chances peut légitimer certaines inégalités [2], un objectif de mixité sociale qui viserait à diluer les pauvres pour dissoudre la question sociale serait profondément inquiétant. Ceci dit, si certaines formes de mixité sociale ont pour conséquence la réduction d'inégalités sociales, alors elles peuvent être vues comme un moyen à ne pas négliger dans la lutte contre ces inégalités.

Par ailleurs, cet article n'a pas pour ambition de traiter de la mixité sociale en général, mais uniquement de la mixité scolaire. Parce que la mixité sociale n'est pas désirable pour elle-même, il faut voir pour chaque domaine particulier, si la mixité a un effet positif ou négatif (voire pas d'effet du tout) sur les inégalités. On peut par exemple douter des effets positifs des ambitions de mixité sociale dans les quartiers pauvres [3]. On a aussi montré que des associations ethniquement non mixtes favorisent l'intégration des populations d'origine étrangère [4]. Ainsi, dans certains cas, certaines formes d'entre soi et de non-mixité peuvent être bénéfiques. Ces constats me font douter même de la pertinence d'un concept de mixité sociale « en général ». Les mixités sociales dans les écoles, les quartiers, les associations, les clubs sportifs, les mouvements politiques… ne renvoient-elles pas à des réalités, des vécus et des enjeux très différents ?

Quelques constats factuels

Pour évaluer l'impact de la mixité sociale sur l'inégalité scolaire, on peut comparer les systèmes scolaires de différents pays pour voir si ceux où la mixité sociale dans les écoles est plus importante sont ceux où les inégalités scolaires sont les plus faibles. Plusieurs études tendent à montrer qu'il y a un lien important entre l'ampleur des inégalités scolaire et la faiblesse de la mixité sociale. [5] Pour l'illustrer, le graphique 1 croise un indicateur de ségrégation sociale entre écoles avec un indicateur d'inégalité scolaire – cette dernière étant définie comme l'ampleur du lien entre l'origine sociale des élèves et leurs performances scolaires. Ainsi, plus les résultats scolaires des élèves sont déterminés par leur origine sociale (diplômes, professions et niveau de richesse des parents), plus le système scolaire est considéré comme inégalitaire. [6] On observe une relation très nette entre le niveau de la ségrégation scolaire et celui des inégalités. Autrement dit, plus un pays a des écoles socialement ségréguées, plus l'ampleur de ses inégalités scolaires est importante.

Une autre manière d'évaluer ce lien consiste à modéliser au niveau individuel la performance scolaire des élèves en fonction de leurs origines sociales. En introduisant simultanément dans un modèle mathématique une mesure de leur origine sociale individuelle et une mesure de l'origine sociale moyenne au sein de l'école qu'ils fréquentent, on peut évaluer l'effet de la mixité sociale. En effet, si à origine sociale équivalente les élèves ont de meilleures performances scolaires dans les écoles « de riches », la mixité sociale permet de réduire les inégalités – car elle conduit à augmenter les performances des élèves « pauvres » dans les écoles « riches » et vice-versa. Les chercheurs appellent ce mécanisme effet de composition, car la composition de l'école a un effet sur les résultats de l'élève. Plusieurs études constatent cet effet dans divers pays, en particulier en Belgique. Il est difficile de détailler ces modèles statistiques complexes ici, mais des études récentes [7] ont montré que même en prenant en compte la Communauté (flamande ou française), l'origine migrante (première ou deuxième génération, d'Europe ou d'en dehors), la langue parlée à la maison, l'origine socio-économique, le sexe, la filière suivie (générale ou technique / professionnelle) et le retard scolaire dans la scolarité de l'élève (redoublement), l'effet de la composition socio-économique est statistiquement significatif pour les élèves de 15 ans. Ainsi, à origine sociale équivalente, les élèves scolarisés dans des écoles à origine sociale moyenne plus élevée auront de meilleurs résultats scolaires. Si l'existence d'un effet de composition est assez bien étayée, les mécanismes concrets qui le sous-tendent sont plus difficiles à mettre en évidence. On peut néanmoins pointer, entre autres, des écarts de ressources entre écoles (notamment à travers les associations de parents), les difficultés pour les écoles populaires de recruter des enseignants (de qualité) et des exigences inégales selon le public des écoles [8]. Globalement, ce que montre l'effet de composition, c'est que notre système scolaire est hiérarchisé entre les écoles de « riches » et les écoles de « pauvres » – et qu'un élève, et même un élève « pauvre », apprendra plus dans les premières que dans les secondes.

Réfutation des critiques envers l'idée d'une ségrégation sociale aggravant les inégalités

Certains avancent que ce n'est pas la mixité sociale à proprement parler qui influence l'ampleur des inégalités scolaires, mais plutôt d'autres pratiques du système scolaire, principalement le redoublement et la présence de filières précoces. Il est vrai que les pays qui pratiquent intensivement le redoublement et qui séparent rapidement les élèves en filières académiques et professionnelles sont plus inégalitaires [9]. Mais ces trois éléments, bien qu'étant un peu corrélés entre eux ont tendance à se renforcer plutôt qu'à se substituer [10]. En réalité, ce qui explique l'ampleur des inégalités scolaires, c'est principalement le degré de ségrégation du système scolaire. Plus un système sépare les élèves selon leur origine sociale et leur niveau scolaire [11], plus il sera inégalitaire. Cette séparation prend plusieurs formes non exclusives : redoublement (on sépare les élèves dans des années différentes), filiarisation intense et précoce (on les sépare dans des types d'enseignement ou des options différentes) et ségrégation sociale (on les sépare dans des écoles différentes, voire dans des classes différentes [12]). À l'opposé, les systèmes les plus égalitaires sont ceux qui gardent ensemble le plus longtemps possible les élèves de niveau et d'origine sociale différentes.

D'autres argumentent que cet effet de la mixité sociale n'est qu'apparent parce qu'il s'expliquerait simplement par le fait que les pays à inégalité scolaire faible sont souvent des pays à faibles inégalités de revenus. Cependant, ce déterminisme des inégalités économiques n'est pas constaté dans les faits. Pour l'illustrer, j'ai croisé dans le graphique 2, l'ampleur de l'inégalité de revenu avec celle des inégalités scolaires [13] : on n'observe pas de lien entre ces deux indicateurs. En réalité, et c'est assez logique, l'ampleur des inégalités scolaires dépend principalement du système éducatif lui-même. Les inégalités de revenus, quant à elles, dépendent de mécanismes plus directement liés aux revenus : progressivité de l'impôt, développement de la sécurité sociale, encadrement des salaires par la négociation collective...

Enfin, on entend parfois que ce n'est pas la faiblesse de la mixité sociale dans les écoles qui accroît les inégalités scolaires, mais le fait que les écoles ont des niveaux très différents qui conduit les parents à développer des stratégies de choix d'école – plus ou moins développées selon les classes sociales – menant in fine à des écoles ségréguées. Selon cette hypothèse, il faut d'abord améliorer le niveau des mauvaises écoles ; ce qui conduira naturellement à une mixité sociale dans l'école. Il est probablement vrai que le lien entre ségrégation scolaire et inégalités entre écoles va dans les deux sens, mais il est difficile d'imaginer un système avec des écoles socialement très ségréguées où ces dernières ne seraient pas hiérarchisées. Il n'y a pas de système scolaire qui arrive à combiner des écoles socialement ségréguées avec des inégalités scolaires de faible ampleur (revoir graphique 1). De plus, sans toucher à la ségrégation scolaire, comment améliorer le niveau des écoles ? D'un point de vue technique, déségréguer les écoles est tout à fait possible [14] – même si d'un point de vue politique, cela semble bien plus compliqué.

Deux limites aux effets positifs de la mixité sociale

Même si la faiblesse de la mixité sociale dans les écoles est une des principales causes (avec l'usage intensif du redoublement et l'organisation de filières précoces) de l'ampleur des inégalités scolaires en Belgique, il faut reconnaître deux limites aux effets bénéfiques de la mixité sociale.

D'une part, une réelle politique de mixité sociale à l'école ne se limite pas à mélanger des élèves de différentes classes sociales. Il faut aussi les intégrer. Les systèmes scolaires les plus égalitaires arrivent à garder ensemble des élèves d'origine différentes parce qu'ils développent un suivi et des aides individualisés des élèves [15]. Pour être vraiment efficace, la promotion de la mixité sociale implique une déségrégation globale du système scolaire. C'est probablement les problèmes des différentes réformes promouvant plus d'égalité scolaire en Communauté française : sans changement systémique du caractère ségrégatif de l'enseignement, elles ne font que différer ou déplacer les pratiques et n'ont au mieux qu'un effet marginal [16]. En outre, une réelle politique de mixité sociale doit en outre être mise en place au moins au niveau régional ou communautaire, notamment une réforme des processus d'inscription des élèves en quelque chose de plus proactif (attribution ou proposition d'école). De simples actions de promotions de la mixité sociale au niveau de certaines écoles ne remettraient pas en cause le caractère ségrégué du système scolaire : elles ne conduiraient qu'à un changement de la position de ces établissements dans la hiérarchie scolaire par des phénomènes de « paupérisation » ou de « gentrification » de certaines écoles.

