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Observatoire Belge des Inégalités

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Une consommation alimentaire durable et inclusive ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Les magasins dits “d'alimentation durable” fleurissent à Bruxelles. Les produits qu'ils proposent sont locaux, issus de circuits courts, artisanaux, on y favorise le vrac dans une démarche de réduction des déchets. Ces magasins existent sous différentes formes : certains choisissent celle de la coopérative, d'autres celle du commerce traditionnel.

Nous avons réalisé une enquête [1] dans un supermarché qui propose des produits locaux pour travailler en direct avec les producteurs. Le magasin se veut accessible en proposant de tels produits à un prix abordable.

Un sacré défi sur les épaules du durable : répondre aux enjeux environnementaux, tout en étant économiquement pérenne et socialement “équitable” et “solidaire”, c'est-à-dire tant permettre aux producteurs de bénéficier de revenus corrects que de rendre les produits vendus accessibles à toutes les couches sociales de la population [2]. Notre enquête montre que, dans la réalité, toutes les dimensions de l'aspect social défendu par le durable ne sont pas rencontrées : les clients proviennent d'un même univers social particulièrement aisé [3]. Dans cet article, je pointe la tension qui existe entre les enjeux environnementaux, la garantie d'un revenu suffisant pour les producteurs et l'accessibilité des produits vendus à toutes les classes sociales. La controverse environnementale prenant une place de plus en plus importante dans l'opinion publique, cette tension va en s'intensifiant. En outre, la présence très marquée de discours individualisant sur les problèmes écologiques (“il suffirait que chacun fasse sa petite part pour sauver la planète”) contribue à masquer des enjeux de classe et d'inégalités plus structurelles.

Une volonté d'inclusion sociale … quelle réalité quand on pousse la porte ?

Analia Glogowski, The Brusselsprouts

Un rapide sondage [4] auprès des clients du supermarché permet de se faire une idée de la clientèle et de ses racines sociales. Si l'on se fie au type d'étude et de profession de la clientèle, celle-ci est issue de la classe moyenne supérieure à capital culturel élevé. Tous les répondants ont fait des études universitaires, sauf une cliente. Alors que 34% de la population belge détient un diplôme du supérieur [5], un peu plus de 75% des clients que l'on rencontre dans le magasin d'alimentation durable ont fait des études supérieures.

Niveau de diplôme des clients du magasin d'alimentation durable en comparaison avec celui de la population
Niveau d'étudeChez les clientsDans la population belge (de 15 ans et plus) en 2016
Secondaire ou moins 5,9 % 65,2 %
Supérieur 76,5 % 33,9 %
Doctorat 17,6 % 0,9 %
Total 100 % 100 %

Quant aux professions rencontrées, elles sont dans la grande majorité hautement qualifiée. Nous avons croisé des juristes, une chargée de projet dans une association, un professeur universitaire... Essentiellement des cadres supérieurs ou des professions intellectuelles – les positions les plus hautes sur l'échiquier social –, aucun ouvrier qualifié ou peu qualifié.

Le terrain montre donc une autre réalité. Bien que le supermarché soit situé en plein cœur de Matonge [6], l'inclusion socio-culturelle espérée n'est pas rencontrée.

Comment expliquer cette homogénéité sociale dans la clientèle ? Je propose ici plusieurs pistes qui montrent en quoi ce type de supermarché est taillé pour un certain type de personne, avec un certain style de vie. On peut donc supposer que ces supermarchés se ferment aux autres.

Le prix pardi !

Premièrement, on pense à la question matérielle du budget. On a fait nos courses dans un magasin d'alimentation durable, dans un supermarché conventionnel et dans un supermarché low cost [7]. Pour cuisiner et déguster deux plats relativement classiques pour 4 personnes, on n'a pas payé la même chose.

Budget repas dans trois supermarchés, Bruxelles
Alimentation durable Conventionnel Low cost
Spaghetti bolognaise 16,96€ 8,73€ 7,35€
Curry végétarien 9,41€ 5,13€ 4,18€

On pourrait se dire que ces produits ne sont pas comparables. Ceux proposés en magasin d'alimentation durable sont généralement issus d'agriculture biologique, les méthodes de production sont plus respectueuses de l'environnement, mais sont souvent financièrement plus coûteuses. En outre, les produits proviennent d'une économie « locale » et « solidaire ». Le prix des produits s'inscrit dans une revendication : la nécessité de soutenir les paysans et les producteurs en payant un « prix juste ». Pourtant, il s'agit plutôt de savoir qui peut payer le “prix juste”. Les ménages de classes sociales inférieures peineront à le payer, expliquant déjà sans doute leur faible fréquentation de ce type de magasin. Mais le fait que les magasins d'alimentation durable soient fréquentés majoritairement par les classes supérieures tient aussi à une frontière symbolique. Les inégalités entre les classes sociales se traduisent aussi dans des styles de vie et des goûts différents. Et ces magasins sont justement porteurs d'une symbolique qui conforte les clients dans une éthique propre aux classes moyennes-supérieures.

