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Observatoire Belge des Inégalités

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La mixité dans les écoles et dans les classes est-elle bénéfique aux enfants défavorisés ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

L'article de François ghesquière publié sur ce site a résumé les arguments en faveur d'une plus grande mixité dans les écoles [1]. Nous publions ici une réponse montrant les limites de ces arguments, et, à tout le moins, le caractère limité de l'effet de la mixité scolaire en comparaison avec le poids déterminant de l'origine sociale des élèves.

Les bénéfices de la mixité scolaire sont généralement considérés comme acquis. Dans un cadre socialement mixte, les enfants issus de milieux défavorisés bénéficieraient d'autres modèles – plus positifs - que celui de leur milieu d'origine, d'un encadrement meilleur parce que les enseignants ne seraient pas débordés par l'accumulation de difficultés sociales et scolaires, d'un enseignement en moyenne de meilleure qualité,... Pourtant, il n'est guère évident que la mixité sociale dans les écoles et dans les classes permette en elle-même d'améliorer les performances scolaires des élèves de faible niveau socio-économique, si du moins on vise seulement sous le terme de performances les acquisitions de savoirs et de compétences faisant l'objet d'une évaluation académique.

Il ne s'agit pas ici de se substituer aux nombreux spécialistes travaillant sur cette question, mais de proposer un débat accessible sur cette question de société.

Discussion sur les effets positifs de la mixité sociale en milieu scolaire

L'article de François Ghesquière publié sur ce même site [2] résume très bien les deux types d'études ayant montré les effets bénéfiques de la mixité sociale en milieu scolaire. En effet, les avantages de la mixité scolaire ont été testés à deux niveaux. A l'échelle des pays, il s'agit de comparer les performances relatives des systèmes scolaires (scores obtenus dans les tests internationaux, différences de scores entre les élèves d'origine favorisée ou défavorisée) selon le degré de mixité du système scolaire. A un niveau individuel, l'accent est mis sur les performances individuelles des élèves selon la mixité de l'environnement scolaire dans lequel ils suivent leur scolarité.

Toutefois, selon l'aveu des auteurs eux-mêmes, ces études présentent des limites qu'il est très difficile de surmonter. Nous tentons ici de les résumer.

Au niveau des pays, la comparaison de différents systèmes éducatifs permet d'observer une assez bonne corrélation entre l'intensité de la ségrégation scolaire – c'est-à-dire la répartition des enfants issus de milieux différents dans des écoles différentes – et les inégalités sociales de performances académiques. Mais cette corrélation ne peut être assimilée à un lien de causalité, surtout directe. En effet, un système éducatif avec une forte mixité des élèves dans les classes et les écoles est lui-même le produit d'un système scolaire et social souvent moins inégalitaire, lequel a de très nombreuses caractéristiques autres que la seule mixité des écoles. Ceci conduit entre autres à un ensemble de pratiques spécifiques, dans le champ éducatif ou ailleurs, qui peuvent tout autant que la mixité en elle-même expliquer les résultats qui lui sont attribués. Bref, au niveau des pays, il est difficile, voire impossible, de séparer les bénéfices propres à la mixité scolaire d'autres effets susceptibles d'améliorer les résultats scolaires, notamment des élèves les plus défavorisés.

Au niveau individuel, il s'agit d'évaluer les « performances » des élèves – en particulier ceux issus des milieux défavorisés - en fonction du caractère plus ou moins mixte des écoles et/ou des classes qu'ils fréquentent. La plupart des études semblent ici aller dans le sens d'un effet bénéfique de la mixité sociale sur les résultats des élèves issus de milieux défavorisés. Toutefois, nous voudrions souligner trois points ici.

Premièrement, ces effets restent très limités, et surtout très inférieurs à l'impact de l'origine sociale des enfants. Il s'agit là d'un point décisif car cela indique que tous les efforts faits en matière de mixité ne compenseront pas, loin s'en faut, le « déficit social ». Peu d'auteurs nient ce fait, mais en mettant l'accent sur la mixité, on en arrive à oublier l'essentiel.

Deuxièmement, d'un point de vue plus technique, ces études se heurtent à la difficulté suivante : souvent fondées sur des caractéristiques socio-économiques générales (tels le diplôme des parents,...), on ne peut pas écarter que les élèves issus de milieux défavorisés qui fréquentent les écoles mixtes sont assez différents des autres, par exemple que leurs résultats scolaires antérieurs sont plus élevés (cette différence de résultats pouvant d'ailleurs être lié entre autres à d'autres caractéristiques du milieu familial). Bien que conscients du problème, les études peinent à le résoudre, car cela nécessite un suivi des élèves sur plusieurs années, plutôt que la comparaison de leurs résultats à un moment donné (ce que font la plupart des études).

Troisièmement, on relèvera qu'au sein des établissements primaires de l'enseignement francophone bruxellois, les résultats médians au Certificat d'Études de Base (CEB) varient de façon (inversement) proportionnelle avec la part d'élèves vivant dans un ménage faiblement diplômé (figure 4) : avec 10 % d'élèves défavorisés, les résultats tournent autour de 80, avec 30 %, ils sont proches des 75, avec 50 %, le score est d'à peu près 70, et avec 70 % de cette catégorie d'élèves dans l'établissement, le score médian réalisé au CEB est proche de 65… Bref, lorsque la proportion d'enfants issus de ménages peu diplômés augmente de 20 %, les résultats moyens de l'école diminuent de 5 points ! Il n'y a rien de surprenant à cela : comme les résultats des enfants dépendent de leur milieu social, les écoles avec des enfants moins favorisés ont des scores moyens inférieurs. Toutefois, si la concentration des élèves défavorisés avait un effet propre, les résultats au CEB dans les écoles avec une grande majorité d'élèves défavorisés devrait descendre plus que proportionnellement : lorsque la proportion d'enfants provenant de ménages peu diplômés augmente, on devrait s'attendre à un effet négatif de la concentration et que donc leurs résultats soient encore plus faibles que ce qui est observé sur ce graphique.

A vrai dire, la proportionnalité est d'autant plus surprenante qu'on pourrait s'attendre à une chute accélérée même sans aucun effet négatif de concentration. On pourrait en effet supposer que, parmi les élèves de ménages faiblement diplômés, ceux qui se retrouvent concentrés dans les mêmes écoles appartiennent en réalité à des ménages en moyenne plus précarisés encore que les autres (par exemple des ménages plus captifs du marché du logement), et qui ont en moyenne des profils académiques encore moins favorables.

Figure 4. Résultat médian obtenu au CEB selon la part des élèves des établissements vivant dans un ménage faiblement diplômé (Enseignement primaire francophone)
Note de lecture : Chaque cercle représente une école, proportionnellement à son nombre d'élèves. L'axe vertical donne les résultats médians des élèves de l'école pour l'examen de fin de primaire (CEB) et l'axe horizontal, la part des élèves dont les parents sont peu diplômés. On constate que, plus il y a d'élèves dont les parents sont peu diplômés, moins le score au CEB est élevé.

Discussion sur les processus sociaux à l'origine des effets bénéfiques de la mixité scolaire

Comme le souligne Danhier [3] , lorsqu'on s'interroge sur les processus sociaux derrière les effets bénéfiques de la mixité sociale en milieu scolaire, les études sont plus floues : l'influence des pairs (effets bénéfiques supposés pour les enfants des milieux défavorisés à fréquenter des enfants issus de milieux plus favorisés), les pratiques enseignantes ou les différences de ressources entre les écoles (ressources financières, qualité des enseignants,...) sont tour à tour mobilisés.

Parmi ces causes possibles, soulignons que la troisième (les ressources) ne relève pas directement de la mixité en milieu scolaire. Elle souligne le caractère inégalitaire du système scolaire, qui peine par exemple à recruter les meilleurs enseignants pour les écoles où les difficultés scolaires se concentrent. Sans régulation forte, il y aura une sélection des « meilleurs » enseignants vers les « meilleures » écoles. Un tel mécanisme ne plaide donc pas en tant que tel pour la mixité en milieu scolaire mais bien pour une répartition équilibrée des ressources, et pas seulement financières.