D'autre part, la mixité sociale ne peut pas résoudre la totalité des inégalités scolaire. Si les systèmes scolaires socialement plus mixtes présentent des inégalités de plus faible ampleur, elles sont toujours présentes – dans le graphique 1, aucun pays n'a un indice d'inégalité de 0. De manière similaire si les modèles mathématiques mentionnés plus haut mettent en évidence l'effet de composition, ils montrent aussi que, même en prenant compte le niveau socio-économique moyen de l'école, l'origine sociale individuelle de l'élève a un effet important sur la performance scolaire. Cela tient probablement au fait que la culture scolaire est plus proche de la culture des élites. Remettre en cause cet élément me semble également nécessaire si l'on veut aller vers plus d'égalité scolaire. Par exemple, si l'objectif est l'analyse d'œuvres littéraires, pourquoi lire Madame Bovary plutôt qu'un roman de science-fiction ? On peut tout aussi bien développer l'expression artistique à travers la réalisation d'un clip de rap qu'avec la création d'une pièce de théâtre ?


[1] Dans cet article, je ne distingue pas les deux Communautés (française et flamande) qui organisent l'enseignement en Belgique, parce qu'en regard de l'ampleur des inégalités scolaires, de la mixité sociale et des autres pratiques pédagogiques pertinentes (usage fréquent du redoublement et organisation de filières précoces notamment), elles sont très similaires. Elles se distinguent néanmoins par des performances moyennes différentes (un enseignement globalement de meilleure qualité en Flandre), mais c'est une autre histoire.

[6] Ces indicateurs proviennent de PISA 2015. PISA est une enquête triannuelle mesurant le niveau en sciences, mathématiques et lecture des élèves de 15 ans dans de nombreux pays. Techniquement, l'indicateur de ségrégation sociale entre écoles est le coefficient de corrélation intra-classe de l'indice socio-économique des élèves. L'indice socio-économique de l'élève est une mesure de l'origine sociale synthétisant plusieurs variables : profession des parents, diplôme des parents et possession par le ménage de biens à valeur économique (ex. une voiture) et culturelle (ex. des livres). L'indicateur d'inégalité scolaire est le coefficient de corrélation entre l'indice socio-économique des élèves et leurs scores au test PISA en science. Tous les pays de l'OCDE sont repris sur le graphique, à l'exception de la Turquie, du Mexique, du Chili et de la France. Pour cette dernière, PISA ne publie pas de mesure de ségrégation scolaire. Cependant, ce pays présente une forte inégalité scolaire (un coefficient de 0,45) et d'autres mesures (voir par exemple l'étude de l'APED) montrent une forte ségrégation dans ce pays, ce qui tend à confirmer la relation observée sur le graphique. Pour ceux qui aiment les chiffres, le coefficient de corrélation entre ces deux variables est de 0,68 – ce qui est élevé.

[7] Je reprends ici les résultats d'études de la fondation Roi Baudouin menées respectivement sur les données PISA 2012 (voir tableau p. 40 et commentaires pages suivantes) et PISA 2015 (voir tableau p. 47 et commentaires pages suivantes).

[8] On conçoit parfois les exigences élevées comme une cause des inégalités dans certaines écoles : les enfants de milieux populaires n'arrivant pas suivre le rythme imposé par les exigences de l'enseignant. Si cela peut être vrai dans certains cas, ce phénomène est spécifique à notre système scolaire ségrégatif où dès qu'un enfant présente des difficultés il est relégué à travers le redoublement, le changement d'école ou le changement de filière. Il faut reconnaître que l'exigence est centrale dans les processus d'apprentissages (un enfant qui ne serait mis que face à des tâches qu'il sait déjà faire n'apprendrait rien) et que des différences d'exigence conduiront nécessairement à des différences de niveaux. C'est plutôt l'utilisation sociale de l'exigence (pour exclure plutôt que pour apprendre de nouvelles choses) qui peut avoir un effet négatif.

[10] Dans une comparaison internationale, il est difficile de tester les effets de ces variables simultanément, parce que le nombre de pays comparables est forcément limité et ces trois facteurs explicatifs peuvent être mesurés de différentes manières. Par exemple, la mesure du redoublement peut (ou non) prendre en compte les redoublements successifs ; on peut mesurer la précocité de la filiarisation, son intensité, définir de manière stricte ou large (options) les filières. Néanmoins, en intégrant l'indicateur de ségrégation utilisé plus haut, la part des élèves ayant au moins redoublé une fois et la part des élèves scolarisés dans une filière technique ou professionnelle dans une régression sur l'ampleur des inégalités scolaires, l'effet de l'indicateur de ségrégation reste statistiquement significatif et important. Seul l'effet des filières n'est pas statistiquement significatif, mais cette dernière variable est celle qui est la plus difficile à mesurer. Par ailleurs, on observe dans le modèle mathématique évoqué plus haut que la filière suivie, le redoublement et l'origine sociale moyenne de l'école sont simultanément statistiquement significatifs. Ce qui est un indice du fait que ces trois éléments ne sont pas totalement redondants.

[11] Ces deux types de ségrégations (sociale et académique) étant fortement liées, en particulier dans les systèmes scolaires ségrégués, il est souvent difficile en pratique de les distinguer.

[12] Faute de données disponibles, je n'aborde pas ici directement la question de la mixité sociale dans les classes, pourtant au centre des mécanismes affectant les inégalités. Comme mentionné dans Mixité résidentielle, mixité scolaire et performances scolaires, il est vrai que la mixité sociale dans les écoles n'implique pas nécessairement une mixité sociale dans les classes. Dans un pays très ségrégué, comme la Belgique, certaines écoles répartissent les élèves dans des classes différentes en fonction de leur niveau scolaire et/ou de leur origine sociale. Cela peut se faire à travers des options différentes (notamment l'immersion linguistique dans l'enseignement fondamental) ou sous couvert de différentes approches pédagogiques ou d'approches de l'enseignant – certaines manières d'enseigner soi-disant plus adaptées à certains « types » d'enfants. La question des différentes filières (générales, techniques et professionnelles) limite aussi la mixité sociale dans les classes, mais aussi dans les écoles – nombreuses écoles se spécialisant dans certaines filières. Cependant, si la mixité sociale dans les écoles n'est pas une condition suffisante à la mixité sociale dans les classes, elle en est une condition nécessaire : la mixité dans la classe ne peut pas, par définition, être plus grande que la mixité dans l'école. Par ailleurs, elle devient une condition suffisante dans les petites écoles qui n'accueillent pas plus d'une classe par année. De manière générale, la ségrégation sociale entre classes au sein de l'école est limitée par le nombre de classes – elle est donc moins facilement réalisable dans les petites écoles. Si le lien entre mixité dans les écoles et mixité dans les classes est loin d'être direct et automatique, on ne peut le nier totalement.

[13] L'inégalité de revenu est mesurée par le coefficient de Gini sur base de l'enquête SILC. Seuls les pays (européens) qui ont participé à cette enquête sont inclus dans le graphique. Pour plus d'informations sur cet indicateur, voir ici.

[15] N. Mons, Les nouvelles politiques éducatives, Paris, PUF, 2007.

[16] Par exemple, si le décret inscription intègre la mixité sociale parmi ses objectifs, il ne va vraiment pas assez loin pour la réaliser : seule la première année du secondaire est « régulée » (rien pour l'enseignement fondamental ou les autres années du secondaire) et la logique du choix des parents reste centrale (on ne passe pas à une logique proactive de mixité sociale qui attribuerait ou proposerait des écoles aux enfants). Concernant le redoublement, même si certaines dispositions limitent le redoublement (maximum deux fois en primaire et pas en première secondaire), la Communauté française conserve des taux de redoublement extrêmement élevés par rapport aux autres pays – l'usage de cette pratique ne changeant donc pas fondamentalement, elle est plutôt reportée à certaines années. Concernant le tronc commun, même s'il existe officiellement jusque la fin du premier degré de l'enseignement secondaire, dans les faits plusieurs éléments limitent sa réalisation pleine et entière : la mise en place d'années différenciées, l'organisation de ce premier degré dans des écoles secondaires (destinant de facto dès la première secondaire les adolescents à des filières différentes) et l'utilisation d'options pour pré-orienter les élèves au sein des écoles, sans compter l'enseignement spécialisé qui est en partie utilisé comme filière de relégation pour les élèves « pauvres » dès l'enseignement fondamental.

