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Observatoire Belge des Inégalités

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SNCB : comment détruire une entreprise publique ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Depuis plusieurs décennies, les chemins de fer sont délibérément sous-financés en Belgique. Alors que la demande augmente, cette politique mène tout droit à une destruction volontaire de l'entreprise publique de chemin de fer et une ouverture de ce marché à la concurrence au détriment des usagers, des cheminots et de la population belge.

Une situation inquiétante

Sources : rapports annuels de la SNCB et d'Infrabel et calculs personnels

Alors que l'on pourrait se réjouir de la hausse de plus de 60 % du nombre de voyageurs depuis 2000 [1], les autres indicateurs, qui témoignent du sous-investissement, amènent à déchanter.

Ainsi, la dotation publique d'exploitation, c'est-à-dire le subside versé à la SNCB par l'État fédéral belge pour faire rouler les trains est restée constante malgré la hausse des voyageurs. Rappelons que les titres de transport payés par les usagers ne couvrent que la moitié du coût réel des voyages. Suite à la hausse du nombre de voyageurs, le montant disponible pour transporter chaque usager a donc drastiquement baissé. Les conséquences sont claires : baisse de l'offre en soirée, trains mal entretenus, voies dégradées induisant une réduction de la vitesse, retards et pannes matériels.

De même, la dotation d'investissement, c'est-à-dire l'argent disponible pour étendre le réseau et le matériel, qui a augmenté dans un premier temps pour couvrir la construction du RER, a ensuite été réduite sous le précédent gouvernement fédéral Libéral/socialiste/social-Chrétien dirigé par Elio Di Rupo [2]. Là aussi, les impacts sont visibles au niveau des retards dans les chantiers, des lignes mises en péril, de l'offre de trains et de sièges qui ne suit pas la hausse de la demande et induit des trains bondés. Entre 2000 et 2018, le nombre de trains n'a augmenté que de 5 % et le nombre de sièges de 20 %, bien moins que le nombre de voyageurs.

Enfin, le nombre de travailleurs des chemins de fer a baissé de 30 % en moins de vingt ans, occasionnant une hausse phénoménale de la productivité : le nombre de voyageurs transporté par travailleur a doublé. Conséquences là aussi bien connues des usagers : fermetures de guichets, trains annulés faute de personnel, chantiers allongés…

Bien sûr, ce sous-financement public induit aussi un plus grand recours au portefeuille des usagers. Pour rappel [3], la SNCB est l'entreprise publique de transport qui a vu ses tarifs augmenter le plus fortement en Belgique, 60 % en 20 ans, soit bien plus rapidement que l'inflation ou les salaires.

Les premières informations sur le futur contrat de gestion de la SNCB, qui doit guider sa politique à l'horizon 2024, attestent d'un renforcement de ces tendances, avec une réduction des dotations et du personnel, des objectifs démesurés de hausse de la productivité (4 % par an) et la possibilité pour la société d'augmenter encore plus rapidement ses tarifs [4].

Un désinvestissement délibéré menant à la privatisation du rail

Ces politiques d'austérité ont été assumées par tous les partis ayant participé au gouvernement fédéral au cours des vingt dernières années. Malgré des discours ambitieux, aucun n'a assumé ses engagements en matière d'investissements et de dotation publique. Le RER bruxellois en est un cas emblématique, puisqu'il accusera plus de vingt ans de retard au niveau des travaux d'infrastructures et qu'à ce jour nul ne sait qui financera l'offre de trains supplémentaire de chemin de fer puisque aucune enveloppe n'existe.

Ce sous-financement du rail risque de préparer la libéralisation du rail belge. En rendant la situation intenable – investissements reportés, suppression de services, nombre et qualité de trains insuffisants par rapport à la demande, SNCB qui n'atteint pas les objectifs fixés – ces décisions vont encourager l'entrée du privé pour combler ce que ne financera plus le public, voire la privatisation au rabais de services publics devenus inefficaces.

Sous-financer le rail pour ensuite en dénoncer les piètres performances et ouvrir le marché au privé est une stratégie connue et déjà employée en Grande-Bretagne ou en France [5]. Cette possibilité est d'ailleurs évoquée dans l'avant-projet de contrat de gestion de la SNCB : l'atteinte des objectifs très ambitieux en matière de compétitivité est la condition sine qua non au maintien du monopole de l'entreprise publique sur le marché intérieur [6]. Cette ouverture des marchés nationaux de chemin de fer est par ailleurs promue par l'Union européenne [7]. C'est au nom de cette libéralisation du marché que l'entreprise publique de chemin de fer a été scindée en deux entités, Infrabel qui est chargé des infrastructures et la SNCB qui s'occupe du matériel roulant. Comme le démontrent les analyses, cette scission a généré des coûts supplémentaires et une moindre efficacité du chemin de fer belge [8].

Un rail privé au détriment des usagers, des travailleurs, de la sécurité ainsi que de l'environnement.

Les exemples belges et étrangers montrent que la libéralisation mène droit dans le mur.

Au Royaume-Uni la privatisation et la libéralisation du transport de voyageurs datent des années 1990. Ce rail privatisé coute toujours autant à l'état britannique, n'est pas plus efficace, est beaucoup plus cher pour les usagers et est moins sûr. La majorité de la population souhaite d'ailleurs sa renationalisation [9]. À ce sujet, en Belgique, plusieurs accidents majeurs impliquant des convois de marchandises se sont produits depuis la mise en œuvre de la libéralisation et sont le fait d'opérateurs privés [10]. En Allemagne près d'un train grande ligne sur trois est en retard [11] et moins d'un sur six circule sans anomalie technique. Bien sûr, la solution avancée est d'aller vers encore plus de libéralisation [12]. Enfin, aux Pays-Bas, pays exemplaire aux yeux des dirigeants du rail belge, la majorité des usagers sont insatisfaits du service libéralisé et privatisé et même les responsables ayant participé à ces décisions dénoncent leurs effets négatifs [13]. Tous ces éléments détournent les usagers du rail au profit des cars, de la voiture personnelle ou de l'avion pour les longs voyages, modes bien plus polluants [14]. C'est bien sûr le cas aussi pour les marchandises, pour lesquelles l'ouverture du marché ferroviaire a induit une domination encore plus forte du transport routier.

Pourtant, on rencontre fréquemment dans la presse, les publications scientifiques et le discours politique des discours tendant à nuancer ce bilan négatif en mettant en avant les « bons élèves » de la libéralisation du rail : pays scandinaves, TGV italiens, rail régional allemand et même hausse du trafic ferroviaire au Royaume-Uni. Ces chantres du marché oublient généralement de signaler que derrière ces succès se cachent des investissements publics massifs : prise en charge par l'état d'une partie du personnel ferroviaire allemand [15] et subventions importantes aux régions, renationalisation du réseau britannique et de l'exploitation des lignes moins rentables [16], subsides élevés aux rails danois [17]… et bien sûr hausses des prix des billets [18]. Aux contribuables et aux passagers de payer la libéralisation, aux entreprises privées d'engranger des bénéfices [19].