Du point de vue des pratiques enseignantes, les effets peuvent être contradictoires. Certes, dans une école mixte, l'enseignant peut en théorie consacrer plus de temps aux enfants en difficulté, puisqu'il en a moins. Pourtant, il suffit d'avoir assisté à une réunion de parents pour comprendre que les choses ne sont pas si simples : il est aussi probable que dans une école mixte, les normes de certains groupes (les parents issus des classes moyennes et supérieures) soient celles qui auront le plus de relais auprès de l'école et des enseignants. Dans un milieu mixte, les enseignants – sans en avoir nécessairement conscience – vont probablement adapter leurs pratiques aux enfants favorisés, plutôt que, par exemple, baisser pour un temps plus ou moins long leur niveau d'exigence afin de l'adapter au niveau des enfants les plus faibles de la classe. S'ils ne le faisaient pas, ils subiraient la pression du milieu scolaire où les exigences de milieux les plus favorisés ont des relais plus forts. Dans un tel contexte, il est très probable que les élèves qui ne sont pas suffisamment performants d'un point de vue scolaire, souvent d'origine défavorisée, ne puissent réussir dans un tel milieu scolaire ; il en résulterait que seuls les bons élèves des milieux défavorisés continueraient à être scolarisés dans ces écoles (ce qui nous ramène au biais de sélection souligné plus haut)...

On l'aura compris, les questions liées à l'inégalité scolaire sont difficiles à traiter d'un point de vue scientifique. Néanmoins, malgré les désaccords scientifiques que nous avons relayés sur ce site, il est peu probable que la mixité puisse être considérée comme la solution aux questions des inégalités scolaires, tant les effets néfastes de la concentration des élèves défavorisés ou bénéfiques de la mixité semblent limités en comparaison à l'importance de l'origine sociale des enfants pour expliquer leurs résultats scolaires. Il ne s'agit pas ici de donner raison à ceux qui luttent pour la « liberté de choix de l'école », qui n'est que la liberté de certains au détriment des autres, compte tenu du fait qu'il y a à peu près autant de places que d'élèves mais que certaines écoles sont plus demandées que d'autres. Il s'agit plutôt de s'interroger sur les moyens les plus efficaces pour améliorer le « destin scolaire » des enfants issus de milieux défavorisés, ce qui peut aussi passer par des stratégies pédagogiques adaptées pour les écoles qui les accueillent.


[3] Danhier J. Et al., 2016, Ségrégation intra-établissement en Fédération Wallonie-Bruxelles, Congrès de l'AREF, MONS, 7-04-2016

Parcours de vies inégalitaires : quand la « race » s'emmêle

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Chaque individu, selon qu'il est rangé dans l'une ou l'autre catégorie sociale, occupe une place plus ou moins élevée au sein de l'ordre social matériel et symbolique qui structure et hiérarchise toute société humaine. Dans leur récent article, Joël Girès et Cécile Piret montraient ainsi que les positions occupées dans l'espace social et économique par Anthony et Juliette – les deux personnages fictifs qui illustrent leur histoire des divisions sociales bien réelles – contribuent à déterminer largement les destins sociaux inégaux auxquels ils seront voués. Cependant, en ce qui concerne Mohamed – le personnage fictif de notre enquête bien réelle [1]–, pointer la position particulière qu'il occupe au sein de la structure de classe de la société belge est-il également suffisant pour comprendre sa situation ?

Quelques notions théoriques

L'échelle que les deux auteur.e.s mobilisent dans leur texte pour penser les hiérarchies sociales se base sur des critères avant tout économiques. Le statut professionnel ainsi que le niveau de revenu y sont notamment pointés pour leur caractère déterminant sur les parcours de vie et la reproduction des inégalités. En tant que jeune bruxellois issu de l'immigration marocaine, né de parents ouvriers et habitant un quartier populaire proche du centre-ville, l'on pourrait penser que Mohamed vit une expérience sociale qui se rapproche de celle d'Anthony, fils d'ouvriers et d'immigrés (italiens) lui aussi. Néanmoins, le contexte (spatial et historique) dans lequel vit Mohamed, de même que son apparence physique et son origine ethnique particulière rajoutent quelque chose que l'analyse devrait pouvoir prendre en compte pour bien saisir son cas. Dès lors, plutôt que réduire la situation de Mohamed aux conséquences de son appartenance de classe ou, à l'inverse, à celles de son origine ethno-raciale, le problème ne gagnerait pas à être analysé, comme le propose le sociologue Loïc Wacquant (mais il n'est pas le seul [2]), en étant attentif aux contextes locaux et aux articulations toujours particulières des termes inséparables du triptyque « race », classe et ethnicité ?

L'idée de « race » n'a ici bien sûr aucun sens naturel. Elle renvoie à une manière de hiérarchiser la population selon des critères de distinction discriminants pensés comme biologiques et objectifs (couleur de peau notamment). La notion d'« ethnicité » est quant à elle comprise comme ensemble de traits culturels partagés (et ici surtout entendus comme supposés partagés et assignés) qui sont constitutifs d'une identité sociale distincte de celle d'autres groupes [3]. Bien que ces notions soient socialement et historiquement construites [4], elles ont néanmoins des effets bien concrets sur la réalité des individus « ethno-racialisés », conditionnant leur accès aux ressources de la vie sociale et ainsi, leur possibilité d'avenir. Le poids des assignations identitaires sur les trajectoires de vie variera cependant selon la conjoncture historique particulière [5] ainsi que selon la position occupée au sein de la structure économique. La « race » et l'ethnicité (supposée) s'articulent en effet à la position de classe et n'auront pas les mêmes degrés de détermination sur les destins sociaux selon que l'on est issu de classe supérieure ou inférieure [6]. Le portrait qui suit propose d'envisager la situation de Mohamed dans ce sens, c'est-à-dire à partir du contexte (matériel et subjectif ou, dis autrement, réel et discursif) dans lequel il vit et en considérant la double position, économique et symbolique, qu'il occupe au sein de l'ordre social.

Mohamed

Molenbeekois belgo-marocain (de troisième génération), né d'un père ouvrier et d'une mère femme au foyer eux-mêmes nés en Belgique, Mohamed est un jeune de 19 ans qui vit au sein d'un quartier populaire d'une commune bruxelloise aujourd'hui mondialement connue.

Photo de Alexandre Dulaunoy - cinematography of Molenbeek

A Molenbeek-Saint-Jean, le taux de chômage est un des plus élevés de la capitale : près d'un « actif » sur trois y est en effet chômeur, ce qui surpasse nettement la moyenne régionale et, par rapport aux autres quartiers de la commune, ce taux est deux fois supérieur dans celui que Mohamed habite. Parmi les jeunes actifs de son quartier, un sur deux est sans emploi [7] et Mohamed est bien conscient de ce que cela signifie quant à ses perspectives d'avenir. Quand on le questionne sur le futur professionnel auquel il pense se prédestiner, Mohamed dit vouloir multiplier les formations, anticipant ainsi le risque qu'il pressent de ne pas trouver d'emploi durable facilement.

Il y a deux ans, Mohamed s'est décidé à entamer une formation de mécanicien automobile. Bien qu'il ait lui-même choisi cette option, c'est après avoir dû changer six fois d'établissement scolaire (pour renvois plus ou moins clairement signifiés selon les écoles) et c'est parmi un choix d'orientation relativement contraignant qu'il s'est réorienté. Le système scolaire belge francophone est en effet connu pour être un des plus inégalitaires d'Europe (comme le montrent les enquêtes du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA)). Basé sur un principe d'orientation précoce, les élèves sont amenés à « choisir » une filière d'enseignement général, technique ou professionnel dès l'âge de 14 ans, un choix largement déterminé par la trajectoire scolaire que les parents ont eux-mêmes suivie (comme le soulignent Girès et Piret dans leur article). En outre, ce système éducatif s'appuie également sur un recours intensif au redoublement dont la fonction d'écrémage alimente une logique de relégation sur un marché scolaire qui, à Bruxelles, est largement dualisé, ségréguant et surreprésentant les élèves d'origine étrangère dans les filières d'enseignement technique et professionnel [8].