Airbnb ou comment tirer une rente de sa chambre d'amis

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Airbnb Inc. et sa plateforme de location d'hébergement touristique sont nées en 2008. Un succès explosif a suivi. Dans les villes où le marché du logement est à la fois sous haute tension et non régulé, ce succès ne peut faire qu'accentuer la crise du logement. D'autant plus que le phénomène Airbnb va, spatialement, main dans la main avec la gentrification. Bruxelles ne fait pas exception.

Cela semblait aller de soi. Puisqu'il y avait des gens prêts à accueillir des touristes, puisqu'il y avait des touristes qui ne pouvaient se permettre l'hôtel, la magie de l'Internet les mettrait en contact, pour la plus grande satisfaction des deux parties. On passerait ensuite, discrètement, à une solution payante : les précurseurs qu'étaient hospitalityclub et couchsurfing, eux, ne monnayaient pas leur service.

Succès enthousiasmant pour les uns…

Avec Airbnb, la sauce a pris. Plutôt vite. Deux millions de nuitées touristiques réservées via la plateforme électronique entre l'année de sa création et 2011, puis 10 millions pour la seule année 2012 [1]. Derrière la plateforme, l'entreprise californienne Airbnb Inc., qui prélève 6 à 12% sur chaque transaction, mène une stratégie agressive de rachats de concurrents étrangers, et lève des fonds auprès de grands investisseurs, pour aboutir à une valorisation boursière de 31 milliards de dollars en 2017. Elle est présente dans 65 000 villes et revendique 3 millions de logements dans le monde [2].

À Bruxelles, 230 000 touristes se sont logés via la plateforme au cours de l'année 2016 [3]… alors qu'Airbnb ne possède aucun hébergement. 65% des locations Airbnb concernent des logements entiers, et plus du tiers des « hôtes » inscrits mettent plusieurs logements (ou parties de logements) en location [4]. Pour ces derniers, Airbnb est un réel business : on est bien loin de l'image, promue par les dirigeants de l'entreprise, de l'habitant sympa qui accueille des touristes chez lui pour le plaisir de la rencontre et du partage.

L'enthousiasme surprenant des investisseurs (l'entreprise n'est rentable que depuis 2016) n'est pas partagé par tous. Les premiers coups de gueule sont venus du secteur hôtelier, qui dénonce une concurrence déloyale sur le secteur du logement touristique. Déloyale parce que les hôteliers, à la différence d'Airbnb et de ses logeurs, doivent se conformer à une série de règles : ils doivent enregistrer leur activité, respecter la législation sur le travail, les règles d'hygiène et de sécurité, et payer plusieurs impôts.

… mais inquiétant pour la majorité

Mais depuis son énorme succès, c'est aussi aux habitants que le système Airbnb donne des maux de tête. Parfois littéralement, comme pour cette habitante d'Amsterdam qui se plaint d'un tapage infernal dans l'appartement Airbnb voisin, occupé chaque week-end par un nouveau groupe de fêtards. L'autre inquiétude, plus généralisée, concerne l'effet d'Airbnb sur les marchés locaux du logement. Puisque la mise en location d'un logement rapporte (beaucoup) plus comme logement touristique que comme résidence, le marché s'adapte à ce nouvel usage et les prix grimpent, partout où il existe une activité touristique. Dans une économie capitaliste, la valeur du sol est toujours déterminée par la rentabilité de l'activité que l'on peut y développer. Tant que le marché du logement est non régulé, le prix de vente ou le loyer se fixera sur l'usage le plus lucratif. Même si l'offre Airbnb ne peut pas se développer à l'infini, l'effet de cette concurrence des fonctions peut se faire sentir sur l'ensemble du marché.

L'effet sera direct dans le cas des logements qui sont exclusivement affectés à la résidence touristique : pourquoi garder un locataire à long terme si accueillir quelques touristes chaque mois rapporte plus ? Les centres historiques des villes les plus touristiques se vident de leurs habitants, qui ne trouvent plus à s'y loger.

À Barcelone, la population du quartier gothique, le centre de la vieille ville, est en baisse, et 63% des habitants sont des « temporaires » [5]. À Paris, ce sont des dizaines de milliers d'appartements qui ont été détournés de leur usage premier et échappent à la location pour les Parisiens [6]. À Bruxelles, un gros tiers des 6 200 logements proposés sur Airbnb sont (en 2017) dans ce cas : entièrement affectés au logement des touristes et ce durant une grande partie de l'année [7]. Cela semble peu en comparaison des exemples extrêmes de Paris, Barcelone et autres, mais l'offre est très concentrée dans certains quartiers : la plus forte concentration se trouve dans la zone de la Monnaie – Bourse – Grand-Place ; dans ce quartier les logements Airbnb représentent jusqu'à 1 logement sur 5. Il y a aussi des concentrations notables entre Sainte-Catherine et Saint-Géry, autour de la place du Luxembourg et tout près de la Gare du Midi. Dans le Haut de Saint-Gilles et d'Ixelles, les logements mis sur Airbnb comptent pour environ 5% du stock de logements existant.

Nombre de logements AirBnB par quartier, juillet 2017. Carte : Mathieu Van Criekingen sur base des données de tomslee.net. La plus forte concentration de logements mis sur AirBnB se trouve autour de la place de la Monnaie / Bourse / Grand Place où ceux-ci représentent jusqu'à 1 logement sur 5. Il y a aussi des concentrations notables entre Sainte-Catherine et Saint-Géry, autour de la Place du Luxembourg et tout près de la Gare du Midi. Dans le Haut de Saint-Gilles et d'Ixelles, les logements mis sur AirBnB comptent pour environ 5% du stock de logements existant. À l'Ouest du canal, les logements AirBnB sont très peu nombreux.

De plus, cette pression vient s'ajouter sur un marché du logement extrêmement tendu, où une majorité de Bruxellois sont dans l'impossibilité de se loger convenablement.

Chaque logement affecté au logement touristique diminue d'autant le stock de logements disponibles sur le marché résidentiel, baisse du stock qui fait aussi augmenter la concurrence pour les logements restants, et donc leur prix. L'effet de cette mise en concurrence se fait aussi sentir sur les logements encore occupés comme résidence principale. Des ménages qui ne trouvent pas de logement à leur goût et financièrement dans leurs cordes utilisent Airbnb pour joindre les deux bouts. « On voulait garder un logement chacune, mais ce n'était pas dans nos moyens financièrement. C'est seulement grâce aux rentrées de la location Airbnb qu'on a pu se permettre de garder nos deux appartements », raconte Ledicia. Et Patrick, hôte occasionnel sur Airbnb explique « avec deux enfants, les vacances coûtent cher. Comme on a un bel appartement qui plait aux Français, on le met en location l'été, ça nous fait une rentrée en plus ». La location via Airbnb augmente potentiellement les rentrées financières des locataires, ce qui leur permet d'accepter des loyers plus élevés et indirectement, autorise les propriétaires à demander un loyer plus élevé.

Que ce soit à Lisbonne, Barcelone, Berlin [8] ou Bruxelles [9], les quartiers où les logements Airbnb se concentrent sont d'ailleurs ceux qui subissent déjà la gentrification, où la pénurie de logements abordables se fait le plus sentir. Les deux phénomènes – gentrification et « touristification » – se conjuguent pour en chasser les habitants d'origine, à commencer par les classes populaires. Une évolution sans retour en arrière sauf intervention décidée et rapide des pouvoirs publics.

En 2014, la Région bruxelloise a mis en place une très timide ordonnance censée « réguler » le système de l'hébergement touristique [10]. Cette loi fixe une série de conditions à la mise en location d'un logement via Airbnb. Loin de s'attaquer au fond du problème, elle vise surtout à assurer un certain niveau de qualité aux touristes, et à prélever une petite taxe au passage.

La mise en concurrence de tout avec tout

Airbnb est un des exemples de la mise en concurrence de tout avec tout, de tous avec tous, qu'autorise le couple Internet – politiques néolibérales. En fait, Airbnb, et « l'économie de plateforme » en général, incite tout un chacun à devenir rentier. Une ex-logeuse explique : « tu calcules tout le temps. Un ami te demande de l'héberger, et tu te retrouves à calculer combien il te fait perdre en occupant gratuitement ta chambre d'amis ».

Airbnb est un projet très individualiste, qui met complètement de côté les questions de fonctionnement collectif. Très inégalitaire aussi : les habitants qui jouissent d'un patrimoine immobilier peuvent le rentabiliser tandis que les autres subissent, comme acheteurs ou comme locataires de logements, la hausse des prix.