Pour les travailleurs du chemin de fer, l'austérité et l'ouverture du marché vont de pair avec des conditions de travail dégradées, au niveau de la qualité et de la charge de travail. Pensons à la sous-traitance de nombreuses tâches ou à la volonté de supprimer les accompagnateurs de trains, brisant le lien social avec les voyageurs et faisant peser l'ensemble de la charge de travail sur les conducteurs. Surtout, n'oublions pas la multiplication des accidents graves, ayant induit plusieurs décès, lors de chantiers sur les voies de la SNCB.

Pour l'instant, nombreux sont ceux qui dénoncent les inégalités sociales posées par les mesures prises ou envisagées pour protéger l'environnement : péage urbain, interdiction des véhicules anciens, taxe kilométrique, stationnement payant, hausse du prix des carburants, qui pèsent ou risquent de peser lourdement sur les petits budgets. Investir dans le rail, pour assurer un service efficace, accessible à toutes les usagères et tous les usagers du point de vue de la desserte mais aussi du prix des billets est un moyen de contrecarrer ce phénomène et d'assurer un vrai service public collectif de transport. Pour répondre aux défis sociaux de mobilité et environnementaux, le rail est appelé à jouer un rôle crucial : plus écologique, il est aussi plus économique pour la société que les autres modes de transport, voiture en tête.


[1] Le voyageur-kilomètre est une unité de mesure de quantité de transport correspondant au transport d'une personne sur un kilomètre

[2] Voir à ce sujet le rapport cinglant de la Cour des Comptes : https://www.ccrek.be/FR/Publications/Fiche.html?id=f9aba6c9-6be2-49d0-945f-b00d319897cd

[3] Voir cet article plus ancien sur les enjeux sociaux des politiques de mobilité : 231

[4] Voir l'avis de Test-Achat, TreinTramBus et Navetteurs.be sur le futur contrat de gestion : https://www.test-achats.be/action/espace-presse/communiques-de-presse/2018/nmbs-beheerscontract

[5] Cet article du Monde Diplomatique expose le sous-financement du rail français et ses conséquences : https://www.monde-diplomatique.fr/2018/04/DUTEURTRE/58542

[6] idem

[7] Cette carte blanche de La Libre détaille les enjeux de la libéralisation du rail : https://www.lalibre.be/debats/opinions/la-liberalisation-du-rail-sera-t-elle-benefique-pour-le-climat-5c9d0e617b50a60b4567574e

[8] Consulter notamment ce rapport de la Cour des Comptes : https://www.ccrek.be/FR/Publications/Fiche.html?id=5c8cf808-e510-48fa-9caa-cbb8979c33a2

[10] Ce site répertorie les accidents ferroviaires et les enquêtes liées : https://mobilit.belgium.be/fr/traficferroviaire/organisme_denquete

[14] Bien que les valeurs diffèrent selon le taux de remplissage et la motorisation des véhicules, les données les plus récentes attestent du fait que le rail est le mode de transport de personnes le moins polluant, y compris par rapport aux cars : https://fr.wikipedia.org/wiki/Efficacit%C3%A9_%C3%A9nerg%C3%A9tique_dans_les_transports et https://www.consoglobe.com/les-14-modes-de-transport-les-moins-polluants-cg

[17] Cet article détaille le financement du rail de différents pays européens : https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/204643/1/RE128.pdf

[18] Voir à ce sujet une comparaison des situations suisses, françaises et allemandes : Cet article détaille le financement du rail de différents pays européens : https://orbi.uliege.be/bitstream/2268/204643/1/RE128.pdf

Le projet de loi visant à instaurer les visites domiciliaires

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Le gouvernent de Charles Michel (2014-2019) a introduit un projet de loi [1] visant à modifier la loi du 15 décembre 1980 sur l'accès au territoire, le séjour, l'établissement et l'éloignement des étrangers [2] pour y ajouter des visites domiciliaires afin d'arrêter et expulser des étrangers en séjour illégal qui ont reçu un ordre de quitter le territoire et qui ne l'ont pas exécuté, après un délai raisonnable. Il intègre aussi des règlementations européennes pour les migrants ressortissants d'autres pays de l'UE.

L'objectif de cet article est de présenter les modalités de ce projet de loi et de relever les principaux problèmes soulevés par le texte. Celui-ci a pour le moment été abandonné grâce à une opposition importante du côté francophone du pays mais la menace reste latente [3].

La visite domiciliaire que ce projet veut instaurer comporte les caractéristiques suivantes :

  • Elle est préparée et organisée par l'Office des Étrangers
  • Elle est autorisée par un juge d'instruction (judiciaire) dans le cadre d'une procédure administrative, sur requête de l'Office des Étrangers. Le juge d'instruction a 3 jours pour donner sa réponse, en se basant sur les informations fournies par l'Office des Étrangers. Sa décision est sans recours.
  • Son seul but est d'arrêter un étranger en situation illégale pour l'expulser à partir du lieu visité ou après placement dans un centre fermé (où la personne détenue a 10 jours ouvrables pour introduire un recours auprès du Conseil du Contentieux des Étrangers contre l'ordre de quitter le territoire qui lui a été délivré).
  • Le projet de loi permet de pénétrer dans le logement du migrant, que ce soit son domicile ou le domicile d'un tiers, c'est-à-dire de gens qui hébergeraient ce migrant
  • Permet de fouiller le domicile pour trouver les documents d'identité du migrant à arrêter
  • La visite domiciliaire est effectuée entre 5 h et 21 h par un officier de police judiciaire, un ou plusieurs inspecteurs de police, et s'ils le demandent, un représentant de l'Office des Étrangers et un serrurier. La présence d'un avocat ou d'un interprète n'est pas prévue
  • Aucun autre migrant illégal présent sur les lieux ne peut être arrêté
  • La personne qui héberge le migrant, dont le domicile est perquisitionné, ne peut être poursuivie. Héberger pour raisons humanitaires n'est pas un délit
  • Si la personne recherchée est absente, la procédure doit être recommencée

Qui est potentiellement visé par ces visites domiciliaires ?

En 2016, 47 811 ordres de quitter le territoire ont été émis [4], à plus de 36 000 personnes.

L'Office des Étrangers a demandé 1903 contrôles à l'adresse [5] (une procédure actuelle qui ressemble aux futures visites domiciliaires, mais où la police n'a pas le droit de rentrer dans le domicile sans l'accord de la personne). 598 ont débouché sur un placement en centre fermé, 127 personnes étaient présentes mais n'ont pas donné accès à l'habitation, 498 n'étaient pas présentes au moment du contrôle mais il y a de sérieux indices qu'ils résident encore à l'adresse et 680 ne résident probablement plus à l'adresse. Dans ce dernier cas de figure, le rapport de police est souvent basé sur les déclarations des membres de la famille ou des amis de l'étranger en séjour illégal, il est donc possible que ce dernier était présent mais qu'il n'ait pas ouvert la porte au policier.