Si Mohamed éprouve une certaine incertitude quant à son avenir professionnel, c'est aussi parce qu'il est fort bien conscient des conséquences probables de la stigmatisation à la fois ethno-raciale et territoriale qu'il subit. Vivant dans la fameuse commune de Molenbeek-Saint-Jean et du fait d'être issu de l'immigration, Mohamed sait que son nom de famille et que celui de la commune d'où il provient joueront probablement en sa défaveur sur son CV. Une représentation cartographique de la valorisation du diplôme sur le marché de l'emploi par quartiers d'origine permet de se rendre compte rapidement de l'existence d'un « effet de lieu » [9] à Bruxelles : les habitants de certaines zones de la ville pâtissent en effet d'une injustice notable par rapport à d'autres.

Indice de valorisation du diplôme sur le marché de l'emploi par quartier d'origine à Bruxelles

Sur cette carte sont illustrés les taux de chômeurs attendus selon le niveau de formation des individus actifs au sein des différents secteurs qui y sont dessinés. Les quartiers populaires péri-centraux du "croissant pauvre" (en rouge et en orange) où habitent de nombreux Bruxellois issus de l'immigration affichent ainsi des « taux de "surchômage" de plus de 20%, voire de plus de 50% » [10] par rapport à ce à quoi l'on pourrait s'attendre au vu du niveau de formation des actifs de la zone. En revanche, dans les quartiers périphériques, tant aisés que populaires, mais où la majeure partie de la population porte un nom de famille à consonance nord-européenne, ce taux est moitié moins élevé qu'attendu. Ce constat amène à penser qu'en fonction du lieu de résidence, du réseau local disponible et exploitable sur le plan professionnel, mais aussi sans doute selon son origine ethno-raciale supposée, un demandeur d'emploi ne parviendra pas à valoriser son diplôme de la même manière sur le marché du travail et ne rencontrera pas les mêmes obstacles dans sa quête d'un emploi salarié. Ainsi, à l'instar de ce que l'on observe sur le marché scolaire bruxellois, l'on peut parler d'une « ethnostratification » du marché du travail [11] surreprésentant les personnes d'origines étrangères dans les emplois subalternes, quand bien même leurs diplômes les autorisent à accéder à des postes plus élevés.

Actuellement, avec la destruction de l'emploi peu qualifié dans la capitale depuis les années 1970, Mohamed voit se réduire ses espoirs de trouver facilement des débouchés professionnels à l'issue de sa (ou ses) formation(s). D'un autre côté, s'il n'en a pas encore subi les conséquences sur le marché du travail (qu'il n'a pas pénétré), son assignation à un groupe ethno-racialisé ainsi qu'à un territoire en proie à une médiatisation stigmatisante sans précédent ne lui donne pas particulièrement foi en son avenir.

Cette assignation, Mohamed la ressent au jour le jour à travers son expérience quotidienne du monde social. Le regard qu'il pose sur le monde qui l'entoure – et sur lui-même – est ainsi imprégné d'un sentiment d'exclusion banalisé, mais qui reste néanmoins particulièrement éprouvant, d'autant plus qu'il incarne cette figure du « jeune musulman » dans un contexte qui voit émerger une forme de panique morale inédite focalisée sur les questions identitaires, culturelles et symboliques [12]. Le rapport quotidien aux contrôles policiers et militaires qu'il subit dans l'espace public, la colère contenue et la fatigue qu'il ressent face à l'expérience répétée de petites humiliations et signes de « non-respect » (réels ou supposés) de la part de représentants d'institutions diverses (écoles, administrations, etc.), ou encore le sentiment d'être trop souvent appelé à rendre compte publiquement de son « innocence » sont autant de formes de subjectivations particulières et cumulées de sa condition de sujet « minoritaire » [13].

On le voit, la réalité de Mohamed est ainsi faite d'une intrication entre sa position au sein de la structure économique et celle qu'il occupe sur le plan symbolique. Si Mohamed a acquis une lecture du monde plus ethno-raciale que socio-économique – parlant de son quotidien comme davantage marqué par l'injustice raciste que par l'exploitation de classe –, en tant que jeune bruxellois de culture arabo-musulmane et issu d'un quartier populaire, les effets qu'il ressent de sa double position de subalternité et les possibilités d'avenir qui s'offrent à lui dépendent pourtant de ses deux appartenances, de classe et ethno-raciale.

Des recherches situées et attentives …pour le meilleur avenir possible

Si c'est bien, comme Joël Girès et Cécile Piret le suggèrent dans leur texte, « en agissant sur la répartition de la richesse par le prélèvement des plus fortunés en faveur des moins favorisés que l'on pourra détruire structurellement les inégalités et leur reproduction de génération en génération » [14], l'on pourrait dire que c'est en agissant sur le racisme (à tous les niveaux, individuel comme institutionnel) que l'on pourra faire vaciller l'ordre culturel injuste que nous connaissons et ainsi détruire structurellement les inégalités qui en découlent. Néanmoins, rien n'oblige à devoir choisir entre ces deux combats. Le bref portrait de Mohamed dressé ici invite à rester attentif aux articulations mouvantes des différentes formes de dominations et aux contextes toujours particuliers dans lesquels elles s'inscrivent, car, en définitive, toute lutte pour la justice sociale ne demande-t-elle pas en effet de pouvoir articuler ensemble redistribution des ressources matérielles et revalorisation des identités méprisées [15] ?


[1] Reprenant la même méthode que celle utilisée par Joël Girès et Cécile Piret dans leur contribution, je recompose ici le personnage de “Mohamed” à partir d'une recherche en cours – financée par Innoviris – sur les acteurs culturels émergents de Bruxelles, et plus particulièrement, à partir d'observations issues d'une enquête de terrain conduite entre 2016 et 2017 sur un atelier-théâtre au sein du quartier historique de la commune de Molenbeek-Saint-Jean. Mohamed est ici le produite de la synthèse partielle de trois jeunes rencontrés sur le terrain de condition sociale et ethno-raciale fort proche.

[2] Voir Wacquant L., 2009, « L'énigme du couple "race et classe" dans la société et les sciences sociales étasuniennes », Transatlantica, 1|2009, ou, par exemple : Fraser N., 2005, Qu'est-ce que la justice sociale ? Distribution et reconnaissance, Paris, La Découverte. Ou encore : Fassin D. & Fassin E. (dir.), 2006, De la question sociale à la question raciale ?, Paris, La découverte.

[3] Pour des définitions beaucoup plus complètes et une synthèse des différentes approches de ces deux notions de « race » et d'« ethnicité », voir : Martiniello M., 2013, Penser l'ethnicité. Identité, culture et relations sociales, Liège, Presses universitaires de Liège.

[4] Quijano A., 2007, « "Race" et colonialité du pouvoir », Mouvements 2007/3 (n° 51), p. 111-118.

[5] Le statut juridique et symbolique du migrant par exemple, a fortement évolué au cours du temps, à la fois selon les besoins de la société d'accueil, la situation de son économie et l'action de l'Etat, mais aussi selon les mobilisations citoyennes qui, à travers leurs revendications, parviennent aussi parfois à infléchir le regard que la société a posé sur cette figure : Vertongen Y. L., 2017, « Histoire de la figure du migrant depuis 1831 »

[6] Pour un résumé en français des thèses de William Julius Wilson à propos de « l'importance de la classe » sur la vie des noirs américains, voir : Wacquant L., op. cit. Par ailleurs, rajoutons que s'il existe une expérience vécue « bourgeoise » du racisme distincte de l'expérience qu'en font les classes populaires ethno-racialisées, il existe également des expériences « bourgeoise » et « populaire » du sexisme, de même que ces expériences (du sexisme ou du racisme) peuvent aussi être genrées. L'expérience masculine particulière du racisme – si on ne la distingue pas de celle vécue par les femmes – risque par exemple de se faire passer comme « universelle » et ainsi, d'invisibiliser les injustices particulières dont les femmes ethno-racialisées sont victimes.

