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Observatoire Belge des Inégalités

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Bruxelles : l'injonction à la mixité sociale, un outil de gentrification ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

La mixité sociale : un thème consensuel qui, à l'analyse, s'avère souvent beaucoup moins innocent.

Prenons l'exemple du discours officiel prononcé le 4 mai 2019 par Charles Picqué, à l'occasion du trentième anniversaire de la Région de Bruxelles Capitale [1] :

Le premier défi, Mesdames, Messieurs, reste sans conteste de vouloir la mixité sociale et culturelle de nos quartiers. Et éviter le spectre de l'enfermement de nos populations dans la dérive de l'entre-soi des identités et de l'exclusion sociale.
Vouloir une société urbaine riche de sa cohésion, garante par la solidarité sociale qui est organisée, garante de cette cohésion. Opposée à toute fragmentation communautaire. Et il faut être, reconnaissons-le, un grand optimiste pour croire à l'inclusion mutuelle et réciproque et spontanée des identités sans que nous y œuvrions

La mixité sociale .... pas pour tout le monde

Voilà pour le moins une vision des relations sociales à sens unique. On sait en effet combien les quartiers les plus riches de Bruxelles restent enfermés sur eux-mêmes, leurs habitants se confinant dans l'entre-soi de leurs semblables.

Les personnes issues des milieux aisés, elles aussi, se fréquentent tendanciellement entre-elles et ce n'est donc pas l'apanage exclusif des classes populaires. Rien d'étonnant, les modes de socialisation dans nos sociétés libérales poussent à cette ségrégation sociale : école, quartier, loisirs, soins de santé, trajectoire professionnelle, hiérarchisation des relations dans le milieu du travail.

Dans ce cas, pourquoi ne parle-t-on pas de la nécessité d'un brassage social dans les quartiers huppés de la Région bruxelloise comptant une forte concentration de familles très aisées ? On se trouve face à un véritable point aveugle, une réalité que les classes dominantes ne veulent pas voir lorsqu'elles parlent de mixité sociale.

Rue de Namur, Bruxelles (Austin Paquette)

L'homogénéité sociale des milieux privilégiés peut d'ailleurs être défendue de manière particulièrement agressive par ceux qui en bénéficient. Dans un ouvrage intitulé « Panique dans le 16e ! » [2] et illustré par Etienne Lécroart, les sociologues Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon relatent toute la hargne, allant jusqu'à la violence, manifestée par la population de ce quartier « chic » de Paris pour s'opposer à l'installation d'un établissement d'hébergement des sans-abris. Et ce refus de fréquenter le peuple ne se trouve pas seulement dans la grande bourgeoisie. Les études sociologiques menées sur les dynamiques de gentrification [3] montrent que les « classes créatives » [4], elles aussi, peuvent se révéler sélectives dans leurs relations sociales.

Ainsi, des lieux présentés comme vecteurs de mixité sociale comme les cafés branchés s'avèrent être en réalité des endroits exclusifs d'une certaine classe moyenne. L'enquête menée pour une étude publiée en 2015 aux éditions de l'Université de Bruxelles [5] fait apparaître que les clients de ces établissements se mêlent peu à la population des quartiers dans lesquels ces cafés sont implantés [6]. Toujours dans la même étude, on apprend comment les marchés peuvent être utilisés comme outils de gentrification par des astuces visant à évincer les marchands « populaires » au profit d'une offre correspondant à la population qu'on souhaite privilégier (food truck, produits bio, etc...) [7].

Cet exemple est révélateur de la face cachée des bonnes intentions exprimées par des responsables politiques qui prétendent souhaiter le brassage des populations tout en mettant en œuvre des politiques allant dans le sens contraire.

Faire la leçon aux classes populaires

Les classes populaires, classes à « éduquer » ? Outre une pensée limitée par des œillères, cette rhétorique trahit également un état d'esprit répandu chez ceux qui se vivent comme appartenant à une « élite ». Sous le vernis de propos humanistes faisant l'éloge de l'ouverture aux autres et de la tolérance, s'exprime en réalité un discours très peu tolérant faisant la leçon aux populations modestes. On se permet alors d'enjoindre ces classes populaires à s'ouvrir aux autres et à ne pas s'enfermer dans leur communauté ou leur condition sociale. C'est finalement la même posture lorsque certains médias abordent la question des gilets jaunes, un ton stigmatisant et méprisant. Discours paradoxal où c'est le mépris qui s'exprime à travers un appel à l'ouverture.

Les quartiers populaires sont aujourd'hui l'objet d'une dynamique qui vise à les transformer pour les rendre plus conformes à l'image d'une ville attractive dans la compétition mondiale opposant les grandes cités.

On se trouve ainsi dans une logique où le mode de vie et les exigences de la classe moyenne aisée sont privilégiés par rapport aux besoins réels des populations des quartiers populaires. Avec pour conséquence que le mélange des populations n'est encouragé que dans un sens : la venue dans les quartiers modestes de nouveaux habitants d'un niveau socio-économique plus élevé, avec à terme la transformation de ces quartiers et leur conformation aux goûts et usages de la ville des classes plus aisées.

Un marché bio dans un quartier du canal en voie de gentrification

La dynamique inverse, l'installation de nouveaux habitants de bas revenus dans les quartiers les plus favorisés de la Capitale, se situe hors du champ des projets urbanistiques, ou rencontre de très fortes résistances à même de bloquer les projets en cours. Seule compte l' « amélioration » de l'image offerte par la ville.

La gentrification, un aspect de la lutte des classes

Lorsqu'on parle de mixité sociale, faut-il rappeler que l'espace urbain ne constitue pas un territoire socialement neutre où les populations se répartiraient selon leurs choix et leurs préférences ? Toute une série de contraintes et de mécanismes structurent le paysage social d'une ville.

L'accessibilité économique de certains quartiers déterminée par le niveau des loyers et la présence de commerces bon marché joue un rôle important dans le profil démographique de ceux-ci en y attirant une population à faibles revenus. Par contre, d'autres caractéristiques comme la qualité de l'environnement, la structure du bâti, les facilités de communication, la proximité du lieu de travail pourront exercer une pression sur cette population en y attirant de nouveaux habitants plus fortunés et en mesure d'imposer leur mode de vie.

Cette mise en concurrence des différentes fractions de la population se trouve orchestrée sur fond d'ambitieux projets urbanistiques. Ces projets se révèlent souvent être une source de profits financiers considérables pour les promoteurs immobiliers et les groupes financiers qui les pilotent. Pour ces opérateurs privés, l'objectif est avant tout de maximiser les profits et non pas de répondre à des besoins sociaux.

En cela, l'espace urbain n'échappe pas à la dynamique de la lutte des classes.

Conclusion : la mixité sociale, l'autre nom de la gentrification

La mixité sociale et la fréquentation de personnes de cultures et de milieux différents n'a en soi, bien évidemment rien de négatif. Bien au contraire, c'est l'occasion d'élargir son horizon sur d'autres cultures, d'autres modes de vie. Mais ce qui est pointé ici, c'est l'instrumentalisation qui est faite de cette thématique pour servir des intérêts autres que ceux des populations visées et où la domination sociale s'exprime de manière voilée. Derrière le terme de mixité sociale ne se cache-t-il pas la réalité de la gentrification des quartiers ?