Ce qui pose problème dans le projet de loi

La police entre, de force si nécessaire, dans des habitations quand il y a un motif raisonnable de croire qu'un étranger en situation illégale fait l'objet d'une mesure d'expulsion réside dans ce domicile ou celui d'un tiers. Mais qu'est-ce qu'un « motif raisonnable de croire » ? Cela ne doit-il pas être précisé pour éviter toute interprétation abusive, ou qui évolue en fonction d'un changement de mentalités ?

Une perquisition étant une atteinte au respect de la vie privée et du domicile, elle doit être justifiée, l'ingérence doit être proportionnelle au but recherché et à l'ampleur du délit commis. La justification invoquée ici est qu'avoir refusé de quitter le territoire est depuis la loi de 1980 un délit pénal punissable d'emprisonnement de 8 jours à 3 mois et d'une amende de 208 € à 1 600 € (1 an et de 800 € à 8 000 € en cas de récidive). Cela indique le niveau de gravité de ce délit. Mais cet étranger en situation illégale n'est probablement aucunement dangereux ! Est-ce proportionnel ?

En outre, le projet ajoute la possibilité de pénétrer dans le domicile de tiers suspectés d'héberger des migrants, alors que l'hébergeur n'a commis aucun délit. Sa porte peut cependant être facturée, son domicile fouillé, peut-être sans tenir compte de sa situation personnelle (personne âgée, malade, femme enceinte). Paul Martens, ancien président de la Cour constitutionnelle, a d'ailleurs dit qu'il ne connait aucune disposition autre que pénale qui permettrait de pénétrer chez un tiers non suspect d'infraction [6].

La police a le droit d'entrer sans mandat dans un domicile en cas de flagrant délit, ou de nécessité (par exemple en cas d'inondation, d'incendie), mais dans les autres cas, elle a besoin d'une autorisation d'un juge pour arrêter une personne dans un domicile privé. Ce projet prévoit effectivement un contrôle judiciaire des visites domiciliaires. Toutefois, la visite domiciliaire s'effectue dans le cadre d'une procédure administrative : c'est l'Office des Étrangers qui choisit les suspects à arrêter. Le juge d'instruction, chargé d'autoriser ou non la visite domiciliaire, n'a que 3 jours pour étudier un dossier, de qualité non contrôlée, et dont il n'a aucune connaissance préalable puisque les travaux d'enquête ont été réalisés en dehors de son champ d'action. Cette procédure crée un problème de non-respect de la séparation des pouvoirs. En outre, le rôle du juge d'instruction est d'« instruire à charge et à décharge » en toute indépendance, en prenant le temps qu'il juge nécessaire pour mener l'enquête. Dans le cadre de son enquête il peut ordonner certaines mesures (perquisitions, arrestations…) mais il les décide en toute indépendance et non sur demande d'une autorité administrative. C'est donc aussi une atteinte à son indépendance.

À la fin de la procédure, quand l'étranger en situation illégale est arrêté, il peut être rapidement expulsé, sans aucun recours contre l'autorisation de la visite délivrée par le juge d'instruction. Il peut contester a posteriori la légalité de la visite domiciliaire afin d'être dédommagé mais la procédure est lourde, chère et incertaine. En pratique, il est très difficile pour un expulsé vers Khartoum, Bagdad ou Kaboul de le faire. L'étranger expulsé n'a donc pas véritablement la possibilité de faire valoir ses droits.

En conclusion

Un tel projet de loi mettrait, sans justification, en péril plusieurs principes de justice :

  • La visite domiciliaire serait exécutée sur décision administrative validée dans l'urgence par un juge débordé, pour arrêter des personnes en principe non dangereuses, sans respect du principe de proportionnalité par rapport au délit commis
  • La séparation des pouvoirs ne serait pas respectée puisque le juge d'instruction décide de valider une visite domiciliaire uniquement sur base d'une enquête administrative
  • Ce projet de loi instaurerait la possibilité d'entrer dans le domicile de personnes qui n'ont commis et ne sont suspectées d'aucun délit. Qui plus est, ce projet de loi permettrait de pénétrer chez un tiers non suspect d'infraction.
  • L'indépendance du juge d'instruction ne serait pas respectée car il ne mènerait pas lui-même l'enquête
  • Les ressortissants étrangers en situation illégale auraient davantage de difficultés à faire valoir leurs droits en cas de décision abusive

Par conséquent, un tel projet de loi serait une atteinte au respect du domicile, de la vie privée et de principes de justice susceptibles de toucher tous nos concitoyens.

Baisser notre vigilance, en commençant par ce qui concerne les étrangers « indésirables », n'est-ce pas ouvrir la boite de Pandore ? Qui seront les prochains indésirables ? La justice est la mise en application de principes de justice. L'histoire n'a-t-elle pas prouvé les dangers à accepter des exceptions à ces principes ?


Les loyers en Belgique

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

La question du loyer est centrale pour qui s'intéresse aux inégalités. En effet, le droit au logement est fondamental dans l'accès à des conditions de vies décentes. Pour ne pas se limiter aux ressources des personnes et des familles (revenus), il est pertinent d'étudier leurs dépenses pour voir si leurs rentrées sont suffisantes pour vivre dignement.

L'article publié ici reprend plusieurs résultats issus d'une étude menée à l'IWEPS [1] qui éclairent la question de l'accès au logement. Cette recherche mobilise les données issues de l'enregistrement des baux, une obligation légale du bailleur mais qui n'est pas toujours respectée, et des statistiques provenant des annonces postées sur Immoweb, une société spécialisée dans la publication d'annonces immobilières. Les loyers mesurés ici diffèrent quelque peu des enquêtes qui interrogent les locataires sur la mensualité qu'ils versent à leur bailleur. En effet, on a essayé de mesurer le loyer des nouveaux baux et des annonces. Il s'agit ainsi d'indicateurs du prix que doivent débourser les (futurs) locataires qui cherchent un logement et non des dépenses des locataires actuels. On y appréhende donc les possibilités d'accès au logement plutôt que le coût de celui-ci. Dans cet article nous présenterons quelques statistiques sur l'évolution des loyers, leur distribution géographique et le montant de ceux-ci en rapport à celui des allocations sociales.

Commençons par explorer l'évolution des loyers en Belgique. Le graphique ci-dessous présente l'évolution des loyers moyens, tous types de logements confondus, selon trois sources – les annonces d'Immoweb, l'enregistrement des baux et des données issues d'une enquête –, ainsi que l'inflation [2]. On y observe deux éléments intéressants.

Premièrement, les loyers d'Immoweb et des baux enregistrés sont très élevés. Ils le sont dans l'absolu, notamment si l'on compare le montant à celui des allocations sociales (nous y reviendrons plus loin). Mais ils le sont aussi en comparaison aux loyers versés par les locataires actuels. Cela veut dire que l'accès au logement est assez compromis. Certains ménages peuvent ainsi être captifs de leur logement. Impossible pour eux d'en (re)trouver un à un prix équivalent à leur loyer actuel. Dès lors, ils peuvent être contraints de rester dans un logement inadapté en regard de leur situation actuelle (localisation, taille, confort, salubrité…). Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette différence entre loyers actuels et loyers des biens proposés à la location : par exemple, certains logements loués depuis longtemps ont un loyer qui n'a pas (ou peu) été actualisé, les logements les moins chers sont occupés pendant une longue durée par les locataires – de sorte qu'ils sont moins souvent disponibles à la location. Notons que la différence de prix entre Immoweb et l'enregistrement est essentiellement méthodologique : les annonces d'Immoweb concentrent les logements à loyer plus élevé, notamment parce que poster une annonce y est payant.