Pourtant, du point de vue du logement, il n'y a pas d'innovation fondamentale. Notre système du logement est, en soi, inégalitaire et producteur de pauvreté. On pousse juste un cran plus loin la logique qui nous a déjà mené à l'actuelle crise du logement : des logements considérés comme des marchandises, des propriétaires encouragés à rechercher la rentabilité maximum et un gouvernement qui n'a pas le courage de fixer un plafond au prix qu'ils peuvent atteindre.

Nul besoin, donc, de chercher une « solution innovante » : à vieux problèmes, vieilles recettes. Si les prix sont trop hauts, il faut les réguler. Si la concurrence pose problème, il faut sortir les logements du marché et augmenter massivement la proportion de logements publics.


[1] « Airbnb.com franchit le cap des 10 millions de nuitées », lechotouristique.com, 20 juin 2012.

[2] « Après avoir levé 1 milliard, Airbnb atteint 31 milliards de dollars de valorisation », frenchweb.fr, 10 mars 2017.

[3] À comparer aux 5,5 millions de nuitées touristiques recensées par les hôtels bruxellois durant la même année. Source : Baromètre touristique de la Région Bruxelles-Capitale sur visit.brussels.

[5] « Adieu voisins, bonjour touristes : le cri d'alarme des villes européennes », rtbf.be, 5 juillet 2017.

[6] « Airbnb, l'envers du décor », tempsreel.nouvelobs.com, 24 août 2013.

[7] Soit 2 389 « entire homes or apartments highly available year-round for tourists » d'après insideairbnb.com.

[9] Les Airbnb's sont concentrés à Saint-Gilles, Ixelles et dans le Pentagone – une géographie différente de celle des hôtels. Source : « Airbnb vooral populair in Vijfhoek, Sint-Gillis en Elsene », bruzz.be, 8 septembre 2015.

[10] Pour les détails voir par exemple Anne-Sophie Dupont, « Airbnb à Bruxelles : une menace pour l'offre de logements ? », dans le n°63 d'Art.23, sur rbdh-bbrow.be.

Mixité résidentielle, mixité scolaire et performances scolaires

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Face aux piètres performances des élèves issus de l'enseignement de la Communauté française de Belgique ainsi qu'aux fortes inégalités mises en lumière par les tests internationaux (PISA), la classe politique francophone s'interroge sur les réponses à apporter. Les inégalités entre élèves – et donc les faibles performances des élèves issus de milieux défavorisés – ont en particulier été interprétées comme la conséquence de l'absence de mixité sociale au sein des écoles. Cette absence de mixité peut se comprendre comme la conséquence du libre choix de l'école qui fait du système scolaire belge francophone un quasi-marché, où les écoles entrent en compétition pour les (« bons ») élèves et les parents pour les (« bonnes ») écoles. C'est dans ce contexte que le décret mixité (2008) a été pensé, en introduisant une certaine régulation dans l'inscription en première secondaire.

En effet, la mixité – quelle que soit l'adjectif qu'on lui appose – se voit attribuer de multiples vertus [1]. Dans le domaine scolaire, la mixité sociale améliorerait les performances scolaires des élèves issus des milieux défavorisés. Cette hypothèse, couplée à l'idée que les élèves d'un même quartier tendent à se retrouver scolarisés dans les mêmes écoles, conduit à insister sur les effets positifs de la mixité non seulement dans les écoles, mais aussi dans les quartiers résidentiels. De manière générale, les personnes de faible niveau socio-économique verraient en moyenne leurs difficultés encore s'amplifier du fait de leur concentration au sein d'un même territoire local. Les politiques urbaines de mixité sociale se justifieraient alors par la nécessité de réduire ces effets négatifs d'amplification.

Les effets de quartier ont suscité de très larges débats, d'abord aux États-Unis où ils ont été étudiés plus précocement. Déjà dans les années 1960, Sewell et Armer avancent que l'importance de ces effets sur la réussite scolaire est fortement surestimée : en l'absence de données individuelles et familiales suffisamment précises, on attribuerait erronément aux quartiers des effets principalement liés aux caractéristiques spécifiques de leurs résidents.

Ce point de vue est resté controversé, et plusieurs catégories de mécanismes ont été avancées pour expliquer l'influence éventuelle du quartier, par exemple sur le développement et la scolarité des jeunes : les effets de normes et de modèles, voire de contagion, liés aux influences personnelles (que ce soit celles des pairs ou celle des adultes du quartier) ; la disponibilité et la qualité des services locaux (écoles, services parascolaires, infrastructures de soins,…) ; le fonctionnement local des institutions (police,…) ; la diversité des réseaux sociaux accessibles (en particulier ceux permettant de nouer des liens au-delà de la communauté locale) ; ou encore l'isolement géographique ou l'exposition à la violence locale. Cependant, des tentatives de synthèse menées dès la fin des années 1990 n'ont pas permis d'avancer des conclusions claires, ni sur l'intensité des effets attribuables sans ambiguïté au quartier, ni sur les mécanismes en œuvre [2].

C'est donc dans le cadre d'hypothèses très incertaines que s'inscrivent les bénéfices attendus des politiques de mixité résidentielle. Au niveau scolaire, ils supposent très schématiquement une chaîne de causalité simple, décomposable en trois relations que nous examinerons ici brièvement dans le cas de Bruxelles (Fig. 1) : le lien entre la mixité sociale dans les quartiers et dans les écoles (relation 1) , celui entre la mixité au niveau de l'école et la mixité au niveau des classes (relation 2, dont nous dirons peu de choses), et celui entre mixité scolaire et performances des élèves (relation 3). Dans cet article, nous n'examinons que la première relation ; un article ultérieur explorera la troisième.

Figure 1. Mixité sociale dans les quartiers et dans les écoles.

Les bénéfices scolaires attendus des politiques de mixité résidentielle supposent, au moins implicitement, que la composition sociale des quartiers tend largement à se refléter dans les écoles locales. Cette hypothèse ne va nullement de soi. En l'occurrence, elle ne se vérifie pas dans le cas bruxellois, y compris au niveau de l'enseignement primaire où les élèves sont le plus fréquemment scolarisés dans une école de proximité. En réalité, même à ce niveau, les écoles ont un recrutement socialement sélectif qui mène à une mixité scolaire bien inférieure à celle rencontrée dans les quartiers. C'est ce qu'illustre la Figure 2. La carte du haut (Fig. 2 A) montre le niveau socio-économique moyen effectivement observé dans les écoles primaires à Bruxelles [3]. Comme attendu, les écoles situées dans le croissant pauvre sont pour la plupart en rouge ou orange foncé, associés aux niveaux socio-économiques les plus faibles, alors que celles situées dans le cadrant sud-est aisé sont très majoritairement dans les tons bleus foncés. A première vue, la carte semble donc plutôt appuyer l'hypothèse selon laquelle la composition sociale des écoles refléterait celle des quartiers. C'est pourtant loin d'être le cas. La carte en bas à gauche montre en effet ce que devrait effectivement être leur niveau socio-économique si les écoles accueillaient sans sélection sociale les élèves au sein des quartiers dans lesquels elles recrutent : la carte est beaucoup plus pâle, ce qui signifie que les écarts socio-économiques entre établissements seraient nettement moindres si les écoles reflétaient seulement la structure sociale des quartiers de résidence de leurs élèves. Ajoutons que la sélection sociale au sein des quartiers de résidence contribue à l'inégalité socio-économique entre écoles bien davantage que le fait que certaines écoles, à même distance autour d'elle, recrutent surtout dans les quartiers les plus riches, et d'autres dans les quartiers les plus pauvres. La carte en bas à gauche montre en effet ce que devrait être le niveau socio-économique des écoles non seulement sans sélection à l'intérieur même des quartiers, mais aussi sans orientation préférentielle de leur recrutement dans certains quartiers résidentiels, en fonction de leur profil socio-économique moyen. On voit que la carte pâlit encore, mais dans une bien moindre mesure, ce qui est d'autant plus remarquable que Bruxelles est marquée par de fortes fractures socio-géograhiques, avec de fortes disparités socio-économique entre quartiers [4].

Ainsi, la mixité sociale (relative) dans les quartiers résidentiels est très loin de se refléter systématiquement dans les écoles, principalement en raison des mécanismes de sélection au sein des espaces résidentiels locaux. Au lieu de se retrouver scolarisés ensemble dans les mêmes écoles locales, les élèves de milieux sociaux différents tendent, même s'ils habitent dans un même quartier, et ce dès le niveau maternel, à se retrouver scolarisés dans des écoles différentes. Autrement dit, la mixité sociale résidentielle tend à se dissiper en une dualisation au niveau des écoles fréquentées.

Figure 2. Comparaison entre le niveau socio-économique observé par implantation (A) et les niveaux théoriques en cas de tirage aléatoire dans le bassin de recrutement observé (B) ou dans un bassin théorique (C) (Communauté française 2011/12-2013/14 ; Communauté flamande 2010/11-2012/13).