L'équation pourrait sembler difficile entre, d'une part, la nécessaire ouverture à l'autre, l'amélioration de l'environnement urbain et de la qualité des logements, et d'autre part, la pression sociale et économique exercée sur les fractions les plus modestes de la population. Difficile, mais pas impossible, à condition que les pouvoirs publics remplissent pleinement leur rôle régulateur en encadrant les loyers de manière contraignante et en menant une politique active de logement social. On pourrait alors garantir l'habitat à la population présente tout en améliorant leur cadre de vie.


[1] Extrait du discours diffusé dans le JT de 13h30 de la RTBF

[2] Cet ouvrage est illustré par l'auteur de bandes dessinées Etienne Lécroart, qui a collaboré avec ces chercheurs dans plusieurs ouvrages : « Pourquoi les riches sont-ils de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres », bande dessinée, éd. La Ville Brûle, 2014. « Les riches au tribunal. L'affaire Cahuzac et l'évasion fiscale. », éd. du Seuil et éd. Delcourt, 2018.

[3] Voir notamment : « Gentrifications », Marie Chabrol, Anaïs Collet, Matthieu Giroud, Lydie Launay, Max Rousseau, Hovig Ter Minassian, éd. Amsterdam, 2016.

[4] La notion de « classes créatives » a été introduite par le géographe américain Richard Florida. Elle désigne une population urbaine diplômée, adepte des nouvelles technologies et ayant une certaine aisance matérielle. Mais cette approche, exprimant une vision élitiste de la société, est contesté par d'autres chercheurs.

[5] « Bruxelles, ville mosaïque . Entre espaces, diversités et politiques », édité par Perrine Devleeschouwer, Muriel Sacco et Corrine Toirrekens, éd. de l'Université de Bruxelles, Bruxelles, 2015 .

[6] « Dans les cafés « branchés » de Bruxelles : mixité sociale ou nouvel entre-soi ? », Daniel Zamora et Mathieu Van Criekingen, in « Bruxelles, ville mosaïque », Bruxelles, 2015.

[7] « Le marché, outil de développement urbain ? », Carla Mascia, in « Bruxelles, ville mosaïque », Bruxelles, 2015.

Travail social et crise du logement à Bruxelles

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Crise du logement. Derrière ces mots froids et impersonnels, il y a des familles, des personnes isolées, des situations réelles vécues au quotidien par des milliers de Bruxellois-es. Dans un tel contexte, le travail social peut apparaitre comme vain : en n'offrant que des solutions partielles pour quelques-uns, il ne fait, en l'absence de réponses structurelles et globales, que déplacer le problème vers d'autres, souvent tout aussi précaires. Voici quelques réflexions nées du travail d'accompagnement social au sein de l'Union des Locataires Marollienne (ULM).

Une crise d'accès au logement

La crise d'accès au logement à Bruxelles ne fait plus débat : elle est attestée à la fois par les données, qui montrent par exemple la proportion croissante de ménages qui ne peuvent plus se loger sur le marché privé en consacrant un tiers, voire la moitié de ses revenus, et par les acteurs de terrain qui en constatent quotidiennement les effets désastreux.

Cette situation se marque entre autres par la difficulté pour les locataires de défendre leurs droits. En effet, être locataire précaire, c'est dans bien des cas renoncer à ses droits. Que faire lorsque son chauffage tombe en panne, en plein hiver, et que malgré de nombreux appels, le propriétaire ne fait absolument rien ? Beaucoup préfèrent se taire, de peur de perdre le logement si chèrement acquis. Certaines remercient même leur propriétaire de leur avoir « gracieusement » loué un appartement, peu importe qu'il soit insalubre ou hors de prix. Ce dont il est question ici, c'est d'un rapport de force. La concurrence sur le marché du logement crée une situation dans laquelle les locataires précaires n'ont presqu'aucune marge de manœuvre réelle pour faire valoir leurs droits, leurs besoins et leurs désirs.

Le travail social dans le contexte de crise d'accès au logement

La majorité du public de l'ULM fait partie de ces milliers de locataires précaires. L'une de nos missions est d'aider les personnes à la recherche d'un logement. Et ici l'urgence devient la norme, surtout lorsque la raison de la recherche est un préavis. Le plus souvent, ces préavis sont de trois mois. Si le propriétaire est déterminé, dès la fin du préavis il passera en justice de paix pour demander l'expulsion des locataires. La procédure en elle-même prolonge le sursis de quelques semaines. Puis le juge rajoute parfois un à deux mois « de grâce », sans se préoccuper des possibilités de relogement. Les locataires ont donc en général cinq mois pour trouver un logement, avant d'être expulsé-e-s par la police et de se retrouver à la rue.

Cela peut paraitre suffisant. Suffisant si vous n'êtes pas : chômeur ou chômeuse, travailleur ou travailleuse précaire, immigré-e, au CPAS, avec trois enfants ou plus, ou tout cela à la fois. Sinon commence alors le stress de ne pas trouver, l'angoisse augmentant au fur et à mesure que la date de l'expulsion approche. Les recherches se soldent le plus souvent par des refus répétés. Un mois avant l'expulsion, nous conseillons déjà d'appeler les « centres d'hébergement d'urgence », qui vous nourriront - mal - et vous hébergeront pour des sommes souvent plus élevées qu'un loyer.

Lors des premiers contacts avec notre association, les locataires en recherche pensent souvent qu'un logement leur sera proposé, tout de suite. Une solution concrète en somme. Or, au-delà du fait d'informer et d'aider dans les démarches à faire sur le court et long terme, nous sommes bien souvent impuissants. Pire, notre impuissance réduit notre rôle à celui d'un couvercle sur une casserole à pression qui permet de contenir la colère sociale.

Commencent alors les démarches à long terme. En premier lieu, cela consiste à s'inscrire sur les interminables listes du logement social, ou à caractère social : dix ans d'attente en moyenne. « Je serai mort d'ici là ! », nous répond-on souvent.

Puis il y a les inscriptions dans les Agences Immobilières Sociales (AIS) : entre trois et cinq ans d'attente, en fonction de votre situation. Mais pour augmenter ses chances, il vaut mieux s'inscrire dans plusieurs AIS, et donc ne pas oublier de renouveler ses inscriptions une à une. Et il faut être au taquet, parce que la plupart d'entre elles ne font les inscriptions qu'entre janvier et juin. Ben oui, sinon les listes d'attente seraient trop longues... Comme dans le logement social.

En dernier lieu, il reste la Régie Foncière de la Ville de Bruxelles, le CPAS de la Ville de Bruxelles (BRUDOMO) et le Fonds du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale. Ici aussi, le temps d'attente moyen est de trois à cinq ans, mais il y a peu de chance de trouver un logement abordable. Ces organismes publics pratiquent pour la majeure part de leur parc locatif des loyers équivalents aux prix du marché privé.