[7] En quelques chiffres (tous datés de 2012), cela donne un taux de chômage qui s'élève à 30,92% pour l'ensemble du territoire de la commune tandis que la moyenne régionale est de 22,69%. Le quartier « historique » de la commune qu'habite Mohamed présente un taux de chômage de 41,12%, deux fois plus élevé donc que celui que l'on retrouve dans les quartiers de l'ouest du territoire et qui oscille entre 15,89% et 19,22%. Parmi les jeunes (18-24 ans), ce taux s'élève à 51,9%. Source :https://monitoringdesquartiers.brussels

[8] Pour un balayage large des différentes réalités sociales des jeunesses bruxelloises (éducation, emploi, logement, mobilité, identité, délinquance et santé), voir : Sacco M., Smits W., Kavadias D., Spruyt B. et D'Andrimont C., 2016, « Note de synthèse BSI. Jeunesses bruxelloises : entre diversité et précarité », Brussels Studies, N°98, 25 avril, www.brusselsstudies.be

[9] Van Hamme G., Wertz I., Biot V., 2011, « La croissance économique sans le progrès social : l'état des lieux à Bruxelles », Brussels Studies, N°48, 28 Mars,www.brusselsstudies.be

[10] Vandermotten C., 2008, Evolution socio-économique, reproduction sociale et formation à Bruxelles, Commission Consultative Formation Emploi Enseignement en Région de Bruxelles-Capitale-CCFEE.

[12] De Cock L. & Meyran R., 2017, Paniques identitaires, Vulaines sur Seine, éditions du Croquant.

[13] Pour une analyse plus extensive et détaillée de ces subjectivations particulières des violences sociales, matérielles et symboliques subies par les jeunes de l'atelier-théâtre observé, voir : Rinschbergh F., « Ethnographie d'un dispositif d'expressivité juvénile au sein d'un quartier populaire bruxellois » (titre provisoire), à paraitre.

[14] Girès J. & Piret C., op. cit.,

[15] Fraser N., op. cit.

Implantation de l'entreprenariat culturel et créatif et politiques locales : le cas de Molenbeek

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Courant 2016, nous avons réalisé des entretiens auprès de personnes actives au sein de structures du secteur culturel ou créatif installées à proximité immédiate du centre historique de Molenbeek [1] : café branché, espaces de coworking, résidences de plasticiens, galeries, salle de concert programmant de la musique alternative. Autant d'espaces divers qui ont cependant en commun de drainer un public sensiblement mieux doté en capital économique que la moyenne du quartier, mais aussi de bénéficier d'un soutien de la part des pouvoirs publics.

Ce soutien, formalisé par un subside ou manifesté de manière plus discrète, découle d'une vision politique spatialiste déjà décrite par l'Observatoire [2], qui considère que l'action sur les inégalités spatiales aurait un effet sur les inégalités sociales. Ainsi, ces projets sont envisagés comme acteurs de requalification des quartiers : en participant à instaurer une « mixité sociale », leurs activités auraient des conséquences bénéfiques sur la pauvreté locale. C'est à ce titre qu'ils reçoivent des subsides axés sur le développement territorial, comme l'aide de l'opérateur régional Atrium ou les conséquentes subventions européennes « FEDER » [3]. Or, la réhabilitation matérielle et symbolique de ces quartiers sans qu'en soient appréhendés les potentiels dommages collatéraux peut faire partie d'un processus de gentrification urbaine.

Nous entendons par processus de gentrification l'installation d'une classe moyenne intellectuelle valorisant un cadre de vie urbain et « multiculturel » qui rencontre une offre de logements soutenue par des promoteurs privés et les pouvoirs publics (dont l'intervention est légitimée par la logique spatialiste que nous avons décrite plus haut). En conséquence de quoi, le prix des loyers, traditionnellement moins cher, connaît alors une augmentation qui le rend progressivement inaccessible aux classes populaires et amorce un renouvellement de la composition sociologique du quartier. Ce phénomène, littéralement « embourgeoisement », s'est notamment observé à Saint-Gilles [4].

Nous rendrons compte ici de la dimension plus locale du soutien politique aux entrepreneurs créatifs, particulièrement ses aspects informels et non pécuniaires, témoins de la bienveillance de la commune à l'égard des nouvelles offres culturelles s'implantant sur le territoire.

Le contexte molenbeekois

Avec près de 100 000 habitants, Molenbeek-Saint-Jean est la quatrième commune Bruxelloise en termes de population. Une part importante de cette population est issue de l'immigration : entre la fin de la seconde guerre mondiale et le début des années '70, plusieurs vagues (d'abord en provenance d'Italie puis du Maghreb, plus particulièrement du Maroc) s'y succéderont, dans le but de faire face aux besoins des industries locales. Après les trente glorieuses, la commune est frappée de plein fouet par la désindustrialisation et les crises financière et économique. Aujourd'hui, il s'agit de l'une des commune bruxelloise où le revenu par habitant est le plus bas [5].

La politique locale molenbeekoise, pointée du doigt comme ayant laissé faire l'émergence d'un terrorisme islamiste, affiche aujourd'hui sa volonté de lutter contre « le repli sur soi », notamment en « décloisonnant les quartiers » afin que les jeunes soient « confrontés à d'autres personnes ». Dans la mesure de ses moyens, la commune tente donc de « s'ouvrir », de rendre Molenbeek attractive à une catégorie de population, y compris dans sa politique résidentielle :

Il faut que la politique du logement soit orientée vers cette mixité. Attirer via une politique de logements conventionnels des personnes au revenu plus élevé ou des jeunes non-Molenbeekois, permettrait de répondre à ce problème. (Extrait d'interview, Horizons Bruxellois, 03/2012)

Cette volonté d'instaurer une « diversité sociale et culturelle » se lit dans la mise en place d'activités attractives non seulement pour le quartier mais surtout pour un public extérieur. De manière explicite, la bourgmestre Françoise Schepmans l'exprime dans l'agenda culturel communal : « j'invite tous les Molenbeekois et davantage encore les non Molenbeekois à les découvrir et je l'espère, les apprécier. »

Photo du canal à Bruxelles, marquant la frontière entre Molenbeek et la commune de Bruxelles-ville (Joël Girès)

Réception locale des nouveaux entrepreneurs artistiques

Dans cette perspective, il est intéressant d'interroger la réception, au niveau du pouvoir local, des trois projets les plus récents parmi ceux étudiés : un hangar rénové abritant un collectif d'artistes et des évènements, une ancienne blanchisserie de 6000m² reconvertie en espaces d'atelier pour plasticiens, et un café proposant un espace de coworking. Tous ont mentionné l'accueil chaleureux dont ils avaient été l'objet. Mathieu, porteur de projet, explique par exemple que contrairement à son expérience précédente à Saint-Gilles :

La proximité par rapport au politique et aux pouvoirs publics est complètement différente (...). Il y a vraiment beaucoup plus de chaleur. Les pouvoirs publics sont hyper friands de recevoir des projets comme nous ici à Molenbeek.

Dès leur arrivée, la bourgmestre fait les démarches pour rencontrer Mathieu, après que le président de la maison des cultures et de la cohésion sociale soit venu le voir et l'ait « mis en contact avec des gens de la Fédération Wallonie-Bruxelles, qui [l'a] mis en contact avec des gens de la commune ».