Lecture de la Figure 2 : La carte A mesure le niveau socio-économique moyen des élèves des établissements primaires La carte B montre ce que serait ce niveau socio-économique moyen si les écoles recrutaient leurs élèves de façon aléatoire dans chacun des quartiers où ces écoles recrutent effectivement. La carte C montre ce que serait le niveau socio-économique des écoles si elles recrutaient simplement en fonction de la distance.

On soulignera de plus que les effets de dualisation scolaire n'apparaissent pas avec la même intensité dans tous les quartiers présentant une forte mixité sociale résidentielle. Ils apparaissent plus marqués aux marges des quartiers de très faible niveau socio-économique, entre autres dans plusieurs quartiers où les politiques publiques de rehaussement de la mixité ont été particulièrement soutenues et ont conduit à des processus marqués de gentrification. Ceci suggère que le renforcement de la mixité sociale résidentielle obtenue au travers des politiques de mixité urbaine a débouché, plutôt que sur un surcroît correspondant de mixité dans les écoles, sur un renforcement des effets de dualisation.

Figure 3. Dualisation quant aux écoles fréquentées par les élèves du quartier (Communauté française, 2011/12-2013/14).

Lecture de la Figure 3 : La carte montre pour chaque quartier l'écart moyen entre le niveau socio-économique des écoles fréquentées par les élèves du quartier. Le niveau rouge signifie par exemple un écart socio-économique très élevé entre les différentes écoles fréquentées par les élèves du quartier.

La mixité scolaire, si tel est l'objectif visé, ne peut donc pas être obtenue par les politiques de mixité résidentielle ; elle exige avant tout une politique volontariste portant directement sur le système d'enseignement, en particulier la mise en cause de la liberté de choix en matière de scolarisation des enfants. Dans ce sens, si le décret mixité a eu pour objectif de réguler modérément l'inscription scolaire, son effet ne peut être que limité étant donné qu'il ne concerne que l'inscription à l'entrée du secondaire. Il ne peut donc pas avoir d'effet sur l'enseignement fondamental. Par ailleurs, les sélections qui s'opèrent après la première secondaire limitent aussi son effet sur la mixité dans le secondaire.

Nous ne nous attarderons pas sur la deuxième de ces relations, qui malgré son importance n'a guère été étudiée à Bruxelles. Il est pourtant impératif de souligner que la mixité sociale au sein d'une implantation scolaire ne garantit nullement une mixité sociale équivalente au sein des classes. Une étude menée en Communauté française conclut que déjà dans le secondaire inférieur, donc avant les séparations en filières générale, technique et professionnelle, entre un cinquième et un tiers de la ségrégation socioé-conomique entre élèves correspondrait à de la ségrégation entre classes au sein même des établissements. Cette ségrégation s'expliquerait en partie par la sélection académique, mais sans s'y réduire. L'étude avance par ailleurs l'hypothèse que la diminution de la ségrégation entre écoles induite par les décrets « mixité » régulant les inscriptions à l'entrée du secondaire pourrait conduire à une amplification de cette ségrégation intra-écoles, et limiter ainsi les effets de mixité sociale [5].

Quant au lien entre mixité scolaire et performances des élèves, il reste l'objet de débats scientifiques. Nous examinerons cette question plus en détail dans un article ultérieur.


[1] Lire à ce sujet "La mixité, c'est surtout pour les (quartiers) pauvres", G. Van Hamme et P. Marissal

[2] Ellen et Turner, 1997 ; Brooks-Gun et al., 1997

[3] Il est calculé en faisant la moyenne des indices individuels des élèves, lui-même estimé en synthétisant plusieurs caractéristiques socio-économiques de leurs familles : le revenu, le plus haut niveau de diplôme dans le ménage, la part des adultes exerçant un travail rémunéré, le type de travail occupé, etc.

[5] Danhier J. Et al., 2016, Ségrégation intra-établissement en Fédération Wallonie-Bruxelles, Congrès de l'AREF, MONS, 7-04-2016

Non take-up.brussels ou le non recours aux droits sociaux en Région bruxelloise

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Qu'est-ce que le non-recours aux droits sociaux ? Le non-recours renvoie à toute offre publique non réalisée pour tout droit ou service auquel des citoyens éligibles peuvent prétendre [1]. L'Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles capitale en a dressé un premier état des lieux (« Aperçus du non recours aux droits sociaux en Région bruxelloise », 2017).

Diverses situations de non-recours aux droits sociaux

L'étude du non-recours sous l'angle des situations individuelles [2] montre que les Bruxellois y sont fortement exposés. D'abord, par un non accès extrêmement fréquent aux droits et services. Les personnes se perdent dans la complexité des informations et des démarches administratives car les critères de plus en plus exigeants [3] compliquent la demande (régularisation et traitement des dossiers) et engendrent des délais. C'est le « parcours du combattant » :

L'agent de la banque était gentil, il m'a donné les preuves qu'il avait fermé ça. Ils m'ont donné les preuves et j'ai montré à l'AS (…). Ils m'ont dit d'envoyer le papier de la mutuelle pour prouver que je suis en ordre. Je pars à la mutuelle je fournis tous les documents qu'elle me demande. Tout. Pour lui dire que je suis en ordre de mutuelle, je lui fournis les papiers. Ils me disent encore d'emmener la composition de ménage, je lui ai amené alors qu'elle voit tout devant son ordinateur (…). Celui qui m'a dit « toi avec ta femme vous n'êtes pas séparés » je dis « non », et je lui dis « mais c'est faux ». L'AS me dit « je le vois devant mon ordinateur vous n'êtes pas divorcés ». Mais moi je ne cherche pas … on est divorcés parce que c'est l'avocat … Il m'a dit d'envoyer la lettre mais moi j'ai perdu la lettre, donc j'ai demandé à ma femme et elle m'a donné le papier pour montrer ce que le juge a décidé. (…) J'ai amené cette lettre à l'AS.

Une autre situation de non-recours, proche du non-accès est l'exclusion d'un droit via par exemple, la suppression d'un droit (ou service) ou s'il y a un refus d'octroi (au guichet, par courrier, …) alors que la personne est éligible :

(…) exclusion de droit parce que moi aujourd'hui j'ai mes droits mais aujourd'hui on m'exclut, on me fait du pingpong administratif. Au moment où ils m'ont dit de chercher une adresse alors que le CPAS peut me donner une adresse de référence, ils m'ont exclu de mon droit pour me jeter dans un autre argument que moi je ne comprends pas. (…) C'est madame A. qui m'a dit pour l'adresse de référence mais je le savais déjà, je m'étais renseigné. Je me suis déjà renseigné dans le droit social, je prends du temps (4-5 heures) pour lire ça sur internet. Tout ce qui est le droit pour comprendre. Parce que moi, je n'avais pas ce temps-là avant, j'ai appelé aussi un de mes amis et il m'a dit « attends j'appelle mon avocat », l'avocat me dit ça « mais dites-le », je viens et je dis « madame, au lieu de me faire jongler, actuellement la maison où je suis, avoir une maison sur Bruxelles c'est très difficile. Donnez-moi une adresse de référence ». Et elle me dit « non, on ne peut pas, il faut que vous cherchiez vous-même où vous dormez ». C'est m'exclure de mes droits.

La non connaissance des droits est également très fréquente. Une distribution d'informations ne peut à elle seule résoudre la non connaissance des droits. C'est avant tout de la compréhension du lien entre sa situation, son droit et l'ensemble des services responsables de l'octroi qui permet la connaissance. Il faut aussi : bien comprendre le jargon administratif, juridique et maitriser la langue, comprendre et répondre aux conditions, rapidement faire les démarches, … Mais les personnes reçoivent trop ou trop peu d'informations, des informations erronées ou non actualisées qui peuvent ensuite parfois entraîner une perte temporaire ou définitive du droit par inéligibilité due à la perte de temps pour obtenir l'information correcte. Les services (généralistes ou spécialisés) et institutions éprouvent également de plus en plus de difficultés à analyser les situations en raison de la complexification et des changements des législations :

Ça, c'est du vécu, c'est ce que beaucoup de gens vivent. C'est une non connaissance et aussi on ne nous informe pas assez bien donc la personne, bah je lui fais confiance, elle travaille au syndicat je vais la voir, je vous rentre mes documents de la mutuelle et vous faites le nécessaire auprès de l'ONEM. Ce n'est pas à moi de vérifier et de vous dire « est-ce que vous avez fait le nécessaire auprès de l'ONEM madame ? ». C'est après autant de mois que j'apprends qu'on m'a indemnisé des petits montants (des 100-200) puis au total après une année ça devient 2000 et des … Quand ils se rendent compte qu'ils ont indemnisé des deux côtés alors ils vous demandent l'indu. Moi j'ai remboursé parce que je n'ai pas envie de problèmes, j'évite les problèmes même si je me serre la vis. Mais d'un autre côté je ne vois pas pourquoi c'est à nous de payer les boulettes des autres.