Le travail social face à l'urgence

Et à court terme ? Qu'est-ce qu'il y a faire ? Garder espoir ? Se battre ? Continuer à chercher sur le marché privé ?

Face à l'urgence, nos possibilités « d'action » se résument en réalité à peu de chose. On regarde sur internet, avec ceux et celles qui ne savent pas lire et écrire et/ou utiliser un PC. On fournit une liste de logements privés à louer. On conseille de privilégier les annonces inscrites sur les affiches « à louer » collées sur les maisons ou le bouche-à-oreille [1]. Compte tenu de l'augmentation des loyers, nous conseillons parfois, malgré nous, de chercher en périphérie de Bruxelles, parce que les loyers y sont moins chers.

À la fin des entretiens, nous serons parfois parvenus à redonner un peu de moral en y perdant un peu du nôtre. Mais faute de solutions concrètes c'est bien souvent la déception qui se lit sur les visages.

Dans les situations les plus dramatiques, nous montons parfois des dossiers de « dérogation ». Il s'agit de convaincre un organisme public, comme une SISP, d'attribuer un logement en urgence, en démontrant notamment que

la personne candidate se retrouve dans une situation tellement précaire, tant du point de vue social que financier, que l'attribution d'un logement social sera de nature à contribuer, de manière fondamentale, à la sortir définitivement de cette situation sociale précaire, mais aussi que la situation financière précaire de la personne proposée se distingue fondamentalement de la situation des autres candidat-e-s classé-e-s avant elle sur les listes d'attente [2].

Les réponses sont unanimement négatives, puisque la situation de la personne en question n'est pas fondamentalement plus grave que celles des 46 000 autres ménages inscrits sur les listes d'attente au logement social. La généralisation et la banalisation de la précarité sont ainsi devenues telles qu'aucune situation ne peut désormais se justifier comme urgente puisqu'elles le sont toutes. On en est là.

En dehors de ça, oui, nous pouvons donner un coup de main pour ce qui est de l'obtention des allocations de relogement. Ou en fournissant des informations sur la possibilité d'avoir un peu d'argent via la réduction du précompte immobilier pour enfants à charge. Souvent, nous sommes aussi utiles dans la résolution de conflits avec les propriétaires qui ne veulent pas réaliser des travaux à charge du bailleur. Ou pour aider à récupérer la garantie locative une fois le logement quitté, ainsi que dans l'annulation de préavis irréguliers, envoyés par le propriétaire pour se débarrasser plus rapidement d'un locataire.

Alors, que faire ?

Dans ce contexte, lorsqu'on connaît l'ampleur du problème, force est de constater que le travail social n'est qu'un sparadrap sur un corps en décomposition. Si des logements de qualité suffisante ne sont pas disponibles à des prix abordables pour les publics précaires, le travail social ne peut que déplacer le problème vers d'autres.

Pourtant, cette crise n'est pas une fatalité. Laisser au marché le soin de gouverner un besoin fondamental comme le logement est un choix politique. Ce choix politique réduit le logement à une marchandise et revient de fait à nier le droit au logement. C'est donc « naturellement » que le politique se tourne vers le privé et ses promoteurs pour résoudre cette « crise » en construisant plus de logements, donc en augmentant l'offre.

Alors que faire ? Exiger la construction de logements sociaux ? Encadrer voire geler les loyers ? Faire la grève des loyers ? Reprendre les logements des multipropriétaires ? Socialiser le parc de logements privé ? Établir des (vrais) plafonds d'accès aux logements publics ? Lutter contre les expulsions ? Ce serait un bon début, oui. Mais dans tous les cas, il sera nécessaire d'obtenir de réelles concessions sur la sacrosainte propriété privée. À défaut de cela, il n'y aura jamais que des « mesurettes » qui serviront en fin de compte à perpétuer des situations profondément inégalitaires.

À travers toutes ces choses-là, c'est donc bien du fait d'amorcer un changement fondamental que nous parlons. En commençant par une réappropriation collective, donc politique, de la question du logement.

Ceci tout en sachant qu'il n'y a pas que le logement. Que nous sommes de plus en plus dépossédé-e-s de tout au fur et à mesure que tout devient à vendre. Qu'une meilleure société dans un monde qui transforme tout en marchandise n'est pas envisageable. Logement, santé, alimentation, mobilité, éducation, art, relations humaines, temps, énergie, écosystèmes, ressources naturelles... Lorsque tout devient marchandise, tout est à reconquérir.


[1] À l'heure des réseaux sociaux et des sites internet, le bouche-à-oreille fonctionne de moins en moins bien au profit de la toile qui donne plus de visibilité aux annonces de location. Cela permet de faire visiter le logement par un nombre plus élevé de personnes, et donc de mettre un prix plus élevé comme il y a plus de probabilité qu'il soit loué au prix demandé.

[2] 2 des 4 critères utilisés par les délégués sociaux pour appliquer (ou pas) une dérogation.

Parcours de vies inégalitaires : quand la « race » s'emmêle

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Chaque individu, selon qu'il est rangé dans l'une ou l'autre catégorie sociale, occupe une place plus ou moins élevée au sein de l'ordre social matériel et symbolique qui structure et hiérarchise toute société humaine. Dans leur récent article, Joël Girès et Cécile Piret montraient ainsi que les positions occupées dans l'espace social et économique par Anthony et Juliette – les deux personnages fictifs qui illustrent leur histoire des divisions sociales bien réelles – contribuent à déterminer largement les destins sociaux inégaux auxquels ils seront voués. Cependant, en ce qui concerne Mohamed – le personnage fictif de notre enquête bien réelle [1]–, pointer la position particulière qu'il occupe au sein de la structure de classe de la société belge est-il également suffisant pour comprendre sa situation ?

Quelques notions théoriques

L'échelle que les deux auteur.e.s mobilisent dans leur texte pour penser les hiérarchies sociales se base sur des critères avant tout économiques. Le statut professionnel ainsi que le niveau de revenu y sont notamment pointés pour leur caractère déterminant sur les parcours de vie et la reproduction des inégalités. En tant que jeune bruxellois issu de l'immigration marocaine, né de parents ouvriers et habitant un quartier populaire proche du centre-ville, l'on pourrait penser que Mohamed vit une expérience sociale qui se rapproche de celle d'Anthony, fils d'ouvriers et d'immigrés (italiens) lui aussi. Néanmoins, le contexte (spatial et historique) dans lequel vit Mohamed, de même que son apparence physique et son origine ethnique particulière rajoutent quelque chose que l'analyse devrait pouvoir prendre en compte pour bien saisir son cas. Dès lors, plutôt que réduire la situation de Mohamed aux conséquences de son appartenance de classe ou, à l'inverse, à celles de son origine ethno-raciale, le problème ne gagnerait pas à être analysé, comme le propose le sociologue Loïc Wacquant (mais il n'est pas le seul [2]), en étant attentif aux contextes locaux et aux articulations toujours particulières des termes inséparables du triptyque « race », classe et ethnicité ?