Sarah, à l'initiative du café, me signale que lorsqu'elle a fait la demande de permis d'urbanisme simplifié afin d'initier les travaux, Mme Schepmans, après lui avoir assuré que c'était « un très bon projet », lui a dit qu'il fallait « faire en sorte que ça aille plus vite ». La commune et l'échevin du tourisme auraient été « hyper réactif[s] ». Différents échevins et travailleurs communaux viennent régulièrement en tant que clients habitués (elle appelle l'échevin du logement par son prénom), ce qui permet à Sarah d'avoir vent de différents projets - elle m'explique par exemple qu'on l'a mise en contact avec une serre où elle pourrait éventuellement récolter des légumes.

Quant à Alexandre, instigateur du lieu d'habitation et de création artistique, il m'a également raconté l'accueil positif de la bourgmestre, mais aussi l'indulgence de la police locale concernant le tapage nocturne dont les riverains s'étaient plaints : le commissaire leur aurait rendu visite et « picolé du rouge », leur laissant par la suite son numéro de GSM - anecdote également relatée par Mathieu qui dit que les policiers venus leur demander de baisser le son ont par ailleurs signalé que la bourgmestre leur avait dit « de ne pas trop [les] ennuyer ». Si, à l'heure de notre enquête, le hangar était fermé au public en attendant sa mise aux normes, Alexandre témoignait du soutien dont l'avait alors assuré la bourgmestre.

Reflexivité et ambivalence

Les entretiens nous ont aussi éclairé sur la manière dont les acteurs se positionnent face aux dynamiques à l'œuvre, qu'ils sont loin de méconnaître. Les personnes rencontrées, particulièrement les trois entrepreneurs des projets récents, disent avoir conscience des enjeux urbains qui se jouent à Molenbeek, notamment du potentiel embourgeoisement du quartier et de ses conséquences en termes d'accessibilité du logement. Ils font d'ailleurs nommément référence à la gentrification, concept connoté négativement dans leur discours. La manière dont ils positionnent leur propre intervention dans ce processus est cependant ambiguë. Selon Alexandre, la responsabilité est toute entière celle des pouvoirs publics, la gentrification étant « une théorie de merde qui fait culpabiliser les artistes d'ouvrir des spots ». Il se défend d'y avoir une quelconque responsabilité personnelle, les projets artistiques comme le sien ayant selon lui au contraire vocation à faciliter la cohésion sociale :

La gentrification sordide qui s'opère, elle est réglementée. Si y a de la spéculation immobilière, c'est parce que les communes veulent qu'il y en ait. Sinon y en aurait pas. On est utilisés quoi.

Mathieu pointe également la responsabilité des pouvoirs publics qui, selon lui, sont « tous pour faciliter la gentrification », de même que le propriétaire de leur bâtiment qui voit également « d'un très bon œil » la potentielle transformation du quartier.

Il semblerait que, pour les répondants, leur éventuelle participation à la dynamique de transformation du quartier soit endiguée par leur contribution à la « mixité sociale » du quartier et par leur volonté de s'intégrer localement. Dans leurs propos, la « mixité », souvent explicitée comme de la multiculturalité, est un idéal politique qui renvoie « à une réalité à promouvoir plutôt qu'à une réalité existante » (Lenel, 2016 : 69) [6] :

La multiculturalité, c'est hyper important (Mathieu) ;

Je crois qu'il faut encourager la multiculturalité (Ulysse) ;

En fait c'est beau ! C'est une très belle idée. C'est comme pour moi l'amour éternel tu vois. C'est magnifique ces idées-là. Mais dans la pratique, est-ce que ça existe ? (Sarah).

Selon eux, c'est « un échange de valeurs, et que les gens ils se mettent en contact avec des gens qu'ils ne connaissent pas » (Mathieu), une interaction dont les deux parties ont à gagner. Pour Mathieu, c'est aussi un moyen pour une population au chômage de gagner, au contact de ces nouveaux voisins « plus actifs », une envie d'être plus active. Ce dernier, Ulysse et Alexandre soulignent aussi l'avantage d'amener un public aisé qui consomme dans les commerces du quartier et favorise ainsi le développement économique local. On retrouve ici la croyance en « l'effet de lieu » [7] ou la logique spatialiste, qui anticipe les retombées positives de la proximité entre classes sociales sur l'ensemble du quartier.

Conclusion

Le processus de gentrification peut impliquer les artistes comme agents - parfois involontaires - de la revalorisation symbolique du quartier, les activités proposées permettant de drainer un public plus aisé que les riverains, et permettre à terme d'attirer des « gentrifieurs » mieux dotés en capitaux économiques. Si la place des artistes dans le processus fait débat dans la littérature et est très variable selon les terrains, ils peuvent en tout cas être considérés comme étant « partie prenante d'un mouvement de revalorisation de la centralité et de ses ressources » [8]. Par ailleurs, le soutien à des initiatives artistiques au travers de politiques publiques tournées vers le développement d'offres de type culturel fait partie des types d'action plébiscitées dans le procédé de mise en concurrence des villes - et Bruxelles en prend également le chemin, comme en témoignent les diverses initiatives mises en place visant à stimuler la production innovante de biens et services immatériels [9].


[1] Les données présentées dans cet article sont le fruit d'un stage de master en sociologie, réalisé en 2016 au sein de recherche « The Diversity of Work in the Creative and Cultural Industries » (2015-2019), financée par Innoviris. Menée conjointement par l'USL, l'ULB et la VUB, elle porte sur le secteur des industries culturelles et créatives bruxelloises. Le pan de la recherche dans lequel le stage s'est inscrit est dirigé par Christine Schaut, Jean-Louis Genard et Judith Le Maire, et réalisé par François Rinschbergh. Il vise à nourrir les connaissances sur ce secteur, notamment en appréhendant les acteurs et leurs pratiques avec une approche qualitative. Il s'agit également d'interroger les interactions entre champ de la création à Bruxelles et territoires : à partir d'un terrain circonscrit - un quartier -, observer les interactions qui se nouent entre les habitants et ces institutions et leurs travailleurs.

[3] Les sources de financement des organisations au sein desquelles travaillent les acteurs rencontrés sont de diverses nature : le co-working d'artistes est un projet financé par la Smart, une coopérative (anciennement ASBL) offrant des services de comptabilité aux indépendants du milieu artistique ; le café est une entreprise lancée à l'aide de fonds propres et de crowdfunding, ayant également bénéficié du soutien d'Atrium (agence régionale d'implantation de commerce) ; la résidence de plasticien est entièrement autofinancée ; la galerie et la salle de concert reçoivent divers subsides structurels des Communautés française et flamande ainsi que d'un fonds Feder pour la période 2014-2020.

[5] Institut Bruxellois de Statistique et d'Analyse et Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale (2016), Zoom sur Molenbeek-Saint-Jean – Bruxelles, édition 2016.

[6] E. Lenel, (2016), Une sociologie de la co-existence en contexte de « revitalisation urbaine », Analyse des effets sociaux de la programmation de la mixité sociale dans le territoire du Canal à Bruxelles, Thèse en sociologie, Université Saint-Louis, Bruxelles.

[8] Lire à ce propos : E. Vivant et E. Charmes (2008), « La gentrification et ses pionniers : le rôle des artistes off en question », Métropoles.

[9] Lire à ce propos : J.-L. Genard, E. Corijn, B. Francq, C. Schaut, (2009) « États généraux de Bruxelles. Bruxelles et la culture », Brussels Studies, Note de synthèse n°8.

Quand les pauvres quittent Bruxelles...

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Contrairement à l'image véhiculée par les médias et par les politiques bruxellois, le contingent des habitants qui quittent Bruxelles est également composé de personnes peu nanties. Entre 2008 et 2013, 30 % des personnes qui ont déménagé depuis Bruxelles vers une autre commune belge appartenaient aux trois déciles [1]de revenus les plus bas.

Comme le montre le graphique 1, sur 100 personnes qui quittent Bruxelles pour s'installer ailleurs en Belgique, 30 appartiennent à un ménage « populaire » [2].