Le non-recours c'est aussi la non proposition des droits et services par des intervenants. Involontaire ou délibérée, la non proposition est intimement liée à des enjeux institutionnels (manque de temps, turnover, consignes internes, devoir d'équilibre budgétaire, subjectivité du pouvoir d'appréciation des intervenants, …) et à la relation de plus ne plus asymétrique entre intervenants des pouvoirs publics et citoyens dans ce contexte de précarisation des situations de vie des personnes.

Et au niveau, par exemple de l'institution de la sécurité sociale, on va cacher les aides, et on va taire qu'on offre des aides.

Certaines personnes peuvent aussi être en situation de non-recours car elles ne demandent pas (ou plus) leurs droits après plusieurs expériences négatives (mauvais accueil, délais trop longs, humiliation, absence de suivi, refus, exigences disproportionnées, …). À ces facteurs peuvent aussi se mêler des représentations sociales qui éloignent a priori les personnes des institutions (ce que signifie « faire une demande », devenir « allocataire du CPAS », « chômeur », « malade », « handicapé »).

Mais oui ça m'est arrivé hein. Le droit donc je savais que (…) le droit d'avoir l'épicerie sociale et des colis. Au début je n'osais pas le demander parce que j'étais gênée, parce que je me disais ouhlala je suis vraiment pauvre et je vais devoir vraiment aller demander la charité. Et puis après il y en a qui me disaient : « oui t'as droit, t'as droit » et bon après je me suis dit oui, bon …. Mais quand on est vraiment au bout du rouleau on se dit, enfin … c'est une honte moi je trouve. Par contre quand, quand ça va un petit peu mieux et qu'on sait qu'on y a droit et que ça met un peu de beurre dans les épinards, là ça va. Mais quand on sait que c'est vraiment les seules choses qui vont nous aider à aller mieux, on se sent très mal, on est très, on se sent écrasé, humilié. Un moment donné je n'y allais plus parce que j'étais humiliée et comme j'avais un anneau j'en profitais de manger moins pour laisser plus à mes enfants. (…)

Non accès, exclusion, non connaissance, non proposition et non demande de droit(s) ou service(s) sont des situations concrètes de non-recours aux droits. Aucun des droits sociaux fondamentaux [4] n'est épargné par le phénomène. Pour chaque droit étudié [5], il y a présence systématique de non-recours.

Droit au logement

En matière de logement, il faut d'abord souligner un non accès pour de nombreux Bruxellois locataires et précaires à un logement abordable et adéquat. Mais aussi, une non proposition par les intervenants de diverses aides au logement régionales (conditions irréalistes, délais d'octroi, …). La forte demande de logement (milliers de ménages sur listes d'attente pour un logement social ou d'agence immobilière sociale, …) crée une non demande de personnes éligibles qui ne s'inscrivent pas/plus sur ces listes. Or ce droit constitutionnel est un véritable socle dont découlent plusieurs autres droits sociaux [6].

Non, non juste en attente depuis 15 ans. Ça devient, je ne sais pas quel mot utiliser (…) Là on a une chambre pour les trois, une petite chambre qui fait la moitié de celle-ci. Elle [un bébé] ça va maintenant, elle dort encore avec nous mais voilà. Les logements, c'est grave …

En outre, le loyer prend une part telle dans le budget mensuel qu'une absence de protection sociale, même temporaire, peut avoir pour conséquence : une perte du logement (expulsion, départs forcés …), un temps de débrouille, d'hébergement d'urgence, de mal logement...

Droit à l'assurance chômage

Les évolutions du droit à l'assurance chômage sont particulièrement illustratives de la tendance au durcissement d'accès par des critères cumulatifs (nombre de jours, période, démarches délai pour faire la demande…) alors que les caractéristiques des emplois occupés (courte durée, temps partiel, intérims, statuts précaires, …) permettent de moins en moins d'y répondre. Le rétrécissement de l'accès et du maintien du droit au chômage tend à amplifier le (risque de) non-recours à chaque fois que les personnes passent de l'emploi au chômage ou doivent revenir au chômage.

– J'ai été encore convoqué il y a 1 mois. Et j'ai fait une formation de 6 mois puis j'ai travaillé pendant 1 mois, j'ai travaillé avant la formation pendant quelques jours encore. C'est que des jours par-ci par-là. Je ne sais pas faire autrement, je n'ai rien trouvé de fixe. Des contrats d'intérims oui au jour le jour. Et j'arrive au rendez-vous « écoutez monsieur, le temps où vous avez perçu le chômage vous n'avez pas fourni assez de preuves comme quoi vous bougiez et que vous travailliez. Écoutez, vous n'avez rempli qu'un tiers de votre contrat » (…) Et donc, voilà, 6 mois de sanction.
– Ils veulent un chiffre. Ils vous avaient dit qu'il fallait ramener 8 recherches par mois ou un … ?
– Même pas, même pas, ils ne m'ont pas donné de nombre précis. Rien du tout.

Droit à la formation

L'analyse des droits et services à la formation montrent qu'une part des personnes ne demande pas ou plus à suivre une formation (puisque cela ne permet pas forcément d'obtenir un emploi) ; une autre part n'y a pas accès (sélections, conditions des organismes de formation, …). D'autres sont orientées (de manière parfois contrainte) vers des parcours de formation pour conserver le droit au chômage ou à l'intégration sociale.

J'ai un cas de stagiaire qui a plus ou moins entre 20 et 25. Lui, au départ il était au chômage. Il avait reçu son chômage grâce aux études et maintenant c'est fin de droit après 3 ans, il n'y a plus droit. Donc on va au CPAS. (…) Dans un premier temps, ils lui disent : « oui tu peux faire la formation ». Il commence la formation, on l'inscrit, tout va bien. Et du jour au lendemain le comité dit : « bah non tu ne peux plus faire ta formation, tu dois faire un article 60 donc tu dois sortir du système de formation pour que tu trouves un emploi. C'était 1 an hein et pour lui c'était, je crois du style nettoyage (…) Même l'assistant social a défendu le dossier pour qu'on ne lui donne pas cet article 60 a dit : « je suis désolé, j'ai tout fait et malgré tout le comité a décidé que … ».

Droit à la santé

En matière de droit à la santé, l'intervention majorée en soins de santé (pourtant partiellement automatisée) révèle de nombreuses situations de non connaissance, de non proposition, de non demande malgré l'obligation légale de proactivité de la part des mutualités. En outre, bien souvent, des personnes confrontées à différentes formes de précarités reportent leurs soins de santé (consultations, traitements, médication), ces reports sont une forme de non demande devant être prise au sérieux au vu des enjeux sociaux et démographiques régionaux (boom démographique, vieillissement, …).

J'ai l'impression qu'on ne peut pas être malade, je ne peux pas, … je ne peux pas être malade, je ne peux pas être fatiguée, il faut se justifier dans tout, même dans sa maladie.

Droit à l'aide sociale [7] dans un contexte de durcissement d'accès aux droits

Dans ce contexte de durcissement des droits, dans une Région aux taux de pauvreté stables et élevés : le non recours au droit à l'aide sociale est extrêmement inquiétant. A l'inverse, nombreuses sont les situations de non accès qui s'expliquent notamment par le manque de compréhension face aux dix-neuf pratiques et « styles organisationnels » propres à chaque CPAS. La non connaissance des conditions d'octroi et de ces modalités d'organisation produisent tous les types de non-recours (aide sociale ou revenu d'intégration) ainsi que l'épuisement des personnes et des intervenants (associatifs, publics, privés). Plus que n'importe quelles autres institutions, les CPAS demeurent tributaires d'une image synonyme « d'assistance » qui font qu'une part des personnes n'y demandera jamais (plus) d'aide.

Là je le dis en étant honnête, parce que ce n'est pas un truc que je dis facilement mais ça rassure parce que je me dis ok en fait je ne suis pas dans la précarité parce que j'ai quand même plus de chances etc. Donc le fait d'être au courant d'un droit et de ne pas le demander, surtout quand il s'agit du CPAS, du dernier filet, parce qu'il y a une identité CPAS hein, il y a une perception, un regard social. Et le fait de ne pas le demander c'est quelque part se mettre en danger au niveau de la précarité mais se rassurer sur son positionnement social (…) c'est une résistance sur la dignité. Ce qui est paradoxal c'est que c'est un droit et que je ne devrais pas penser ça. Mais le fait que je me le dise comme ça, ça veut dire que j'énonce tout un discours dans lequel je suis pris, que plein de gens disent et qui circule.