Deuxièmement, de manière assez surprenante, on observe que la croissance des loyers y est plutôt faible. Elle est de même ordre de grandeur que celle de l'inflation : la croissance du loyer moyen d'Immoweb y est inférieure alors que celle des baux enregistrés y est légèrement supérieure (mais l'inflation est particulièrement faible ces années-là). Ce constat semble assez contre-intuitif par rapport aux nombreux discours autour de la crise du logement et des témoignages vécus de loyers qui augmentent constamment. Néanmoins plusieurs éléments viennent relativiser cette faible évolution. D'abord, les loyers sont déjà à un niveau très élevé. On ne peut d'ailleurs pas exclure qu'ils aient fortement augmenté au début des années 2000, période durant laquelle les prix de l'immobilier acquisitif ont fortement crû. Par exemple, les prix moyens de vente des maisons et des appartements ont respectivement augmenté de 128 % et 117 % entre 1996 et 2006 contre 42 % et 41 % entre 2006 et 2016 [3] Ensuite (et c'est l'objet du graphique suivant), on observe que l'augmentation n'est pas la même pour tous les types de biens. Le loyer des petits logements augmentant plus fortement que celui des grands logements. Ainsi, le montant des loyers des biens accessibles aux ménages les plus précaires augmentent fortement, alors que celui des logements de prestige ont tendance à stagner, voire à diminuer. On observe aussi que dans chaque type de logement, ce sont les biens les moins chers dont le prix augmente le plus. [4]. On peut par ailleurs supposer que les logements les moins chers sont sous-estimé dans nos données [5]. Dans ce cas, la hausse des loyers serait en réalité supérieure à celle que l'on observe.

Au-delà de la dimension temporelle, il est intéressant d'explorer la variation géographique des loyers. C'est ce qui a été réalisé dans la carte ci-dessous à partir des baux enregistrés en 2015. On y observe que plus on s'éloigne de Bruxelles, moins les loyers sont élevés. La distance à Luxembourg ville, Anvers ou Gand joue aussi, mais de manière beaucoup moins forte. La carte ci-dessous montre que la moyenne communale des loyers des baux enregistrés varie du simple au triple selon les communes [6].

Une partie de ces écarts provient du fait que les logements plus spacieux sont surreprésentés dans les zones riches et que les logements plus petits se retrouvent plutôt dans les zones plus pauvres. On a par exemple beaucoup de maisons de quatre chambres ou plus en périphérie Bruxelloise, beaucoup d'appartements d'une chambre dans les centres urbains et de petites maisons dans les zones rurales pauvres. Pour neutraliser cet effet du type de logement, nous reprenons dans la carte ci-dessous les loyers moyens des annonces Immoweb des appartements de deux chambres [7] (années 2006 à 2016 confondues). On retrouve de manière encore plus marquée cette structure géographique de centre/périphérie. Il en résulte que les loyers dans le centre pauvre de la région bruxelloise sont plus élevés que ceux que l'on trouve dans la plupart des communes riches éloignées de Bruxelles. Par exemple, les loyers d'un appartement de deux chambres sont plus faibles à Namur et dans les communes aux alentours sont inférieurs à ceux de Molenbeek. Par conséquent, à long terme, on risque de voir apparaître un exode des classes populaires de Bruxelles, confrontées alors à d'autres difficultés, notamment de mobilité, dans leur nouvel environnement [8].

Revenons maintenant au montant du loyer lui-même. Il est intéressant de voir la part de son revenu que doit être prêt à débourser un ménage qui cherche à se loger. Pour cela nous prendrons l'exemple de deux types de ménage : une personne seule bénéficiaire du revenu d'intégration sociale (RIS) qui cherche un appartement d'une chambre et une mère seule bénéficiaire du RIS avec deux enfants en bas âge qui cherche un appartement avec deux chambres [9]. Le tableau ci-dessous met en relation, dans chaque province en 2016, le loyer moyen des logements proposés en location avec le revenu du ménage. On peut y observer que la part du revenu qu'ils devront consacrer au loyer est très élevée et ce qui leur reste pour faire face à toutes les autres dépenses (y compris les frais connexes liés au logement comme les charges, les assurances et les petites réparations) est très faible.

On ne peut que constater que la part du revenu qui doit être consacrée au loyer est exorbitante, en particulier à Bruxelles. Elle est très souvent supérieure à 50 % du revenu et atteint même près de 90 % du revenu pour un bénéficiaire isolé du revenu d'intégration à Bruxelles. Si le coût du logement est moins élevé en dehors de Bruxelles et de sa périphérie, il reste élevé et habiter en dehors de grands centres urbains peut engendrer d'autres dépenses, notamment en transport. Par ailleurs, si la part du revenu consacrée au loyer est plus faible pour les familles monoparentales bénéficiant d'un RIS, en regard de leurs plus grandes dépenses, leur situation n'est certainement pas plus favorable que celles des isolés. Il est vrai que tous les candidats locataires ne sont pas pauvres ou dépendant du RIS, mais vu le faible nombre de logements sociaux disponibles [10], la plupart des personnes précaires doivent recourir au marché privé pour se loger. Rappelons aussi qu'en Belgique, les taux de pauvreté ont tendance à augmenter pour les locataires et à diminuer pour les propriétaires [11].

Pour conclure, je voudrais discuter l'idée selon laquelle mieux garantir l'effectivité de l'accès au logement doit passer par une limitation de l'augmentation des loyers. Or, en regard des données disponibles, il apparaît que le problème n'est pas tant la croissance que le niveau même du loyer des logements proposés en locations sur le marché privé. Puisque limiter l'augmentation n'est pas suffisant, ne faudrait-il pas plutôt plaider pour une baisse des loyers [12] ? Cette proposition radicale et ambitieuse ne risque-t-elle d'être difficile à mettre en œuvre ? En effet, comment efficacement contrôler le prix les loyers alors qu'on ne sait même pas identifier clairement les logements loués ? Sur ce point, reconnaissons que le marché locatif privé échappe largement au contrôle et à la connaissance de l'État. On a ainsi pu estimer qu'en Belgique à l'heure actuelle, au maximum un bail sur deux est enregistré. Pour garantir le droit au logement, plutôt que de vouloir contrôler un marché, dont la logique sera toujours la recherche de profit, ne serait-il pas préférable de développer le logement social (par construction et/ou achats de logements) qui permet de passer d'une logique marchande à une logique de service public ?


[1] Le rapport complet reprenant d'importantes précisions méthodologiques ainsi que de nombreux chiffres en annexe sont disponibles ici.