Structure de la population résidente et sortante des quartiers populaires centraux selon les revenus (groupes de déciles, somme de trois flux nets 2005-2008, 2008-2010 et 2010-2013)
Structure moyenne de la population résidente : nombre de personnes reprises dans chaque groupe de déciles (2005, 2008, 2010) / 3.
Sorties moyenne annuelle : somme des flux nets sur les trois périodes du nombre de personnes qui effectuent le mouvement / 8.
Source : BCSS, traitement S. De Laet (2017)

Si ce phénomène, de périurbanisation, demeure plus important pour les classes moyennes, il ne s'agit pas pour autant d'un phénomène négligeable. Dans le cadre d'une recherche menée à l'ULB entre 2013 et 2018, nous nous sommes en particulier intéressés aux départs depuis les quartiers populaires centraux [3]. En effet, les classes populaires urbaines, particulièrement celles qui habitent le centre-ville, font face à une double pression :

- D'une part, une pression spatiale : le renforcement de la concentration de la richesse et des activités à forte valeur ajoutée (banques, assurances, etc) et des fonctions de commandement (siège d'entreprise) dans certaines métropoles va de pair avec une croissance des prix du foncier des espaces urbains centraux. Ceci se traduit notamment par une hausse structurelle des coûts du logement en ville, d'autant plus appuyée là où ces processus sont les plus vifs et les plus politiquement soutenus, comme c'est le cas à Bruxelles. [4].

- D'autre part une pression sociale : la déstructuration du modèle salarial, la pénurie structurelle d'emplois et la précarisation des statuts dans les économies métropolitaines creusent les inégalités et aggravent l'insécurité sociale et économique, en particulier pour les populations reléguées au bas de la hiérarchie sociale [5].

Migrations résidentielles issues des quartiers populaires centraux (vers le reste de la zone d'étude), des déciles 1, 2 et 3. Somme de trois flux nets 2005-2008, 2008-2010 et 2010-2013
Déciles de revenus : déciles de revenus reconstitués du ménage.
Indicateur : Nombre de personnes des déciles 1, 2 et 3 arrivants dans l'ancienne commune depuis les quartiers populaires centraux / toutes les personnes arrivants dans l'ancienne commune depuis les quartiers populaires centraux *100
Source : BCSS, traitement S. De Laet (2017)

En regardant spécifiquement les départs des ménages populaires depuis les quartiers centraux bruxellois, on constate que ces ménages s'installent essentiellement dans trois espaces (carte2) : la périphérie proche de Bruxelles, surtout vers le nord et l'ouest ; la vallée de la Dendre (Alost, Ninove, Lessines), et le sillon urbain et industriel wallon. Ces destinations sont fort différentes les unes des autres, et il serait malaisé de considérer que tous ces espaces se caractérisent par les mêmes modes de vie. Néanmoins, on peut identifier certains éléments communs. Tout d'abord, il est vrai qu'en quittant Bruxelles, on a plus de chance d'occuper un logement moins cher, ou pour le même prix, de meilleure qualité : plus spacieux, rénové, plus adapté à la taille du ménage. Mais si le logement est un élément essentiel pour le bien-être des familles, il ne fait pas tout.

Les difficultés de la périphérie

A Bruxelles, les ménages les moins nantis ne font pas que se loger : leur quartier est également un lieu essentiel pour vivre dans les meilleurs conditions possibles. On pense bien sûr aux différents commerces, qui permettent d'acheter à bon prix les aliments et biens nécessaires, mais s'arrêter à cela serait passer à côté de l'essentiel. Car ce que les ménages populaires peuvent également mobiliser à Bruxelles ce sont leurs réseaux : le tissu amical, familial et associatif, qui de diverses façons permet d'améliorer le quotidien. Cela va de la grand-mère ou de la sœur qui peut aller chercher les enfants à l'école en cas de maladie, à l'ami de l'ami qui aide à retrouver un emploi, en passant par toutes les formes d'entraides nécessaires pour trouver un logement, un service, etc. Sans compter les facilités symboliques : pouvoir parler sa langue maternelle de temps en temps avec le boulanger, le boucher ou l'épicier, ne pas être dévisagé parce que l'on porte un voile ou parce que l'on a un accent prononcé, etc., toutes ces petites choses du quotidien participent également au bien-être des personnes.

En quittant Bruxelles, on s'éloigne de ces facilités. Bien sûr la capitale reste un espace accessible depuis presque toute la Belgique, mais en combien de temps, et à quel cout ? Les abonnements de train et de bus peuvent ne pas sembler un frein à certaines catégories de population, mais pour d'autres, le prix du ticket de De Lijn peut justifier de marcher une heure par jour tous les jours, et ce, qu'il pleuve ou qu'il vente.

« Ca dépend de ton portefeuille, si tu peux te permettre de prendre De Lijn et la STIB, ou bien, bon ça m'arrange, je sors un peu plus tôt, j'aime marcher »Esra, Vilvorde, accueillante dans une association, marche une heure par trajet, deux fois par jour pour rejoindre la première ligne STIB. [6]

Par ailleurs, dans les ménages populaires, la possession de deux voitures est nettement plus rare [7], et si l'un des membres du ménage prend la voiture pour se rendre au travail, l'autre se retrouve sensiblement moins mobile et plus isolé. Sans compter que les temps de trajet eux-mêmes peuvent être vécus de façon très négative, surtout si l'on a un horaire difficile (commencer tôt, terminer tard, ou travailler en horaire coupé).

« Ce qu'on gagne en argent, on le perd en qualité de vie familiale ». Maria, Charleroi, caissière.

Dans les espaces où les populations d'origine étrangère sont très peu nombreuses, l'arrivée de ménages issus de l'immigration peut également avoir des conséquences inattendues : racisme larvé ou exprimé et sentiment d'isolement renforcé.

« Dans le quartier… honnêtement, j'ai du mal, j'ai du mal à m'adapter. C'est peut-être moi, mais j'ai du mal à m'adapter. […] J'ai l'habitude, allez, des regards de travers, des regards qui me disent, allez, rentre chez toi. [...] Mais là, j'ai eu peur, je tremblais. C'était Enlève ton foulard Salope ». Farah, Alsemberg, femme au foyer.

Pour certaines personnes cependant, le bilan est plutôt positif et ils ne reviendraient pour rien au monde vivre à Bruxelles. Pour d'autres, c'est chaque jour un manque criant et un regret.

« J'évite de trop regretter, parce que ça me fait un grand trajet […] quelque fois deux heures, quelques fois deux heures quart. Donc, c'est pas vraiment une très très bonne idée, mais à Bruxelles, je n'avais plus grand-chose comme possibilité… » Joséphine, Puurs, Formatrice.

Mais surtout, déménager, et déménager « loin » n'est pas un acte anodin et facile, il faut pouvoir mettre en œuvre des compétences que tous les habitants pauvres ne peuvent pas activer : administration, prêt bancaire, donner une sécurité à un bailleur, etc. Parmi les plus pauvres, ce ne sont pas les plus précaires qui sont en mesure de réaliser une installation dans la périphérie, même lointaine, de Bruxelles.

Ainsi, l'augmentation des prix du foncier est l'un des facteurs qui amène de nombreux ménages à quitter les centres urbains. Ces espaces centraux semblent d'autant plus important que le capital économique est faible, car les ménages pauvres organisent les pans de leur vie autours des possibilités que leur offre la ville (réseaux, commerces, services publics, accès, etc).

Finalement, s'il suffisait de quitter Bruxelles pour s'en sortir, ça se saurait, non ?