Une très forte pression repose actuellement sur les CPAS (taux de croissance élevés des nouveaux bénéficiaires, nouvelles demandes …) étranglés par ailleurs, par des compressions budgétaires dans le cadre de transferts financiers (obligations, conditionnalités entre niveaux de pouvoirs fédéraux et locaux).

Instabilité des statuts et instabilité des revenus

L'analyse des parcours socio-administratifs des personnes [8] met en évidence des changements de statuts qui augmentent un risque potentiel de non-recours. À chaque changement de statut, des personnes peuvent vivre une situation de non recours. Or ces changements sont de plus en plus fréquents. Ils sont induits à la fois par des dispositifs d'activation, des risques sociaux et des événements de la vie.

Cette instabilité des statuts se traduit par une instabilité de revenus qui a des conséquences concrètes (pertes de logement, déménagement, endettement, …) dans la vie des personnes.

Entre deux statuts, lors de ces changements, ces moments de (risque de) non-recours s'allongent dans le temps et les situations s'aggravent. De manière générale, l'analyse des parcours montre le renforcement d'un « espace de précarités » où les personnes passent d'un statut précaire à un autre statut précaire pour de nombreuses raisons : conditionnalisation et contractualisation croissantes, réorientations automatiques et dilution des responsabilités, précarisation des situations de vie au niveau de l'emploi, des revenus, du logement, de la santé, …

Automatisation des transferts de données ne rime pas avec automatisation des droits

L'automatisation des droits sociaux est souhaitée tant par les intervenants que les personnes concernées, elle est souvent présentée comme LA solution aux divers types de non-recours aux droits. Mais actuellement, l'automatisation concerne avant tout l'échange de données entre des institutions de la protection sociale et la Banque carrefour de la Sécurité sociale (transferts et vérifications d'informations). De très nombreux enjeux [9] se dressent face aux formes actuelles de l'E-Government. Malgré ces transferts quotidiens de flux automatisés une série de difficultés existent : décalage de temporalités entre situation enregistrée et réelle, validité des informations des bases de données, actualisations des changements de plus en plus fréquents, hétérogénéités des statuts, des législations et diverses institutions concernées, …

La dématérialisation et l'informatisation des contacts, des documents et des modalités de demande sont de nouveaux freins d'accès pour une série de personnes qui n'ont ni les moyens, ni les ressources pour ouvrir, coordonner et gérer le suivi de leur(s) dossier(s). Cette dématérialisation impacte aussi les intervenants car le temps et l'énergie investis à la régularisation de certains dossiers augmente et ceux-ci doivent gérer bien des contradictions (informations disponibles sur l'écran versus demandes de preuves aux personnes).

Pour conclure

Un condensé des recommandations politiques formulées par les personnes concernées et les intervenants est mentionné à la fin du rapport “Aperçus du non-recours aux droits sociaux et de la sous-protection sociale en Région bruxelloise”.

La Région, les autorités locales et notre État fédéral devraient prendre acte et conscience des réalités du non-recours aujourd'hui et mettre en œuvre des mesures concrètes (de l'accueil au top management) pour limiter son augmentation rapide afin prévenir une précarisation accélérée et invisible des Bruxellois dans les prochaines années.


[1] L'Observatoire des non-recours aux droits et services en France (P. Warin) souligne que : « le non-recours, renvoie à toute personne qui – en tout état de cause – ne bénéficie pas d'une offre publique, de droits et de services, à laquelle elle pourrait prétendre » (Warin, 2010).

[2] Partie I (pp. 8-32). Les situations individuelles de « non connaissance », « non demande », « non accès » et « non proposition » ont été identifiées par l'Observatoire des non-recours aux droits et services en France dans une typologie explicative du non-recours. Nous y avons ajouté le cas de l' « exclusion ».

[3] Ce sont tant la nature (types de critères tels que de nombreuses preuves du droit et du non droit à d'autres allocations, preuves de recherches d'emploi, de bonne volonté, de dispositions au travail, ...), que le nombre (les critères d'octroi sont plus nombreux et restrictifs) et la fréquence (il faut de plus en plus régulièrement refaire une demande, prouver que la situation reste la même) des critères d'éligibilité qui évoluent et augmentent.

[4] Dans le rapport, la plupart des droits et dispositifs étudiés sont des droits objectifs, opposables, fondamentaux et pertinents par rapport à la vie en situation de précarité.

[5] Partie II (pp. 33-103).

[6] Bénéficier de droits en Belgique dépend le plus souvent de la condition de résidence et d'une demande.

[7] Au sens large donc l'aide sociale y compris le droit au revenu d'intégration.

[8] Partie III (pp. 104-135). Voir plus particulièrement les résultats des analyses de l'Observatoire de la Santé et du Social de 3 groupes a priori vulnérables (inconnus de la Sécurité sociale, personnes sanctionnées du chômage et bénéficiaire du RIS) mais aussi les profils des nouveaux bénéficiaires (E)RIS (chiffres du SPP Intégration sociale).

[9] Partie IV (pp. 136-149).

Sentiments d'injustice et théorie du complot

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Cet article s'appuie sur une enquête de terrain ayant pour sujet les vécus et représentations d'adolescents migrants et issus des migrations à Bruxelles [1]. Durant près de trois années, dans le cadre de cette recherche collective, j'ai enquêté dans des quartiers et des écoles de Bruxelles auprès de jeunes migrants et de fils/filles de migrants, âgés de 12 à 20 ans, en provenance d'Afrique (Maroc ainsi qu'une dizaine de pays d'Afrique Subsaharienne) qui évoluent dans des environnements marqués par la précarité. Les données ont été récoltées lors d'observations participantes, d'entretiens collectifs en milieux scolaires, d'entretiens avec des professionnels concernés (enseignants, assistants sociaux, éducateurs, cliniciens…) et de récits de vie menés plus spécifiquement à Bruxelles-Ville, dans le quartier des Marolles, ainsi qu'à Molenbeek-Saint-Jean et à Evere. L'étude met en évidence les difficultés et les ressources de ces jeunes, leurs stratégies de résistance ainsi que leurs interprétations des obstacles rencontrés. Particulièrement, l'analyse de leurs quêtes de rationalité des discriminations subies et des injustices ressenties donnent à voir des schémas d'interprétation issues de théories du complot.

Violences institutionnelles explicites et dénis de reconnaissance

Les jeunes rencontrés, dont le phénotype, c'est-à-dire l'apparence physique, indique clairement qu'ils ont une origine étrangère, racontent tous ce vécu d'être renvoyés à leur « couleur de peau », à leur « religion », dans le cas des musulmans notamment, à leurs « origines » et ce, de façon dévalorisante. Ils sont conscients que leur nom, leur phénotype, leur quartier de provenance ou encore les écoles de moindre qualité qu'ils ont fréquentées jouent contre eux dans l'accès à une certaine ascension sociale. A ces vécus de « discrimination collective » [2] et aux atteintes racistes du quotidien s'ajoutent des événements où l'exclusion tacite se transforme en confrontation directe. Evénements qui, pour certains, ne peuvent trouver sens qu'en terme de théories du complot avec pour visée le rejet des étrangers et le maintien des écarts sociaux et ethniques. Les images véhiculées dans les médias à propos des adolescents en exil et les confrontations avec les forces de l'ordre sont deux phénomènes majeurs où se ressentent ces discriminations.

Médias et stigmatisation

Les jeunes expriment beaucoup de colère par rapport aux faits et aux langages utilisés pour parler d'eux ou de leur quartier dans les médias. Les jeunes d'origine subsaharienne sont particulièrement choqués des images de l'Afrique véhiculées (guerres, famines, violences ethniques…), ainsi que des images associées aux migrations africaines en Europe (migrations illégales, bandes urbaines…). Ces images sombres, violentes ou à l'accent de pitié, les enferment dans des représentations réductrices et profondément biaisées.

Dido (19 ans, Belge, né au Congo RDC, arrivé en Belgique à l'âge de 7 ans, récit de vie, 2008) : Dans les médias, ils font exprès de parler de nous comme ça. On joue avec la peur et, donc, quand on voit un Noir, on a peur. C'est pour créer une division, pour qu'on pousse à faire confiance à certaines personnes et pas à d'autres. Ils le font exprès pour créer un sentiment de peur.
Jacinthe : Pour toi, quels avantages aurait un État à pousser les divisions ?
Dido : Pour que les populations le soutiennent dans sa politique sécuritaire et de fermeture de frontières. On chauffe et après, on sort une loi et les gens soutiennent ça plus facilement.