L'idée de « race » n'a ici bien sûr aucun sens naturel. Elle renvoie à une manière de hiérarchiser la population selon des critères de distinction discriminants pensés comme biologiques et objectifs (couleur de peau notamment). La notion d'« ethnicité » est quant à elle comprise comme ensemble de traits culturels partagés (et ici surtout entendus comme supposés partagés et assignés) qui sont constitutifs d'une identité sociale distincte de celle d'autres groupes [3]. Bien que ces notions soient socialement et historiquement construites [4], elles ont néanmoins des effets bien concrets sur la réalité des individus « ethno-racialisés », conditionnant leur accès aux ressources de la vie sociale et ainsi, leur possibilité d'avenir. Le poids des assignations identitaires sur les trajectoires de vie variera cependant selon la conjoncture historique particulière [5] ainsi que selon la position occupée au sein de la structure économique. La « race » et l'ethnicité (supposée) s'articulent en effet à la position de classe et n'auront pas les mêmes degrés de détermination sur les destins sociaux selon que l'on est issu de classe supérieure ou inférieure [6]. Le portrait qui suit propose d'envisager la situation de Mohamed dans ce sens, c'est-à-dire à partir du contexte (matériel et subjectif ou, dis autrement, réel et discursif) dans lequel il vit et en considérant la double position, économique et symbolique, qu'il occupe au sein de l'ordre social.

Mohamed

Molenbeekois belgo-marocain (de troisième génération), né d'un père ouvrier et d'une mère femme au foyer eux-mêmes nés en Belgique, Mohamed est un jeune de 19 ans qui vit au sein d'un quartier populaire d'une commune bruxelloise aujourd'hui mondialement connue.

Photo de Alexandre Dulaunoy - cinematography of Molenbeek

A Molenbeek-Saint-Jean, le taux de chômage est un des plus élevés de la capitale : près d'un « actif » sur trois y est en effet chômeur, ce qui surpasse nettement la moyenne régionale et, par rapport aux autres quartiers de la commune, ce taux est deux fois supérieur dans celui que Mohamed habite. Parmi les jeunes actifs de son quartier, un sur deux est sans emploi [7] et Mohamed est bien conscient de ce que cela signifie quant à ses perspectives d'avenir. Quand on le questionne sur le futur professionnel auquel il pense se prédestiner, Mohamed dit vouloir multiplier les formations, anticipant ainsi le risque qu'il pressent de ne pas trouver d'emploi durable facilement.

Il y a deux ans, Mohamed s'est décidé à entamer une formation de mécanicien automobile. Bien qu'il ait lui-même choisi cette option, c'est après avoir dû changer six fois d'établissement scolaire (pour renvois plus ou moins clairement signifiés selon les écoles) et c'est parmi un choix d'orientation relativement contraignant qu'il s'est réorienté. Le système scolaire belge francophone est en effet connu pour être un des plus inégalitaires d'Europe (comme le montrent les enquêtes du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA)). Basé sur un principe d'orientation précoce, les élèves sont amenés à « choisir » une filière d'enseignement général, technique ou professionnel dès l'âge de 14 ans, un choix largement déterminé par la trajectoire scolaire que les parents ont eux-mêmes suivie (comme le soulignent Girès et Piret dans leur article). En outre, ce système éducatif s'appuie également sur un recours intensif au redoublement dont la fonction d'écrémage alimente une logique de relégation sur un marché scolaire qui, à Bruxelles, est largement dualisé, ségréguant et surreprésentant les élèves d'origine étrangère dans les filières d'enseignement technique et professionnel [8].

Si Mohamed éprouve une certaine incertitude quant à son avenir professionnel, c'est aussi parce qu'il est fort bien conscient des conséquences probables de la stigmatisation à la fois ethno-raciale et territoriale qu'il subit. Vivant dans la fameuse commune de Molenbeek-Saint-Jean et du fait d'être issu de l'immigration, Mohamed sait que son nom de famille et que celui de la commune d'où il provient joueront probablement en sa défaveur sur son CV. Une représentation cartographique de la valorisation du diplôme sur le marché de l'emploi par quartiers d'origine permet de se rendre compte rapidement de l'existence d'un « effet de lieu » [9] à Bruxelles : les habitants de certaines zones de la ville pâtissent en effet d'une injustice notable par rapport à d'autres.

Indice de valorisation du diplôme sur le marché de l'emploi par quartier d'origine à Bruxelles

Sur cette carte sont illustrés les taux de chômeurs attendus selon le niveau de formation des individus actifs au sein des différents secteurs qui y sont dessinés. Les quartiers populaires péri-centraux du "croissant pauvre" (en rouge et en orange) où habitent de nombreux Bruxellois issus de l'immigration affichent ainsi des « taux de "surchômage" de plus de 20%, voire de plus de 50% » [10] par rapport à ce à quoi l'on pourrait s'attendre au vu du niveau de formation des actifs de la zone. En revanche, dans les quartiers périphériques, tant aisés que populaires, mais où la majeure partie de la population porte un nom de famille à consonance nord-européenne, ce taux est moitié moins élevé qu'attendu. Ce constat amène à penser qu'en fonction du lieu de résidence, du réseau local disponible et exploitable sur le plan professionnel, mais aussi sans doute selon son origine ethno-raciale supposée, un demandeur d'emploi ne parviendra pas à valoriser son diplôme de la même manière sur le marché du travail et ne rencontrera pas les mêmes obstacles dans sa quête d'un emploi salarié. Ainsi, à l'instar de ce que l'on observe sur le marché scolaire bruxellois, l'on peut parler d'une « ethnostratification » du marché du travail [11] surreprésentant les personnes d'origines étrangères dans les emplois subalternes, quand bien même leurs diplômes les autorisent à accéder à des postes plus élevés.

Actuellement, avec la destruction de l'emploi peu qualifié dans la capitale depuis les années 1970, Mohamed voit se réduire ses espoirs de trouver facilement des débouchés professionnels à l'issue de sa (ou ses) formation(s). D'un autre côté, s'il n'en a pas encore subi les conséquences sur le marché du travail (qu'il n'a pas pénétré), son assignation à un groupe ethno-racialisé ainsi qu'à un territoire en proie à une médiatisation stigmatisante sans précédent ne lui donne pas particulièrement foi en son avenir.

Cette assignation, Mohamed la ressent au jour le jour à travers son expérience quotidienne du monde social. Le regard qu'il pose sur le monde qui l'entoure – et sur lui-même – est ainsi imprégné d'un sentiment d'exclusion banalisé, mais qui reste néanmoins particulièrement éprouvant, d'autant plus qu'il incarne cette figure du « jeune musulman » dans un contexte qui voit émerger une forme de panique morale inédite focalisée sur les questions identitaires, culturelles et symboliques [12]. Le rapport quotidien aux contrôles policiers et militaires qu'il subit dans l'espace public, la colère contenue et la fatigue qu'il ressent face à l'expérience répétée de petites humiliations et signes de « non-respect » (réels ou supposés) de la part de représentants d'institutions diverses (écoles, administrations, etc.), ou encore le sentiment d'être trop souvent appelé à rendre compte publiquement de son « innocence » sont autant de formes de subjectivations particulières et cumulées de sa condition de sujet « minoritaire » [13].