[2] Pour les indicateurs issus d'Immoweb et des baux enregistrés, ce sont les indicateurs pondérés qui sont retenus de manière à corriger le fait qu'il y a plus d'annonces qu'attendu (surtout dans Immoweb) dans les communes riches et à proximité de Bruxelles. Le loyer moyen versé par ménages locataires est mesuré à partir de l'enquête Statistics on Income and Living Conditions (SILC). Pour plus d'informations sur ce dernier indicateur, voir ici en particulier le fichier annexe. L'indice des prix à la consommation provient de Statbel.

[3] Voir les chiffres publiés par Statbel à ce sujet.

[4] Techniquement, cela a été mesuré à l'aide des quartiles.

[5] C'est le cas dans les données d'Immoweb, pour lesquelles le nombre d'annonces est plus important dans les communes riches que dans les communes pauvres. Cela peut s'expliquer en partie parce que poster une annonce y est payant. Dans les données des baux enregistrés, c'est moins évident, mais on peut aussi supposer que les propriétaires de logements de faible qualité (insalubre par exemple), probablement moins cher, auront moins tendance à enregistrer leurs baux.

[6] La carte des loyers d'Immoweb est très similaire. Elle présente toutefois des loyers en moyenne un peu plus élevés (de l'ordre de 100€ à 200€), particulièrement dans certaines communes bruxelloises, parce que les annonces passant par Immoweb reprennent plus de logements chers (voir notes 2 et 5).

[7] Ce type de logement a été repris car il est le plus fréquent dans les annonces Immoweb et sa distribution géographique est relativement uniforme sur le territoire. Pour avoir suffisamment d'offres dans les communes, toutes annonces de 2006 à 2016 ont été prises en compte.

[9] Les montants des revenus d'intégration sociale proviennent du SPP-IS et le celui des allocations familiales de Famifed.

[10] À titre d'exemple, selon le service de lutte contre la pauvreté, à Bruxelles en 2016, il y avait plus de ménages inscrits sur liste d'attente pour un logement social que de logements sociaux (loués).

[11] Voir ici, en particulier tableaux annexes.

[12] Au moins un alignement des loyers des biens proposé à la location à celui des biens actuellement loués, mais cela reviendrait de toute façon à une baisse du prix de nombreux logements proposés à la location

La mixité dans les écoles et dans les classes est-elle bénéfique aux enfants défavorisés ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

L'article de François ghesquière publié sur ce site a résumé les arguments en faveur d'une plus grande mixité dans les écoles [1]. Nous publions ici une réponse montrant les limites de ces arguments, et, à tout le moins, le caractère limité de l'effet de la mixité scolaire en comparaison avec le poids déterminant de l'origine sociale des élèves.

Les bénéfices de la mixité scolaire sont généralement considérés comme acquis. Dans un cadre socialement mixte, les enfants issus de milieux défavorisés bénéficieraient d'autres modèles – plus positifs - que celui de leur milieu d'origine, d'un encadrement meilleur parce que les enseignants ne seraient pas débordés par l'accumulation de difficultés sociales et scolaires, d'un enseignement en moyenne de meilleure qualité,... Pourtant, il n'est guère évident que la mixité sociale dans les écoles et dans les classes permette en elle-même d'améliorer les performances scolaires des élèves de faible niveau socio-économique, si du moins on vise seulement sous le terme de performances les acquisitions de savoirs et de compétences faisant l'objet d'une évaluation académique.

Il ne s'agit pas ici de se substituer aux nombreux spécialistes travaillant sur cette question, mais de proposer un débat accessible sur cette question de société.

Discussion sur les effets positifs de la mixité sociale en milieu scolaire

L'article de François Ghesquière publié sur ce même site [2] résume très bien les deux types d'études ayant montré les effets bénéfiques de la mixité sociale en milieu scolaire. En effet, les avantages de la mixité scolaire ont été testés à deux niveaux. A l'échelle des pays, il s'agit de comparer les performances relatives des systèmes scolaires (scores obtenus dans les tests internationaux, différences de scores entre les élèves d'origine favorisée ou défavorisée) selon le degré de mixité du système scolaire. A un niveau individuel, l'accent est mis sur les performances individuelles des élèves selon la mixité de l'environnement scolaire dans lequel ils suivent leur scolarité.

Toutefois, selon l'aveu des auteurs eux-mêmes, ces études présentent des limites qu'il est très difficile de surmonter. Nous tentons ici de les résumer.

Au niveau des pays, la comparaison de différents systèmes éducatifs permet d'observer une assez bonne corrélation entre l'intensité de la ségrégation scolaire – c'est-à-dire la répartition des enfants issus de milieux différents dans des écoles différentes – et les inégalités sociales de performances académiques. Mais cette corrélation ne peut être assimilée à un lien de causalité, surtout directe. En effet, un système éducatif avec une forte mixité des élèves dans les classes et les écoles est lui-même le produit d'un système scolaire et social souvent moins inégalitaire, lequel a de très nombreuses caractéristiques autres que la seule mixité des écoles. Ceci conduit entre autres à un ensemble de pratiques spécifiques, dans le champ éducatif ou ailleurs, qui peuvent tout autant que la mixité en elle-même expliquer les résultats qui lui sont attribués. Bref, au niveau des pays, il est difficile, voire impossible, de séparer les bénéfices propres à la mixité scolaire d'autres effets susceptibles d'améliorer les résultats scolaires, notamment des élèves les plus défavorisés.

Au niveau individuel, il s'agit d'évaluer les « performances » des élèves – en particulier ceux issus des milieux défavorisés - en fonction du caractère plus ou moins mixte des écoles et/ou des classes qu'ils fréquentent. La plupart des études semblent ici aller dans le sens d'un effet bénéfique de la mixité sociale sur les résultats des élèves issus de milieux défavorisés. Toutefois, nous voudrions souligner trois points ici.

Premièrement, ces effets restent très limités, et surtout très inférieurs à l'impact de l'origine sociale des enfants. Il s'agit là d'un point décisif car cela indique que tous les efforts faits en matière de mixité ne compenseront pas, loin s'en faut, le « déficit social ». Peu d'auteurs nient ce fait, mais en mettant l'accent sur la mixité, on en arrive à oublier l'essentiel.

Deuxièmement, d'un point de vue plus technique, ces études se heurtent à la difficulté suivante : souvent fondées sur des caractéristiques socio-économiques générales (tels le diplôme des parents,...), on ne peut pas écarter que les élèves issus de milieux défavorisés qui fréquentent les écoles mixtes sont assez différents des autres, par exemple que leurs résultats scolaires antérieurs sont plus élevés (cette différence de résultats pouvant d'ailleurs être lié entre autres à d'autres caractéristiques du milieu familial). Bien que conscients du problème, les études peinent à le résoudre, car cela nécessite un suivi des élèves sur plusieurs années, plutôt que la comparaison de leurs résultats à un moment donné (ce que font la plupart des études).