[1] Sur la notion de décile de revenu : Si l'on classe les ménages par leurs revenus croissants, le premier décile correspond au 10 % des ménages ayant les revenus les plus faibles. Dans le cadre de cette recherche nous avons considéré que les classes populaires correspondaient aux ménages appartenant aux déciles 1, 2 et 3. Le calcul des déciles a été réalisé sur toute la zone d'étude (reprise sur la carte), et non pas uniquement sur Bruxelles. Etant donné qu'une part importante des ménages pauvres de cette zone habitent à Bruxelles, 45 % des ménages bruxellois appartiennent aux trois premiers déciles de revenus.

[2] Qu'entend-on par « classes populaires » ? Beaucoup de sociologues s'accordent à reconnaître sous cette dénomination un groupe social en soi. Les individus qui le composent ne se représentent pas nécessairement l'appartenance à cette classe sociale. Traversées de fractures, ces classes populaires partagent au moins deux caractéristiques majeures : d'une part, la petitesse du capital économique, qui les place en position de dominés notamment sur le marché immobilier ; d'autre part, un capital culturel qui les désavantage dans l'enseignement puis sur le marché de l'emploi, et implique une dévalorisation (voire une stigmatisation) de leurs goûts et pratiques culturelles [Schwartz, 2011 ; Wright, 2005]. Notons qu'à Bruxelles, une part importante des classes populaires est originaire de l'immigration.

[3] Par "quartiers populaires centraux, nous entendons : le Molenbeek historique, le bas d'Anderlecht, le bas de Foret, L'ouest de Schaerbeek et Saint-Josse. Cet espace a été défini sur base du revenu médian par ménage en 2015 et correspond à ce que l'on nomme aussi "le croissant pauvre".

[4] Harvey, 2011 ; Madden et Marcuse, 2016

[5] Castel, 2003 ; Siblot et al., 2015

[6] Les extraits d'interview retranscrits proviennent d'entretiens réalisés au cours des années 2016-2018 avec des patients des maisons médicales « Maison pour le peuple » de Bruxelles. Toutes les personnes interviewées habitaient durant de nombreuses années à Bruxelles puis ont déménagé, certaines sont toujours installées en périphérie, d'autres sont revenues vivre à Bruxelles.

Une consommation alimentaire durable et inclusive ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Les magasins dits “d'alimentation durable” fleurissent à Bruxelles. Les produits qu'ils proposent sont locaux, issus de circuits courts, artisanaux, on y favorise le vrac dans une démarche de réduction des déchets. Ces magasins existent sous différentes formes : certains choisissent celle de la coopérative, d'autres celle du commerce traditionnel.

Nous avons réalisé une enquête [1] dans un supermarché qui propose des produits locaux pour travailler en direct avec les producteurs. Le magasin se veut accessible en proposant de tels produits à un prix abordable.

Un sacré défi sur les épaules du durable : répondre aux enjeux environnementaux, tout en étant économiquement pérenne et socialement “équitable” et “solidaire”, c'est-à-dire tant permettre aux producteurs de bénéficier de revenus corrects que de rendre les produits vendus accessibles à toutes les couches sociales de la population [2]. Notre enquête montre que, dans la réalité, toutes les dimensions de l'aspect social défendu par le durable ne sont pas rencontrées : les clients proviennent d'un même univers social particulièrement aisé [3]. Dans cet article, je pointe la tension qui existe entre les enjeux environnementaux, la garantie d'un revenu suffisant pour les producteurs et l'accessibilité des produits vendus à toutes les classes sociales. La controverse environnementale prenant une place de plus en plus importante dans l'opinion publique, cette tension va en s'intensifiant. En outre, la présence très marquée de discours individualisant sur les problèmes écologiques (“il suffirait que chacun fasse sa petite part pour sauver la planète”) contribue à masquer des enjeux de classe et d'inégalités plus structurelles.

Une volonté d'inclusion sociale … quelle réalité quand on pousse la porte ?

Analia Glogowski, The Brusselsprouts

Un rapide sondage [4] auprès des clients du supermarché permet de se faire une idée de la clientèle et de ses racines sociales. Si l'on se fie au type d'étude et de profession de la clientèle, celle-ci est issue de la classe moyenne supérieure à capital culturel élevé. Tous les répondants ont fait des études universitaires, sauf une cliente. Alors que 34% de la population belge détient un diplôme du supérieur [5], un peu plus de 75% des clients que l'on rencontre dans le magasin d'alimentation durable ont fait des études supérieures.

Niveau de diplôme des clients du magasin d'alimentation durable en comparaison avec celui de la population
Niveau d'étudeChez les clientsDans la population belge (de 15 ans et plus) en 2016
Secondaire ou moins 5,9 % 65,2 %
Supérieur 76,5 % 33,9 %
Doctorat 17,6 % 0,9 %
Total 100 % 100 %

Quant aux professions rencontrées, elles sont dans la grande majorité hautement qualifiée. Nous avons croisé des juristes, une chargée de projet dans une association, un professeur universitaire... Essentiellement des cadres supérieurs ou des professions intellectuelles – les positions les plus hautes sur l'échiquier social –, aucun ouvrier qualifié ou peu qualifié.

Le terrain montre donc une autre réalité. Bien que le supermarché soit situé en plein cœur de Matonge [6], l'inclusion socio-culturelle espérée n'est pas rencontrée.

Comment expliquer cette homogénéité sociale dans la clientèle ? Je propose ici plusieurs pistes qui montrent en quoi ce type de supermarché est taillé pour un certain type de personne, avec un certain style de vie. On peut donc supposer que ces supermarchés se ferment aux autres.

Le prix pardi !

Premièrement, on pense à la question matérielle du budget. On a fait nos courses dans un magasin d'alimentation durable, dans un supermarché conventionnel et dans un supermarché low cost [7]. Pour cuisiner et déguster deux plats relativement classiques pour 4 personnes, on n'a pas payé la même chose.

Budget repas dans trois supermarchés, Bruxelles
Alimentation durable Conventionnel Low cost
Spaghetti bolognaise 16,96€ 8,73€ 7,35€
Curry végétarien 9,41€ 5,13€ 4,18€

On pourrait se dire que ces produits ne sont pas comparables. Ceux proposés en magasin d'alimentation durable sont généralement issus d'agriculture biologique, les méthodes de production sont plus respectueuses de l'environnement, mais sont souvent financièrement plus coûteuses. En outre, les produits proviennent d'une économie « locale » et « solidaire ». Le prix des produits s'inscrit dans une revendication : la nécessité de soutenir les paysans et les producteurs en payant un « prix juste ». Pourtant, il s'agit plutôt de savoir qui peut payer le “prix juste”. Les ménages de classes sociales inférieures peineront à le payer, expliquant déjà sans doute leur faible fréquentation de ce type de magasin. Mais le fait que les magasins d'alimentation durable soient fréquentés majoritairement par les classes supérieures tient aussi à une frontière symbolique. Les inégalités entre les classes sociales se traduisent aussi dans des styles de vie et des goûts différents. Et ces magasins sont justement porteurs d'une symbolique qui conforte les clients dans une éthique propre aux classes moyennes-supérieures.

Freins symboliques

Faire ses courses, une “expérience humaine” et “authentique”

Le deuxième frein que l'on remarque est donc d'ordre symbolique, qui peut se décliner sous différents aspects. Les magasins d'alimentation durable portent par exemple un imaginaire d'“authenticité” (“les petits commerces typiques de quartier”), opposé à celui de l'impersonnalité des grandes surfaces. Ainsi, dans la bouche des clients, le lieu est plus qu'un supermarché conventionnel. Il offre une autre “expérience de consommation” : une histoire est racontée, celle des producteurs qui sont mis à l'honneur. Le client retrouve en faisant ses courses la proximité qu'il recherche : l'idée de renouer avec le producteur comme avec la terre (des produits locaux), et avec le quartier (commerce du coin).

Il y a plus de personnalité, c'est plus original. La qualité est meilleure, il y a plus d'amour. Il y a une histoire. D'ailleurs, on voit des posters. On voit les personnes et on se dit tient ça vient de chez lui. C'est mieux que de voir des posters 5 pour le prix de 3, c'est ça la différence aussi.