On le voit, la réalité de Mohamed est ainsi faite d'une intrication entre sa position au sein de la structure économique et celle qu'il occupe sur le plan symbolique. Si Mohamed a acquis une lecture du monde plus ethno-raciale que socio-économique – parlant de son quotidien comme davantage marqué par l'injustice raciste que par l'exploitation de classe –, en tant que jeune bruxellois de culture arabo-musulmane et issu d'un quartier populaire, les effets qu'il ressent de sa double position de subalternité et les possibilités d'avenir qui s'offrent à lui dépendent pourtant de ses deux appartenances, de classe et ethno-raciale.

Des recherches situées et attentives …pour le meilleur avenir possible

Si c'est bien, comme Joël Girès et Cécile Piret le suggèrent dans leur texte, « en agissant sur la répartition de la richesse par le prélèvement des plus fortunés en faveur des moins favorisés que l'on pourra détruire structurellement les inégalités et leur reproduction de génération en génération » [14], l'on pourrait dire que c'est en agissant sur le racisme (à tous les niveaux, individuel comme institutionnel) que l'on pourra faire vaciller l'ordre culturel injuste que nous connaissons et ainsi détruire structurellement les inégalités qui en découlent. Néanmoins, rien n'oblige à devoir choisir entre ces deux combats. Le bref portrait de Mohamed dressé ici invite à rester attentif aux articulations mouvantes des différentes formes de dominations et aux contextes toujours particuliers dans lesquels elles s'inscrivent, car, en définitive, toute lutte pour la justice sociale ne demande-t-elle pas en effet de pouvoir articuler ensemble redistribution des ressources matérielles et revalorisation des identités méprisées [15] ?


[1] Reprenant la même méthode que celle utilisée par Joël Girès et Cécile Piret dans leur contribution, je recompose ici le personnage de “Mohamed” à partir d'une recherche en cours – financée par Innoviris – sur les acteurs culturels émergents de Bruxelles, et plus particulièrement, à partir d'observations issues d'une enquête de terrain conduite entre 2016 et 2017 sur un atelier-théâtre au sein du quartier historique de la commune de Molenbeek-Saint-Jean. Mohamed est ici le produite de la synthèse partielle de trois jeunes rencontrés sur le terrain de condition sociale et ethno-raciale fort proche.

[2] Voir Wacquant L., 2009, « L'énigme du couple "race et classe" dans la société et les sciences sociales étasuniennes », Transatlantica, 1|2009, ou, par exemple : Fraser N., 2005, Qu'est-ce que la justice sociale ? Distribution et reconnaissance, Paris, La Découverte. Ou encore : Fassin D. & Fassin E. (dir.), 2006, De la question sociale à la question raciale ?, Paris, La découverte.

[3] Pour des définitions beaucoup plus complètes et une synthèse des différentes approches de ces deux notions de « race » et d'« ethnicité », voir : Martiniello M., 2013, Penser l'ethnicité. Identité, culture et relations sociales, Liège, Presses universitaires de Liège.

[4] Quijano A., 2007, « "Race" et colonialité du pouvoir », Mouvements 2007/3 (n° 51), p. 111-118.

[5] Le statut juridique et symbolique du migrant par exemple, a fortement évolué au cours du temps, à la fois selon les besoins de la société d'accueil, la situation de son économie et l'action de l'Etat, mais aussi selon les mobilisations citoyennes qui, à travers leurs revendications, parviennent aussi parfois à infléchir le regard que la société a posé sur cette figure : Vertongen Y. L., 2017, « Histoire de la figure du migrant depuis 1831 »

[6] Pour un résumé en français des thèses de William Julius Wilson à propos de « l'importance de la classe » sur la vie des noirs américains, voir : Wacquant L., op. cit. Par ailleurs, rajoutons que s'il existe une expérience vécue « bourgeoise » du racisme distincte de l'expérience qu'en font les classes populaires ethno-racialisées, il existe également des expériences « bourgeoise » et « populaire » du sexisme, de même que ces expériences (du sexisme ou du racisme) peuvent aussi être genrées. L'expérience masculine particulière du racisme – si on ne la distingue pas de celle vécue par les femmes – risque par exemple de se faire passer comme « universelle » et ainsi, d'invisibiliser les injustices particulières dont les femmes ethno-racialisées sont victimes.

[7] En quelques chiffres (tous datés de 2012), cela donne un taux de chômage qui s'élève à 30,92% pour l'ensemble du territoire de la commune tandis que la moyenne régionale est de 22,69%. Le quartier « historique » de la commune qu'habite Mohamed présente un taux de chômage de 41,12%, deux fois plus élevé donc que celui que l'on retrouve dans les quartiers de l'ouest du territoire et qui oscille entre 15,89% et 19,22%. Parmi les jeunes (18-24 ans), ce taux s'élève à 51,9%. Source :https://monitoringdesquartiers.brussels

[8] Pour un balayage large des différentes réalités sociales des jeunesses bruxelloises (éducation, emploi, logement, mobilité, identité, délinquance et santé), voir : Sacco M., Smits W., Kavadias D., Spruyt B. et D'Andrimont C., 2016, « Note de synthèse BSI. Jeunesses bruxelloises : entre diversité et précarité », Brussels Studies, N°98, 25 avril, www.brusselsstudies.be

[9] Van Hamme G., Wertz I., Biot V., 2011, « La croissance économique sans le progrès social : l'état des lieux à Bruxelles », Brussels Studies, N°48, 28 Mars,www.brusselsstudies.be

[10] Vandermotten C., 2008, Evolution socio-économique, reproduction sociale et formation à Bruxelles, Commission Consultative Formation Emploi Enseignement en Région de Bruxelles-Capitale-CCFEE.

[12] De Cock L. & Meyran R., 2017, Paniques identitaires, Vulaines sur Seine, éditions du Croquant.

[13] Pour une analyse plus extensive et détaillée de ces subjectivations particulières des violences sociales, matérielles et symboliques subies par les jeunes de l'atelier-théâtre observé, voir : Rinschbergh F., « Ethnographie d'un dispositif d'expressivité juvénile au sein d'un quartier populaire bruxellois » (titre provisoire), à paraitre.

[14] Girès J. & Piret C., op. cit.,

[15] Fraser N., op. cit.

Inégaux face aux technologies numériques : un problème d'accès ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

En 2005, 58% des ménages belges disposaient d'un ordinateur, la connexion internet n'était présente que dans 1 ménages sur 2 et seuls, 56% de la population étaient des utilisateurs d'internet [1]. Ces enquêtes alimentent la base de données Eurostat sur la société de l'information. En 2014, 84 % des ménages ont au moins un ordinateur, 83 % disposent d'une connexion internet via un ordinateur, un smartphone, ou une tablette. Seuls, 13 % des 16-74 ans n'ont jamais utilisé internet. Le constat est sans appel : les niveaux d'équipement et de consommation des technologies numériques ont fortement progressé ces 10 dernières années en Belgique. Peut-on pour autant affirmer que les inégalités face à ces outils se gomment progressivement ? Rien n'est moins sûr. Quelles formes prennent alors ces inégalités à l'heure de la banalisation des équipements numériques et de leurs usages ? Cet article vise à faire le point sur la question pour la Belgique.