Pour les jeunes de confession musulmane rencontrés, principalement belgo-marocains, c'est du lien établi entre leur religion et les pratiques extrémistes, voire terroristes, dont ils doivent en permanence se défendre. Le 11 septembre 2001 et la manière dont cet événement a été traité dans les médias et sur les scènes politiques mondiales est venu, racontent-ils, nourrir les fantasmes et cristalliser les peurs [3]. Depuis, les regards se sont transformés. Les médias, dans le choix et la manière de mettre en lumière les événements, ont pour ces jeunes clairement un parti pris.

Sofian (17 ans, Belgo-marocain, entretien collectif réalisé en milieu scolaire, 2009) : Dès qu'ils voient quelqu'un qui est musulman ou bien qui porte le voile, ils te prennent pour un terroriste. Déjà de un, il faut savoir la vraie vérité pour les trucs du 11 septembre et tout ça. C'est depuis ce jour-là que ça a commencé… À partir du 11 septembre 2001, c'est fini… Et déjà, qui a fait cet attentat-là ? Moi je peux vous mettre ma main au feu que ce ne sont pas les musulmans, déjà, de un. De deux, tout ça, c'est des détournements avec Bush. Ils se sont associés entre eux. C'est prouvé.

Revenant sur cette séance, Aidan, professeur de religion avec lequel je mène ce travail d'entretien collectif, me dit : « Cette question des ‘grands' [4] est très importante pour eux. Ils ont le soupçon d'une magouille globale ». A force de se sentir désignés et diminués, en peine de possibilités d'identification positive que ce soit en référence au passé (colonisation, importation de main d'œuvre…) ou au présent, certains développent une vision du monde où tout est lu en termes d'humiliations et de discriminations. Cette position d'infériorité dans laquelle ces jeunes sont enfermés, et, de laquelle ils ne peuvent, faute de connaissances du passé et de reconnaissance au présent, ni s'échapper ni sortir leurs ancêtres et leurs parents, les oppresse.

Pour eux, médias et politiques manipulent l'opinion publique et concourent à accentuer les craintes qu'inspirent les personnes d'origine étrangère. L'objectif supposé est le maintien du racisme et le soutien des politiques de fermeture des frontières. Ces stigmatisations et leurs analyses sous forme de complot alimentent la colère des jeunes et participent du cercle vicieux d'augmentation des mises en danger et des incivilités.

Confrontations avec les forces de l'ordre

Via des contrôles humiliants, dans certains des quartiers enquêtés, des jeunes souffrent d'un face à face quasi permanent avec les forces de l'ordre. Ces contrôles se surajoutent aux dynamiques de relégation, aux discriminations, au racisme ordinaire et aux images stéréotypées véhiculées par certains médias. En effet, ces jeunes ont grandi avec l'idée et l'expérience qu'en cas de besoin, la police ne serait pas là pour les protéger ni eux, ni leur famille. Ils marquent souvent un lien explicite entre ce manque de protection de la part des forces de l'ordre, comme des instances judiciaires, et la nécessité de trouver d'autres protections, de montrer leur force pour se faire craindre. Jeunes et policiers, érigés en groupes ennemis, sont pris dans une spirale de la surenchère, où les contrôles abusifs entraînent une augmentation de la délinquance dite d'expression [5] . Ces contrôles abusifs, les peines plus lourdes encourues plus vite, l'emprisonnement des pairs donnent chair aux ressentis de xénophobie [6]. Ces confrontations viennent nourrir un sentiment d'extériorité à la société belge, bien que la plupart y soient nés.

Yacine (20 ans, Belge, fils de parents algériens, récit de vie, 2009) : On rentrait d'une activité théâtrale et sur le chemin, on s'est fait arrêter par les flics. On nous a directement fouillés, insultés, tabassés et puis, on nous a emmenés dans le commissariat et là, ils ont continué ce qu'ils avaient commencé.
Jacinthe : Tu as une idée de pourquoi le contrôle a dégénéré ?
Yacine : Ils cherchaient des coupables. Il y a une vieille dame qui s'était fait agressée et pour eux, on était dans les lieux. Ils n'ont pas cherché à savoir.
Jacinthe : Tu disais depuis l'agression, ton rapport à la Belgique a changé ?
Yacine : Oui, parce qu'il y a une phrase qui m'a marqué, c'est que pour eux les Arabes, ça ne va pas au théâtre, ça vole. Cette phrase, je l'ai toujours et ça a changé.
Jacinthe : C'est quoi qui a changé ?
Yacine : A partir de ce moment-là, je me suis plus intéressé aux racines de mes parents, en particulier à celles de mon père.
Jacinthe : Et le lien entre les deux, c'est quoi ?
Yacine : Il y avait une coupure entre le fait que je me sentais Belge et mes racines. Pour eux, malgré le fait que je sois né ici, je ne suis pas Belge. Il y a ma culture, ma couleur de peau, mes origines. Pour eux, je n'étais pas à ma place ici. C'est ce que j'ai ressenti.

Pour eux, la gestion policière en repli sur les quartiers, outre certains abus, a pour effet de focaliser l'attention de la population autour de la petite délinquance, des jeunes qui font peur. Ces choix politiques, expliquent-ils, viennent « endormir » la population et la détourner des questions de fond qui dépassent de loin, et la petite délinquance, et les compétences locales, pendant que les « puissants », les « mafias mondiales », pour reprendre leurs mots, agissent sans être inquiétés.

Conclusion

Interprétant leur mise au ban (quartiers, écoles, emplois…) ainsi que les violences symboliques, morales et physiques vécues dans le registre de l'injustice et du complot, ces jeunes donnent du sens au passé (les silences qui entourent l'histoire coloniale et les histoires migratoires) tout autant qu'à leur ressenti de xénophobie et aux discriminations contemporaines, en particulier au sein des institutions (administrations, écoles… mais aussi polices et médias). Ces visions du monde ont des effets contrastés. Elles alimentent les processus de défiance (eux/nous), les sentiments victimaires, voire d'infériorité. S'ajoutant aux faits discriminatoires et xénophobes, ces représentations participent des spirales de l'échec dans lesquels ces jeunes sont souvent pris. Mais cette appréhension du monde en termes de théorie du complot est également une manière de prendre prise sur les événements en les rendant cohérents. Leurs analyses tentent de donner du sens à ce qu'ils perçoivent d'un cumul de faits, et surtout de violences, passés et présents, ressentis comme omniprésents, mais niés, non solutionné, dans leur quotidien.

Contre ces processus, il importe d'agir sur le plan des discriminations socio-économiques, sur le plan des politiques scolaires et de logement, ainsi que d'entamer une réflexion de fond sur les possibilités offertes à ces jeunes d'être Belges tout en étant de couleur de peau noire et/ou de confession musulmane. Il faut admettre et contrer les dynamiques qui enferment ces jeunes dans une altérité supposée menacer l'identité belge, européenne, et occidentale. Réhabiliter dans une histoire inclusive le rôle de leurs ancêtres et parents dans la construction de l'Europe, de la Belgique, de Bruxelles qui, de fait, rappellerait la légitimité de leur présence et accorder à ces jeunes la pleine citoyenneté, présuppose de les reconnaître comme partie intégrante de la nation et, non, comme pièces rapportées. Car, en effet, si l'Europe, que ce soit d'un point de vue économique ou culturel, est ce qu'elle est aujourd'hui, c'est aussi le fruit des colonisations et des migrations [7].


[1] Cette recherche collective a donné lieu à l'ouvrage « Adolescences en Exil », Jamoulle et Mazzocchetti, 2011.

[2] REA A., NAGELS C. et CHRISTIAENS J., 2009. États généraux de Bruxelles. Les jeunesses bruxelloises : inégalité sociale et diversité culturelle. In : Brussels Studies. Note de synthèse nº 9, 2 février 2009. http://brussels.revues.org

[3] L'enquête a été réalisée avant les attentats de Paris et de Bruxelles de 2015 et 2016. Nous pouvons sans grande difficulté imaginer que ces processus ont été accentué par ces événements.

[4] les « grands », ce sont les « puissants », « ceux qui tirent les ficelles »…

[5] BAILLEAU F., 2009. Jeunes et politiques publiques. Comment juger et punir les jeunes. Les Rencontres de Bellepierre, nº 3. www.lrdb.fr

[6] Différents travaux ont en effet montré que les jeunes migrants ou descendants de migrants, en particulier en provenance du continent africain, subissent un processus de criminalisation : étant plus contrôlés, leurs conduites à risque sont davantage judiciarisées, ils purgent des peines plus lourdes, proférées plus rapidement, d'autant plus s'ils ont peu d'appui et/ou de connaissance du fonctionnement de la justice [Brion et al., 2000].

[7] HINE D. C., KEATON T. D. et SMALL S. (eds), 2009. Black Europe and the African Diaspora. Urbana and Chicago : University of Illinois Press.