Troisièmement, on relèvera qu'au sein des établissements primaires de l'enseignement francophone bruxellois, les résultats médians au Certificat d'Études de Base (CEB) varient de façon (inversement) proportionnelle avec la part d'élèves vivant dans un ménage faiblement diplômé (figure 4) : avec 10 % d'élèves défavorisés, les résultats tournent autour de 80, avec 30 %, ils sont proches des 75, avec 50 %, le score est d'à peu près 70, et avec 70 % de cette catégorie d'élèves dans l'établissement, le score médian réalisé au CEB est proche de 65… Bref, lorsque la proportion d'enfants issus de ménages peu diplômés augmente de 20 %, les résultats moyens de l'école diminuent de 5 points ! Il n'y a rien de surprenant à cela : comme les résultats des enfants dépendent de leur milieu social, les écoles avec des enfants moins favorisés ont des scores moyens inférieurs. Toutefois, si la concentration des élèves défavorisés avait un effet propre, les résultats au CEB dans les écoles avec une grande majorité d'élèves défavorisés devrait descendre plus que proportionnellement : lorsque la proportion d'enfants provenant de ménages peu diplômés augmente, on devrait s'attendre à un effet négatif de la concentration et que donc leurs résultats soient encore plus faibles que ce qui est observé sur ce graphique.

A vrai dire, la proportionnalité est d'autant plus surprenante qu'on pourrait s'attendre à une chute accélérée même sans aucun effet négatif de concentration. On pourrait en effet supposer que, parmi les élèves de ménages faiblement diplômés, ceux qui se retrouvent concentrés dans les mêmes écoles appartiennent en réalité à des ménages en moyenne plus précarisés encore que les autres (par exemple des ménages plus captifs du marché du logement), et qui ont en moyenne des profils académiques encore moins favorables.

Figure 4. Résultat médian obtenu au CEB selon la part des élèves des établissements vivant dans un ménage faiblement diplômé (Enseignement primaire francophone)
Note de lecture : Chaque cercle représente une école, proportionnellement à son nombre d'élèves. L'axe vertical donne les résultats médians des élèves de l'école pour l'examen de fin de primaire (CEB) et l'axe horizontal, la part des élèves dont les parents sont peu diplômés. On constate que, plus il y a d'élèves dont les parents sont peu diplômés, moins le score au CEB est élevé.

Discussion sur les processus sociaux à l'origine des effets bénéfiques de la mixité scolaire

Comme le souligne Danhier [3] , lorsqu'on s'interroge sur les processus sociaux derrière les effets bénéfiques de la mixité sociale en milieu scolaire, les études sont plus floues : l'influence des pairs (effets bénéfiques supposés pour les enfants des milieux défavorisés à fréquenter des enfants issus de milieux plus favorisés), les pratiques enseignantes ou les différences de ressources entre les écoles (ressources financières, qualité des enseignants,...) sont tour à tour mobilisés.

Parmi ces causes possibles, soulignons que la troisième (les ressources) ne relève pas directement de la mixité en milieu scolaire. Elle souligne le caractère inégalitaire du système scolaire, qui peine par exemple à recruter les meilleurs enseignants pour les écoles où les difficultés scolaires se concentrent. Sans régulation forte, il y aura une sélection des « meilleurs » enseignants vers les « meilleures » écoles. Un tel mécanisme ne plaide donc pas en tant que tel pour la mixité en milieu scolaire mais bien pour une répartition équilibrée des ressources, et pas seulement financières.

Du point de vue des pratiques enseignantes, les effets peuvent être contradictoires. Certes, dans une école mixte, l'enseignant peut en théorie consacrer plus de temps aux enfants en difficulté, puisqu'il en a moins. Pourtant, il suffit d'avoir assisté à une réunion de parents pour comprendre que les choses ne sont pas si simples : il est aussi probable que dans une école mixte, les normes de certains groupes (les parents issus des classes moyennes et supérieures) soient celles qui auront le plus de relais auprès de l'école et des enseignants. Dans un milieu mixte, les enseignants – sans en avoir nécessairement conscience – vont probablement adapter leurs pratiques aux enfants favorisés, plutôt que, par exemple, baisser pour un temps plus ou moins long leur niveau d'exigence afin de l'adapter au niveau des enfants les plus faibles de la classe. S'ils ne le faisaient pas, ils subiraient la pression du milieu scolaire où les exigences de milieux les plus favorisés ont des relais plus forts. Dans un tel contexte, il est très probable que les élèves qui ne sont pas suffisamment performants d'un point de vue scolaire, souvent d'origine défavorisée, ne puissent réussir dans un tel milieu scolaire ; il en résulterait que seuls les bons élèves des milieux défavorisés continueraient à être scolarisés dans ces écoles (ce qui nous ramène au biais de sélection souligné plus haut)...

On l'aura compris, les questions liées à l'inégalité scolaire sont difficiles à traiter d'un point de vue scientifique. Néanmoins, malgré les désaccords scientifiques que nous avons relayés sur ce site, il est peu probable que la mixité puisse être considérée comme la solution aux questions des inégalités scolaires, tant les effets néfastes de la concentration des élèves défavorisés ou bénéfiques de la mixité semblent limités en comparaison à l'importance de l'origine sociale des enfants pour expliquer leurs résultats scolaires. Il ne s'agit pas ici de donner raison à ceux qui luttent pour la « liberté de choix de l'école », qui n'est que la liberté de certains au détriment des autres, compte tenu du fait qu'il y a à peu près autant de places que d'élèves mais que certaines écoles sont plus demandées que d'autres. Il s'agit plutôt de s'interroger sur les moyens les plus efficaces pour améliorer le « destin scolaire » des enfants issus de milieux défavorisés, ce qui peut aussi passer par des stratégies pédagogiques adaptées pour les écoles qui les accueillent.


[3] Danhier J. Et al., 2016, Ségrégation intra-établissement en Fédération Wallonie-Bruxelles, Congrès de l'AREF, MONS, 7-04-2016

Parcours de vies inégalitaires : quand la « race » s'emmêle

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Chaque individu, selon qu'il est rangé dans l'une ou l'autre catégorie sociale, occupe une place plus ou moins élevée au sein de l'ordre social matériel et symbolique qui structure et hiérarchise toute société humaine. Dans leur récent article, Joël Girès et Cécile Piret montraient ainsi que les positions occupées dans l'espace social et économique par Anthony et Juliette – les deux personnages fictifs qui illustrent leur histoire des divisions sociales bien réelles – contribuent à déterminer largement les destins sociaux inégaux auxquels ils seront voués. Cependant, en ce qui concerne Mohamed – le personnage fictif de notre enquête bien réelle [1]–, pointer la position particulière qu'il occupe au sein de la structure de classe de la société belge est-il également suffisant pour comprendre sa situation ?