La fracture numérique : de quoi parle-t-on ?

La fracture numérique est l'expression populaire qui désigne un large éventail d'inégalités liées à l'accès aux technologies numériques (aussi appelées « TIC » technologies de l'information et de la communication) [2] et à leur utilisation.

D'abord focalisée sur l'accès aux TIC, elle a fait l'objet de critiques, notamment parce qu'elle se centrait seulement sur l'aspect matériel alors que les taux d'équipement et de connexion des ménages augmentaient rapidement.

En effet, les inégalités face au numérique se n'arrêtent pas une fois que les personnes s'équipent. Le penser c'est présupposer implicitement que l'accès aux TIC conduit automatiquement à leur usage effectif, en oubliant les éventuels obstacles que chacun peut rencontrer pour les utiliser. Une fois la barrière de l'accès franchie, des différences peuvent apparaître dans la façon dont les contenus en ligne sont utilisés. Ces inégalités liées aux usages sont nommées par certains la « fracture numérique de second degré » pour la différencier de celle du « premier degré » liée à l'accès aux TIC.

Il reste qu'on considère encore souvent que les inégalités face au numérique se réduisent au fur et à mesure que la population se connecte. Disposer d'un ordinateur ou d'une application mobile, d'une connexion internet et les utiliser sont les deux indicateurs généralement retenus pour repérer les cas de fracture numérique [3]

Or, se limiter à ces dimensions, c'est oublier que derrière le taux d'utilisation se cachent des usages d'intensités et de natures diverses, qui demandent des compétences variables et qui sont loin d'offrir les mêmes bénéfices en termes de participation aux différents domaines de la société, comme l'emploi ou l'éducation par exemple.

Les inégalités d'accès à internet sensiblement en baisse

L'évolution des inégalités d'accès à internet [4] se mesure ici par le taux d'équipement des ménages et par la proportion de personnes de 16 à 74 ans qui utilisent internet. C'est indéniable : le taux d'accès à internet à domicile et le pourcentage d'utilisateurs a augmenté dans les toutes catégories sociodémographiques depuis 10 ans. Ce développement est notamment dû à la progression de l'accès mobile à internet via les tablettes et smartphones ces dernières années. 59% de la population accèdent à internet via une application mobile en 2014 contre 44% il y a deux ans. Ce constat d'ensemble ne doit pas pour autant faire oublier la persistance d'inégalités en la matière au sein de certaines catégories de la population, dont les plus défavorisées. Certes, 83% de l'ensemble des ménages ont aujourd'hui une connexion internet, mais, parmi les 25% des ménages les pauvres, à peine 6 sur 10 en disposent. De même, seuls 40% des personnes vivant dans ces familles ont un smartphone ou une tablette alors qu'ils sont 75% à être dans le cas lorsqu'ils sont issus des 25% des ménages les plus riches. La proportion d'utilisateurs d'internet dans les ménages pauvres est aussi beaucoup plus basse. Elle a seulement dépassé les 50% depuis 2011. En 2014, elle est de 66% contre 96% dans les ménages les plus riches.

En matière d'utilisation d'internet, d'autres facteurs sont aussi déterminants dont le niveau de diplôme et le genre.

Le niveau de diplôme est facteur discriminant majeur en la matière. En dépit d'une augmentation du taux d'utilisateurs parmi ceux n'ayant pas obtenu de diplôme du secondaire ces dernières années, seules 6 personnes faiblement diplômées sur 10 se connectent au réseau contre plus de 9 sur 10 parmi les diplômés de l'enseignement supérieur. D'ailleurs 28 % des non utilisateurs ont un faible niveau de diplôme contre 2 % à peine parmi les plus diplômés.

Si, globalement, les disparités de genre dans l'accès à internet ont quasiment disparus ces dernières années, les écarts entre hommes et femmes restent importants chez les peu diplômés et les plus âgés. Parmi les femmes de plus de 55 ans, moins de 50% utilisent internet contre 65% d'hommes. De même, on dénombre 58% d'utilisatrices parmi les femmes sans diplôme du secondaire contre 70% chez les hommes.

Dans l'ensemble, les inégalités d'accès n'ont donc pas complètement disparu. Celles‐ci se sont certes réduites, dans le sens où elles concernent moins d'individus, mais elles se sont approfondies car les risques d'exclusion des non‐utilisateurs se renforcent face à l'injonction de plus en plus généralisée de connexion permanente aux services en ligne dans tous les domaines de la vie en société.

Les disparités dans les usages : un enjeu actuel

Les inégalités relatives aux usages – c'est-à-dire la façon dont les personnes s'en servent et leurs éventuelles difficultés – constituent un enjeu croissant au fur et à mesure que les personnes se connectent. Celles-ci sont notamment dues à une inégale répartition des compétences et des ressources sociales disponibles, c'est-à-dire l'aide de personnes sur qui compter.

Ces inégalités sont un angle mort des données statistiques. Les quelques informations dont on dispose révèlent toutefois des variations notamment dans la nature des usages selon certains marqueurs sociaux.

Ainsi, on constate que plus les personnes sont diplômées, plus elles sont nombreuses à utiliser les différents services en ligne, à l'exception de la participation à des réseaux sociaux et du téléchargement de loisirs audiovisuels, qui sont répandus de façon assez semblable dans toutes les catégories de la population. Ces écarts en faveur des plus diplômés sont particulièrement notables pour les activités de recherches d'information comme la lecture de journaux (76% chez les plus qualifiés contre 46% chez les moins qualifiés), les activités administratives et commerciales comme l'e-gouvernement (78% contre 30%) et la banque en ligne (84% contre 54%) notamment. Les clivages selon les niveaux de revenus sont identiques aux précédents.

Ainsi, globalement, toutes choses étant égales par ailleurs, les personnes les moins diplômées et les moins aisées financièrement tendent à limiter leur utilisation d'internet aux activités de communication et de loisirs. En revanche, le fait d'être hautement diplômé et d'avoir un niveau de vie confortable favorise une utilisation fréquente et diversifiée des multiples services offerts par internet. Peut-on affirmer, avec F. Granjon [5], que les réseaux sociaux et les loisirs en ligne (jeux, films, musique) tracent les contours d'un « internet des classes populaires » alors que les autres services numériques portent l'empreinte d'une inégale répartition du capital culturel ? Plusieurs études de terrain vont en tout cas dans ce sens.

Proportion d'utilisateurs d'internet ayant utilisé divers services en ligne selon leur niveau d'instruction et le niveau de revenu de leur ménage (2014)
TousNiveau instructionNiveau Revenu
InférieurSupérieur1er quartile4ème quartile
Activités de communication ou de divertissement Courrier électronique 91 82 97 81 97
Téléchargement de jeux, musique, films 65 65 67 60 69
Participation à des réseaux sociaux 62 60 62 54 67
Activités de recherche d'informations Informations sur des biens et des services 84 72 93 71 92
Lecture de journaux ou magazines en ligne 62 46 76 46 74
Activités administratives et commerciales Interaction avec les pouvoirs publics 55 30 78 35 71
Banque en ligne 72 54 84 53 81
Achats de biens ou services en ligne 63 44 77 39 76
Niveau d'instruction : inférieur = au maximum certificat du secondaire inférieur ; secondaire = diplôme secondaire ; supérieur = diplôme de l'enseignement supérieur court ou long, universitaire ou non. Niveau de revenu du ménage dans lequel vit la personne concernée : 1er quartile = 25% les plus pauvres, 4ème quartile = 25% les plus riches.