Le magasin est pourvu d'une “dimension plus humaine”. S'opposent dans le discours les qualificatifs du “petit”, de “l'humain” au côté “usine” et “diabolique” des grandes surfaces et de la grande distribution :

Quand tu côtoies des magasins à dimension plus humaine, c'est un peu dur quand tu vas dans une grande surface, une usine, c'est un peu dur le passage de l'un à l'autre. Mais tu sais pas te permettre d'acheter tout dans des petits magasins. Donc ouais, j'y vais encore, mais dans mon éthique de vie c'est un peu le diable, j'essaye de pas trop y aller, c'est juste financièrement, si j'étais riche j'irais jamais là.

Un look épuré

Un autre aspect de la frontière symbolique réside dans le fait que les supermarchés d'alimentation durable partagent certains codes esthétiques répondant – on pourrait croire naturellement ! – aux goûts des clients rencontrés. Lorsque l'on rentre dans le supermarché, pas de publicité ni de fioritures. Plutôt des contenants bruts, les légumes et les fruits dans leurs bacs d'origine. Les affiches indiquent la provenance des produits et mettent un visage sur le producteur. Comme le souligne une des responsables du supermarché :

On s'est rendu compte que c'était le public [les jeunes] qui était plus sensible à ça [le supermarché d'alimentation durable axé sur les produits locaux]. Mais souvent, quand tu crées un projet, tu crées un projet à ton image, un peu taillé pour toi.

Ainsi, par analogie, certaines catégories de distributeurs de produits alimentaires appellent certaines catégories de consommateurs.

Par opposition à l'esthétique pure et brute et ses matériaux “naturels”, on trouve la publicité et les paillettes des supermarchés “classiques” :

J'ai l'impression d'être considéré comme une personne humaine et non comme un espèce de client qu'il faut accabler de promos, d'extra-promos et de publicités. J'ai aussi l'impression que c'est moins paillette. Quand je rentre dans un Delhaize, je trouve que ça fait boite de nuit, il y a des lumières partout, c'est un espèce de show. Un côté que j'aime bien chez [le magasin d'alimentation durable], c'est la sobriété qu'on retrouve aussi chez des gens qui font du local et qu'on n'a pas besoin de toute une foire, de simples paniers suffisent, la simplicité en fait.

On voit comment des pratiques alimentaires peuvent se mêler à la stratification sociale des goûts esthétiques, les classes moyennes supérieures se distinguant du “kitsch”, des “paillettes”, du “show” par leur goût pour l''épuré”, le “brut”. Le look des magasins d'alimentation durable, par leurs choix pratiques, mais aussi esthétiques, répond aux goûts d'un certain milieu.

Être un “consom'acteur” !

Un dernier aspect de la barrière symbolique est la dimension politique que revêt ce type de consommation. En rentrant dans le magasin, on remarque des affiches sur la dette publique ou le TTIP (en français : le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement). Des causes que les clients connaissent, même s'ils ne se considèrent pas « militants ». Un client qui tend vers une consommation « zéro déchet » nous explique :

Je trouve ça hyper politique d'avoir un mode de vie, quand tu consommes chez tel ou tel magasin c'est un choix politique en soi, c'est un modèle économique que tu finances.

Il nous parle aussi des “aberrations du bio” et de la distinction de l'alimentation durable pourvue d'une dimension plus éthique :

Il y a deux bio : celui du Delhaize, l'argument qui fait vendre. Je pense à un documentaire que j'ai vu sur le bio low cost... Des gens confondent bio et éthique, ce n'est pas parce que c'est bio que les produits vont pas être produits dans des serres en Espagne, dans des conditions horribles avec des gens sans papiers. Pour moi, le bio, c'est le petit producteur en lien direct, qui fait attention à l'environnement, qui dépend pas de multinationales, qui n'utilise pas de chimique. Ce qui est intéressant de penser, on parle toujours des coûts de production, mais il faut aussi parler des coûts d'impact. Les grandes entreprises savent se payer des droits de polluer. Ils ont beaucoup d'argent…

On voit qu'en faisant leurs courses, les clients mettent en actes leurs convictions morales, écologiques et politiques. Faire le choix d'aller dans un magasin d'alimentation durable est plus qu'un choix pratique lié à sa proximité : certains clients viennent de loin. L'activité n'est plus anodine, faire ses courses c'est aussi exercer ses connaissances sur la saisonnalité, la provenance et la traçabilité des produits proposés. Il faudrait donc se reconnaître dans la figure du « consom'acteur » pour y faire ses courses : un consommateur actif, acteur de sa consommation responsable, raisonnable et raisonnée.

Conclusion : responsabilité individuelle ou collective ?

L'alimentation durable peut-elle être inclusive ? Nous avons souligné les frontières sous-tendues par ce type d'alimentation au pouvoir moral et symbolique fort. Les discours des clients dessinent les contours d'un lieu fréquenté par un entre-soi [8]. L'alimentation durable, même si elle semble vouloir prôner un modèle de société égalitaire, ne réduit pas magiquement les inégalités sociales. De ce point de vue, le constat est même terrible, puisqu'elle semble s'adresser principalement à une population favorisée. On peut se demander si le combat pour une alimentation durable, s'il passe par le marché en mettant en avant la figure du « consom'acteur » ne mène pas souvent au paradoxe d'en exclure les personnes les moins favorisées. Pour contourner ce paradoxe, ne détachons pas la question de l'alimentation du contexte inégalitaire social et structurel dans lequel vivent les individus. Pour favoriser une alimentation durable on pourrait imaginer replacer la focale non pas sur la responsabilité des individus [9] et leurs choix de consommation, mais sur la responsabilité de l'État dans sa gestion de la santé publique et de contrôle des mécanismes de marché dans la production et la distribution alimentaire : interdiction de pesticides, subsides à des produits alimentaires durables de base pour faire baisser les prix à la consommation, repas bio proposés gratuitement ou à faible prix dans les collectivités (écoles, maisons de retraite publiques, etc.) Pour que l'acte politique ne soit pas individuel, à travers la figure du « consom'acteur », mais collectif.


[1] Cet article fait suite à un travail de terrain réalisé par Brieuc Lovibond, Diana Serôdio, Marie-Helene Tissarchontou et Louise de Brabandère dans le cadre de leurs études de sociologie (janvier 2017).

[2] La lutte contre la pauvreté étant une composante essentielle au développement durable, entendue comme la pauvreté des producteurs (équitable) et de la société (inclusion sociale).

[3] Moi-même cliente des supermarchés d'alimentation durable et étant blanche, de famille noble/bourgeoise et diplômée du supérieur, je suis partie du constat de “qu'est-ce qu'on se ressemble !” en regardant les autres clients.

[4] Auprès d'une vingtaine de clients, l'objectif étant d'avoir un aperçu des données socio-démographiques de la clientèle. Une analyse quantitative approfondie serait nécessaire pour analyser plus finement cet aspect.

[5] Les données pour la population belge sont issues des enquêtes de l'European Social Survey (ESS) de 2016 accessibles en ligne. Nous avons additionné les données des différentes catégories de diplôme ESS pour correspondre aux niveaux d'études retenus dans notre sondage.

[6] Quartier à la fois marqué par l'histoire belge de colonisation du Congo et l'arrivée de population d'Afrique sub-saharienne ; et par sa localisation stratégique entre les institutions européennes et le quartier Saint-Boniface aux multiples restaurants et cafés “branchés”.

[7] Nous avons sélectionné, pour les supermarchés conventionnel et low cost les produits les moins chers et non biologiques. Pour un détail de calcul du prix, voir tableau en annexe.

[8] Cette tension entre mixité sociale et entre-soi se retrouve aussi dans les cafés « branchés », voir Dans les cafés « branchés » de Bruxelles : la mixité sociale sous contrôle

[9] Sur la responsabilisation des individus comme « lutte » contre les inégalités, voir L'égalité des chances contre l'égalité