Quelques notions théoriques

L'échelle que les deux auteur.e.s mobilisent dans leur texte pour penser les hiérarchies sociales se base sur des critères avant tout économiques. Le statut professionnel ainsi que le niveau de revenu y sont notamment pointés pour leur caractère déterminant sur les parcours de vie et la reproduction des inégalités. En tant que jeune bruxellois issu de l'immigration marocaine, né de parents ouvriers et habitant un quartier populaire proche du centre-ville, l'on pourrait penser que Mohamed vit une expérience sociale qui se rapproche de celle d'Anthony, fils d'ouvriers et d'immigrés (italiens) lui aussi. Néanmoins, le contexte (spatial et historique) dans lequel vit Mohamed, de même que son apparence physique et son origine ethnique particulière rajoutent quelque chose que l'analyse devrait pouvoir prendre en compte pour bien saisir son cas. Dès lors, plutôt que réduire la situation de Mohamed aux conséquences de son appartenance de classe ou, à l'inverse, à celles de son origine ethno-raciale, le problème ne gagnerait pas à être analysé, comme le propose le sociologue Loïc Wacquant (mais il n'est pas le seul [2]), en étant attentif aux contextes locaux et aux articulations toujours particulières des termes inséparables du triptyque « race », classe et ethnicité ?

L'idée de « race » n'a ici bien sûr aucun sens naturel. Elle renvoie à une manière de hiérarchiser la population selon des critères de distinction discriminants pensés comme biologiques et objectifs (couleur de peau notamment). La notion d'« ethnicité » est quant à elle comprise comme ensemble de traits culturels partagés (et ici surtout entendus comme supposés partagés et assignés) qui sont constitutifs d'une identité sociale distincte de celle d'autres groupes [3]. Bien que ces notions soient socialement et historiquement construites [4], elles ont néanmoins des effets bien concrets sur la réalité des individus « ethno-racialisés », conditionnant leur accès aux ressources de la vie sociale et ainsi, leur possibilité d'avenir. Le poids des assignations identitaires sur les trajectoires de vie variera cependant selon la conjoncture historique particulière [5] ainsi que selon la position occupée au sein de la structure économique. La « race » et l'ethnicité (supposée) s'articulent en effet à la position de classe et n'auront pas les mêmes degrés de détermination sur les destins sociaux selon que l'on est issu de classe supérieure ou inférieure [6]. Le portrait qui suit propose d'envisager la situation de Mohamed dans ce sens, c'est-à-dire à partir du contexte (matériel et subjectif ou, dis autrement, réel et discursif) dans lequel il vit et en considérant la double position, économique et symbolique, qu'il occupe au sein de l'ordre social.

Mohamed

Molenbeekois belgo-marocain (de troisième génération), né d'un père ouvrier et d'une mère femme au foyer eux-mêmes nés en Belgique, Mohamed est un jeune de 19 ans qui vit au sein d'un quartier populaire d'une commune bruxelloise aujourd'hui mondialement connue.

Photo de Alexandre Dulaunoy - cinematography of Molenbeek

A Molenbeek-Saint-Jean, le taux de chômage est un des plus élevés de la capitale : près d'un « actif » sur trois y est en effet chômeur, ce qui surpasse nettement la moyenne régionale et, par rapport aux autres quartiers de la commune, ce taux est deux fois supérieur dans celui que Mohamed habite. Parmi les jeunes actifs de son quartier, un sur deux est sans emploi [7] et Mohamed est bien conscient de ce que cela signifie quant à ses perspectives d'avenir. Quand on le questionne sur le futur professionnel auquel il pense se prédestiner, Mohamed dit vouloir multiplier les formations, anticipant ainsi le risque qu'il pressent de ne pas trouver d'emploi durable facilement.

Il y a deux ans, Mohamed s'est décidé à entamer une formation de mécanicien automobile. Bien qu'il ait lui-même choisi cette option, c'est après avoir dû changer six fois d'établissement scolaire (pour renvois plus ou moins clairement signifiés selon les écoles) et c'est parmi un choix d'orientation relativement contraignant qu'il s'est réorienté. Le système scolaire belge francophone est en effet connu pour être un des plus inégalitaires d'Europe (comme le montrent les enquêtes du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA)). Basé sur un principe d'orientation précoce, les élèves sont amenés à « choisir » une filière d'enseignement général, technique ou professionnel dès l'âge de 14 ans, un choix largement déterminé par la trajectoire scolaire que les parents ont eux-mêmes suivie (comme le soulignent Girès et Piret dans leur article). En outre, ce système éducatif s'appuie également sur un recours intensif au redoublement dont la fonction d'écrémage alimente une logique de relégation sur un marché scolaire qui, à Bruxelles, est largement dualisé, ségréguant et surreprésentant les élèves d'origine étrangère dans les filières d'enseignement technique et professionnel [8].

Si Mohamed éprouve une certaine incertitude quant à son avenir professionnel, c'est aussi parce qu'il est fort bien conscient des conséquences probables de la stigmatisation à la fois ethno-raciale et territoriale qu'il subit. Vivant dans la fameuse commune de Molenbeek-Saint-Jean et du fait d'être issu de l'immigration, Mohamed sait que son nom de famille et que celui de la commune d'où il provient joueront probablement en sa défaveur sur son CV. Une représentation cartographique de la valorisation du diplôme sur le marché de l'emploi par quartiers d'origine permet de se rendre compte rapidement de l'existence d'un « effet de lieu » [9] à Bruxelles : les habitants de certaines zones de la ville pâtissent en effet d'une injustice notable par rapport à d'autres.

Indice de valorisation du diplôme sur le marché de l'emploi par quartier d'origine à Bruxelles

Sur cette carte sont illustrés les taux de chômeurs attendus selon le niveau de formation des individus actifs au sein des différents secteurs qui y sont dessinés. Les quartiers populaires péri-centraux du "croissant pauvre" (en rouge et en orange) où habitent de nombreux Bruxellois issus de l'immigration affichent ainsi des « taux de "surchômage" de plus de 20%, voire de plus de 50% » [10] par rapport à ce à quoi l'on pourrait s'attendre au vu du niveau de formation des actifs de la zone. En revanche, dans les quartiers périphériques, tant aisés que populaires, mais où la majeure partie de la population porte un nom de famille à consonance nord-européenne, ce taux est moitié moins élevé qu'attendu. Ce constat amène à penser qu'en fonction du lieu de résidence, du réseau local disponible et exploitable sur le plan professionnel, mais aussi sans doute selon son origine ethno-raciale supposée, un demandeur d'emploi ne parviendra pas à valoriser son diplôme de la même manière sur le marché du travail et ne rencontrera pas les mêmes obstacles dans sa quête d'un emploi salarié. Ainsi, à l'instar de ce que l'on observe sur le marché scolaire bruxellois, l'on peut parler d'une « ethnostratification » du marché du travail [11] surreprésentant les personnes d'origines étrangères dans les emplois subalternes, quand bien même leurs diplômes les autorisent à accéder à des postes plus élevés.

Actuellement, avec la destruction de l'emploi peu qualifié dans la capitale depuis les années 1970, Mohamed voit se réduire ses espoirs de trouver facilement des débouchés professionnels à l'issue de sa (ou ses) formation(s). D'un autre côté, s'il n'en a pas encore subi les conséquences sur le marché du travail (qu'il n'a pas pénétré), son assignation à un groupe ethno-racialisé ainsi qu'à un territoire en proie à une médiatisation stigmatisante sans précédent ne lui donne pas particulièrement foi en son avenir.