Les inégalités numériques reflètent donc largement les inégalités sociales préexistantes et viennent même parfois les renforcer. Les personnes désavantagées face au numérique sont donc d'abord et avant tout des « désavantagés sociaux ».

Soulignons pour finir que toute différence dans l'accès et les usages n'est pas nécessairement une inégalité. Pour que ces écarts revêtent un caractère inégalitaire, ils doivent engendrer des mécanismes de discrimination ou d'exclusion dans divers domaines de la vie sociale (l'emploi, la formation, la culture, la participation citoyenne, etc.). Ce ne sont donc pas les variations dans l'accès et les usages qui révèlent les phénomènes d'inégalités numériques, mais leur incidence sur la capacité des personnes à tirer profit des possibilités offertes par les technologies pour mener leurs propres projets et renforcer leur participation à la société. A l'heure où la plupart des services d'intérêt public se numérisent, les risques de mise à l'écart des divers domaines de la vie sociale sont réels pour tous ceux qui ne sont pas en mesure de mobiliser pleinement ces outils à des fins d'intégration sociale.


[1] Toutes les données de cet article proviennent dubaromètre de la société de l'information 2015. Cette enquête est réalisée et publiée chaque année par le SPF Économie et statistiques (Statbel)

[2] Par souci de simplification, dans cet article, le terme générique « technologies numériques » désigne les ordinateurs fixes et portables ainsi que les applications mobiles (tablettes et smartphones) connectés ou non à internet. De plus, le terme « technologies de l'information et de la communication », dont l'acronyme est « TIC », et celui « d'outils numériques » sont utilisés comme synonymes de « technologies numériques »

[3] Pour s'en convaincre, il suffit de lire les termes dans lesquels on appréhende l'évolution de la fracture numérique dans l'enquête TIC, ménages et individus réalisée Statbel ainsi que dans le baromètre des usages numériques des citoyens wallons réalisé chaque année par l'Agence du Numérique.

[4] Dans la suite de cet article, parmi les indicateurs statistiques relatifs aux technologies numériques, on choisit de ne retenir que ceux concernant la diffusion et les utilisations d'internet. Les données statistiques montrent en effet que peu de personnes utilisent l'ordinateur ou une application mobile sans utiliser internet, internet étant l'application phare des technologies numériques aujourd'hui.

[5] Granjon F. (2012), Reconnaissance et usages d'internet. Une sociologie critique des pratiques de l'informatique connectée, Presses des Mines et Paritech, Paris.

Sous le foulard, la galère

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Comment les femmes de confession musulmane qui portent le foulard vivent-elles le racisme au quotidien ? Comment envisagent-elles leur propre avenir et celui de leur famille ? Pour en parler, axelle a rencontré un groupe de femmes du Brabant wallon : toutes, sans exception, ont été confrontées à des discriminations ou à des actes racistes.

Nous reproduisons un article publié par la revue axelle, qui aborde, par des témoignages, le racisme et les discriminations vécues par les femmes portant le voile. Ces discriminations reflètent une double inégalité, raciste et sexiste : ces femmes subissent cette discrimination en raison de leur religion – l'islam – et du fait d'être des femmes. Même quand l'interdiction du voile est justifiée sur base d'un principe de « neutralité » ou d'un refus des « signes religieux ostensibles », notamment dans de nombreuses écoles [1] et certaines entreprises [2], c'est bien souvent uniquement le voile qui est visé, et de ce fait les populations musulmanes. De plus, alors que ces interdictions s'inscrivent généralement dans un discours promouvant l'égalité hommes-femmes, elles ont l'effet paradoxal d'exclure des jeunes filles et femmes de l'école [3] et de l'emploi [4] ! Cette discrimination est banalisée, notamment lorsque les institutions conseillent aux femmes de cacher leur voile dans leur recherche d'emploi. Le nombre de signalements pour discrimination en raison de conviction religieuse ou philosophique a augmenté de plus de 50% entre 2010 et 2015 [5]. Plus de 90 % d'entre eux concernent l'islam, révélant certainement un racisme de plus en plus franc en Belgique.

Elles s'appellent Latifa, Fatima, Sofia, Mansoura, Nabila, Asma, Mimouna, Salma... Certaines sont nées en Belgique, d'autres y sont arrivées encore enfants, ou plus tard. Certaines travaillent, d'autres cherchent un emploi et, en attendant, font du bénévolat. D'autres encore restent à la maison, par choix ou par manque d'alternatives. Signe particulier : elles sont musulmanes et portent le foulard. Avec pour conséquences les regards hostiles, les insultes, la discrimination.

Nous les avons rencontrées dans un local communautaire près d'Ottignies, à l'invitation de Vie Féminine. Déjà, lors du tour de présentation, chacune avait une histoire à raconter. La difficulté de trouver du travail, ou simplement un stage durant les études. Les regards haineux, les remarques, les insultes parfois. Et surtout, peut-être, l'angoisse pour leurs filles face au racisme qu'elles voient croître.

Pour toutes, le port du foulard est leur démarche personnelle qui n'est pas à discuter. Leurs filles le portent ou non, mais lorsqu'elles décident de le mettre, le regard des gens change. En les écoutant, on perçoit ce mélange d'accablement et de révolte qu'on retrouve souvent dans des situations d'injustice.

Parcours d'obstacles

Latifa a travaillé dans une blanchisserie qui a fait faillite. Elle s'est retrouvée au chômage et en cherchant un autre travail, elle s'est heurtée à un mur : même pour faire le ménage, des clientes disaient avoir « peur des femmes voilée ».

Sofia travaillait comme comptable, sans porter le foulard. Puis elle a décidé de le mettre. Licenciée suite à une restructuration, elle a suivi une formation d'auxiliaire de l'enfance. Mais les perceptions extérieures avaient changé. Pour trouver des stages, elle a dû se tourner vers le privé. Le public refuse tout signe religieux. « Mais on fait du bon couscous », ajoute-t-elle amèrement, faisant référence à l'hypocrisie d'une société plus ouverte à l'exotisme qu'à l'égalité.

Asma, née en Belgique, a travaillé durant quatre ans avant d'arrêter. Plus tard, dans l'espoir de revenir sur le marché de l'emploi, elle a suivi des formations de "remise à niveau", puis une formation de secrétariat. Un médecin était prêt à l'engager, mais lui a dit finalement que non, ce n'était pas possible d'avoir une femme voilée à l'accueil.

© Aline Rolis

Quant à une autre, qui a suivi une formation dans le domaine social, elle raconte :

Aucune de celles qui portaient le voile n'est allée plus loin que la première année, car elles ne parvenaient pas à trouver un stage.

Elle, elle s'est accrochée, mais, dit-elle, ce furent des années de galère. Elle emploie même le mot "guerre" :

Au fond de soi, on est schizophrène. On doit montrer patte blanche mais en même temps on bout, on a l'impression qu'on n'a pas les mêmes droits et qu'on n'est pas des citoyennes comme les autres.

Certaines, en suivant des formations à l'écriture d'un CV, se sont entendu conseiller :

Ne mettez pas votre photo, car avec le voile ça va direct à la poubelle, sans même qu'on regarde vos compétences.

D'autres ont plutôt décidé d'annoncer dès leur lettre de motivation qu'elles portent le foulard. Pour ne pas se déplacer pour rien. Déjà qu'avec le nom sur le CV...

Afin de sortir de chez elles, certaines font du bénévolat. « Du bénévolat avec le foulard, ça va, mais pour trouver un job... » Ces parcours d'obstacles finissent par être décourageants.

Les ghettos, ce n'est pas nous qui les fabriquons : les filles ont fait des études mais ne trouvent pas de travail. Elles font formation sur formation ou travaillent comme auxiliaires de l'enfance alors que ce n'est pas le secteur qu'elles auraient choisi, afin de pouvoir garder leur voile. Quel gâchis ! s'insurge l'une.

« Vous rendez service aux maris qui peuvent garder leur femme à la maison ! », renchérit une autre. À un candidat bourgmestre, Asma a demandé s'il comptait faire quelque chose « pour que les femmes voilées fassent autre chose que les titres-services ». Il lui a platement répondu qu'il en fallait, des femmes qui font les titres-services…

« Retourne chez toi ! »

Certaines sont mères au foyer, par choix ou parce que trouver un emploi, c'est trop compliqué. Elles ne sont pas pour autant à l'abri des regards ou des remarques hostiles. L'une d'elles raconte l'incident avec un homme qui prétendait passer devant elle dans la file du supermarché ; comme elle ne le laissait pas faire, il lui a lancé : « On n'est pas dans la casbah ! » Cette fois, c'en était trop, elle lui a répondu. Étonné qu'une femme réputée "soumise" lui parle de cette façon, il a fini par s'excuser.

Des incidents somme toute banals, comme une dispute entre automobilistes pour une place de parking ou le refus d'échanger une marchandise défectueuse, tournent vite à l'insulte raciste ou à un « Retourne chez toi ! », alors même qu'elles sont nées ici. Certaines portent plainte à la police, « mais il n'y a pas de suite ».

Le plus dur, c'est de se faire insulter devant les enfants. Ce sont de petites choses, mais c'est tout le temps.

Sofia finit par avoir des angoisses terribles :

J'en arrive à avoir peur de traverser la rue, car il y a des personnes si haineuses qu'elles seraient capables de m'écraser.

Mimouna, plus âgée, est une battante et militante dans l'âme – elle n'hésite jamais à interpeller le bourgmestre ou les autorités et reconnaît faire aussi figure d'empêcheuse de tourner en rond dans son entourage. Elle qui a toujours vécu en Belgique constate que la situation devient de plus en plus difficile. Elle raconte avoir eu une enfance et une adolescence « magnifiques » ici, que ses enfants et petits-enfants, craint-elle, ne connaîtront jamais.

© Aline Rolis

Elle a trois filles : deux portent le foulard, une non. Elle ne veut rien leur imposer. Mais il est clair que ses filles, une fois qu'elles mettent le foulard, n'ont plus droit aux mêmes regards ni au même traitement.

C'est toute une jeunesse qu'on met ainsi en danger, qu'on pousse à la révolte, dit-elle. Alors que nous avons les mêmes problèmes que les autres femmes, voilées ou non. Nous partageons les mêmes soucis : le travail, la pension, etc.

Mansoura, elle, est arrivée en Belgique en 1965. Elle a été accueillie et a grandi au milieu des Belges, tout en suivant sa culture, sa religion.

À l'époque, se souvient-elle, on ne nous regardait pas bizarrement, les Belges étaient plutôt curieux de découvrir autre chose. [Maintenant] ils ont l'impression qu'on prend leur territoire, alors que ce sont eux qui nous ont appelés ici !

Cette situation, elles la constatent surtout en Belgique et en France, alors qu'en Hollande ou en Angleterre, soulignent-elles, on voit même des policières voilées. Autour de la table, l'une d'elles confie qu'elle aimerait quitter le pays si elle le pouvait : « Je ne me sens pas libre en Belgique, mais c'est ici que mes enfants vivent, qu'ils se sont mariés », soupire-t-elle.

Contre les préjugés, la rencontre

Beaucoup sont surtout inquiètes pour leurs filles. Celles qui portent le foulard le retirent à l'école. « C'est la loi, mais ça fait mal au cœur », dit l'une des mères. En réalité, ce n'est pas la loi : c'est à chaque direction de décider, mais de plus en plus d'écoles l'interdisent.

N'évitons pas les questions qui fâchent : le port du foulard est une chose, mais qu'en est-il de l'obligation de suivre tous les cours ? Pour la natation, ces mères semblent compréhensives : « Les filles sont complexées à la puberté, elles ne veulent pas aller dans l'eau avec les garçons qui se moquent d'elles... » Peut-être faudrait-il plutôt éduquer les garçons au respect, mais c'est un autre sujet. En revanche, pour ce qui est d'autres cours, comme la biologie, pas question d'y couper, « il faut apprendre », elles sont unanimes. Certaines sont quand même mal à l'aise par rapport aux cours sur la sexualité. D'accord pour le secondaire mais en primaire, ça leur semble trop tôt... En même temps, l'une d'entre elles admet son embarras pour en parler avec ses enfants. Peut-être vaut-il mieux alors faire confiance aux animations à l'école ? Une autre proteste : la sexualité, c'est tabou dans les têtes, pas dans la religion ! « Ce sont des prétextes, les cours de natation ou de biologie », tranche Mimouna. « Si certains parents ne sont pas ouverts, c'est leur problème ».

Ces mères sont également soucieuses pour les garçons :

Beaucoup d'adolescents en ont marre et sont dans la haine. On leur refuse une appartenance et après on se demande d'où vient la révolte ! dit Salma.

Elles ont des craintes pour l'avenir de ces jeunes, filles et garçons :

[Ceux-ci] ne trouvent pas d'emploi, restent en bande ou chez eux sur internet, à se remplir la tête avec des conneries explique Mimouna.

Ce racisme qui mine les femmes que nous avons rencontrées, elles l'attribuent à la méconnaissance, mais aussi aux médias qui ne montreraient que les côtés négatifs des différences culturelles, et non pas les aspects positifs ou même les points communs entre nous tous. Le meilleur remède ? Faire connaissance, se parler, comme lors d'une rencontre avec des femmes rurales, dont l'une a dit à Mimouna :

Quand vous êtes entrée, j'ai vu votre voile, mais plus personne n'y pensait quand vous êtes partie. Les rencontres font tomber les préjugés.


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