Cette assignation, Mohamed la ressent au jour le jour à travers son expérience quotidienne du monde social. Le regard qu'il pose sur le monde qui l'entoure – et sur lui-même – est ainsi imprégné d'un sentiment d'exclusion banalisé, mais qui reste néanmoins particulièrement éprouvant, d'autant plus qu'il incarne cette figure du « jeune musulman » dans un contexte qui voit émerger une forme de panique morale inédite focalisée sur les questions identitaires, culturelles et symboliques [12]. Le rapport quotidien aux contrôles policiers et militaires qu'il subit dans l'espace public, la colère contenue et la fatigue qu'il ressent face à l'expérience répétée de petites humiliations et signes de « non-respect » (réels ou supposés) de la part de représentants d'institutions diverses (écoles, administrations, etc.), ou encore le sentiment d'être trop souvent appelé à rendre compte publiquement de son « innocence » sont autant de formes de subjectivations particulières et cumulées de sa condition de sujet « minoritaire » [13].

On le voit, la réalité de Mohamed est ainsi faite d'une intrication entre sa position au sein de la structure économique et celle qu'il occupe sur le plan symbolique. Si Mohamed a acquis une lecture du monde plus ethno-raciale que socio-économique – parlant de son quotidien comme davantage marqué par l'injustice raciste que par l'exploitation de classe –, en tant que jeune bruxellois de culture arabo-musulmane et issu d'un quartier populaire, les effets qu'il ressent de sa double position de subalternité et les possibilités d'avenir qui s'offrent à lui dépendent pourtant de ses deux appartenances, de classe et ethno-raciale.

Des recherches situées et attentives …pour le meilleur avenir possible

Si c'est bien, comme Joël Girès et Cécile Piret le suggèrent dans leur texte, « en agissant sur la répartition de la richesse par le prélèvement des plus fortunés en faveur des moins favorisés que l'on pourra détruire structurellement les inégalités et leur reproduction de génération en génération » [14], l'on pourrait dire que c'est en agissant sur le racisme (à tous les niveaux, individuel comme institutionnel) que l'on pourra faire vaciller l'ordre culturel injuste que nous connaissons et ainsi détruire structurellement les inégalités qui en découlent. Néanmoins, rien n'oblige à devoir choisir entre ces deux combats. Le bref portrait de Mohamed dressé ici invite à rester attentif aux articulations mouvantes des différentes formes de dominations et aux contextes toujours particuliers dans lesquels elles s'inscrivent, car, en définitive, toute lutte pour la justice sociale ne demande-t-elle pas en effet de pouvoir articuler ensemble redistribution des ressources matérielles et revalorisation des identités méprisées [15] ?


[1] Reprenant la même méthode que celle utilisée par Joël Girès et Cécile Piret dans leur contribution, je recompose ici le personnage de “Mohamed” à partir d'une recherche en cours – financée par Innoviris – sur les acteurs culturels émergents de Bruxelles, et plus particulièrement, à partir d'observations issues d'une enquête de terrain conduite entre 2016 et 2017 sur un atelier-théâtre au sein du quartier historique de la commune de Molenbeek-Saint-Jean. Mohamed est ici le produite de la synthèse partielle de trois jeunes rencontrés sur le terrain de condition sociale et ethno-raciale fort proche.

[2] Voir Wacquant L., 2009, « L'énigme du couple "race et classe" dans la société et les sciences sociales étasuniennes », Transatlantica, 1|2009, ou, par exemple : Fraser N., 2005, Qu'est-ce que la justice sociale ? Distribution et reconnaissance, Paris, La Découverte. Ou encore : Fassin D. & Fassin E. (dir.), 2006, De la question sociale à la question raciale ?, Paris, La découverte.

[3] Pour des définitions beaucoup plus complètes et une synthèse des différentes approches de ces deux notions de « race » et d'« ethnicité », voir : Martiniello M., 2013, Penser l'ethnicité. Identité, culture et relations sociales, Liège, Presses universitaires de Liège.

[4] Quijano A., 2007, « "Race" et colonialité du pouvoir », Mouvements 2007/3 (n° 51), p. 111-118.

[5] Le statut juridique et symbolique du migrant par exemple, a fortement évolué au cours du temps, à la fois selon les besoins de la société d'accueil, la situation de son économie et l'action de l'Etat, mais aussi selon les mobilisations citoyennes qui, à travers leurs revendications, parviennent aussi parfois à infléchir le regard que la société a posé sur cette figure : Vertongen Y. L., 2017, « Histoire de la figure du migrant depuis 1831 »

[6] Pour un résumé en français des thèses de William Julius Wilson à propos de « l'importance de la classe » sur la vie des noirs américains, voir : Wacquant L., op. cit. Par ailleurs, rajoutons que s'il existe une expérience vécue « bourgeoise » du racisme distincte de l'expérience qu'en font les classes populaires ethno-racialisées, il existe également des expériences « bourgeoise » et « populaire » du sexisme, de même que ces expériences (du sexisme ou du racisme) peuvent aussi être genrées. L'expérience masculine particulière du racisme – si on ne la distingue pas de celle vécue par les femmes – risque par exemple de se faire passer comme « universelle » et ainsi, d'invisibiliser les injustices particulières dont les femmes ethno-racialisées sont victimes.

[7] En quelques chiffres (tous datés de 2012), cela donne un taux de chômage qui s'élève à 30,92% pour l'ensemble du territoire de la commune tandis que la moyenne régionale est de 22,69%. Le quartier « historique » de la commune qu'habite Mohamed présente un taux de chômage de 41,12%, deux fois plus élevé donc que celui que l'on retrouve dans les quartiers de l'ouest du territoire et qui oscille entre 15,89% et 19,22%. Parmi les jeunes (18-24 ans), ce taux s'élève à 51,9%. Source :https://monitoringdesquartiers.brussels

[8] Pour un balayage large des différentes réalités sociales des jeunesses bruxelloises (éducation, emploi, logement, mobilité, identité, délinquance et santé), voir : Sacco M., Smits W., Kavadias D., Spruyt B. et D'Andrimont C., 2016, « Note de synthèse BSI. Jeunesses bruxelloises : entre diversité et précarité », Brussels Studies, N°98, 25 avril, www.brusselsstudies.be

[9] Van Hamme G., Wertz I., Biot V., 2011, « La croissance économique sans le progrès social : l'état des lieux à Bruxelles », Brussels Studies, N°48, 28 Mars,www.brusselsstudies.be

[10] Vandermotten C., 2008, Evolution socio-économique, reproduction sociale et formation à Bruxelles, Commission Consultative Formation Emploi Enseignement en Région de Bruxelles-Capitale-CCFEE.

[12] De Cock L. & Meyran R., 2017, Paniques identitaires, Vulaines sur Seine, éditions du Croquant.

[13] Pour une analyse plus extensive et détaillée de ces subjectivations particulières des violences sociales, matérielles et symboliques subies par les jeunes de l'atelier-théâtre observé, voir : Rinschbergh F., « Ethnographie d'un dispositif d'expressivité juvénile au sein d'un quartier populaire bruxellois » (titre provisoire), à paraitre.

[14] Girès J. & Piret C., op. cit.,

[15] Fraser N., op. cit.