Freins symboliques

Faire ses courses, une “expérience humaine” et “authentique”

Le deuxième frein que l'on remarque est donc d'ordre symbolique, qui peut se décliner sous différents aspects. Les magasins d'alimentation durable portent par exemple un imaginaire d'“authenticité” (“les petits commerces typiques de quartier”), opposé à celui de l'impersonnalité des grandes surfaces. Ainsi, dans la bouche des clients, le lieu est plus qu'un supermarché conventionnel. Il offre une autre “expérience de consommation” : une histoire est racontée, celle des producteurs qui sont mis à l'honneur. Le client retrouve en faisant ses courses la proximité qu'il recherche : l'idée de renouer avec le producteur comme avec la terre (des produits locaux), et avec le quartier (commerce du coin).

Il y a plus de personnalité, c'est plus original. La qualité est meilleure, il y a plus d'amour. Il y a une histoire. D'ailleurs, on voit des posters. On voit les personnes et on se dit tient ça vient de chez lui. C'est mieux que de voir des posters 5 pour le prix de 3, c'est ça la différence aussi.

Le magasin est pourvu d'une “dimension plus humaine”. S'opposent dans le discours les qualificatifs du “petit”, de “l'humain” au côté “usine” et “diabolique” des grandes surfaces et de la grande distribution :

Quand tu côtoies des magasins à dimension plus humaine, c'est un peu dur quand tu vas dans une grande surface, une usine, c'est un peu dur le passage de l'un à l'autre. Mais tu sais pas te permettre d'acheter tout dans des petits magasins. Donc ouais, j'y vais encore, mais dans mon éthique de vie c'est un peu le diable, j'essaye de pas trop y aller, c'est juste financièrement, si j'étais riche j'irais jamais là.

Un look épuré

Un autre aspect de la frontière symbolique réside dans le fait que les supermarchés d'alimentation durable partagent certains codes esthétiques répondant – on pourrait croire naturellement ! – aux goûts des clients rencontrés. Lorsque l'on rentre dans le supermarché, pas de publicité ni de fioritures. Plutôt des contenants bruts, les légumes et les fruits dans leurs bacs d'origine. Les affiches indiquent la provenance des produits et mettent un visage sur le producteur. Comme le souligne une des responsables du supermarché :

On s'est rendu compte que c'était le public [les jeunes] qui était plus sensible à ça [le supermarché d'alimentation durable axé sur les produits locaux]. Mais souvent, quand tu crées un projet, tu crées un projet à ton image, un peu taillé pour toi.

Ainsi, par analogie, certaines catégories de distributeurs de produits alimentaires appellent certaines catégories de consommateurs.

Par opposition à l'esthétique pure et brute et ses matériaux “naturels”, on trouve la publicité et les paillettes des supermarchés “classiques” :

J'ai l'impression d'être considéré comme une personne humaine et non comme un espèce de client qu'il faut accabler de promos, d'extra-promos et de publicités. J'ai aussi l'impression que c'est moins paillette. Quand je rentre dans un Delhaize, je trouve que ça fait boite de nuit, il y a des lumières partout, c'est un espèce de show. Un côté que j'aime bien chez [le magasin d'alimentation durable], c'est la sobriété qu'on retrouve aussi chez des gens qui font du local et qu'on n'a pas besoin de toute une foire, de simples paniers suffisent, la simplicité en fait.

On voit comment des pratiques alimentaires peuvent se mêler à la stratification sociale des goûts esthétiques, les classes moyennes supérieures se distinguant du “kitsch”, des “paillettes”, du “show” par leur goût pour l''épuré”, le “brut”. Le look des magasins d'alimentation durable, par leurs choix pratiques, mais aussi esthétiques, répond aux goûts d'un certain milieu.

Être un “consom'acteur” !

Un dernier aspect de la barrière symbolique est la dimension politique que revêt ce type de consommation. En rentrant dans le magasin, on remarque des affiches sur la dette publique ou le TTIP (en français : le partenariat transatlantique de commerce et d'investissement). Des causes que les clients connaissent, même s'ils ne se considèrent pas « militants ». Un client qui tend vers une consommation « zéro déchet » nous explique :

Je trouve ça hyper politique d'avoir un mode de vie, quand tu consommes chez tel ou tel magasin c'est un choix politique en soi, c'est un modèle économique que tu finances.

Il nous parle aussi des “aberrations du bio” et de la distinction de l'alimentation durable pourvue d'une dimension plus éthique :

Il y a deux bio : celui du Delhaize, l'argument qui fait vendre. Je pense à un documentaire que j'ai vu sur le bio low cost... Des gens confondent bio et éthique, ce n'est pas parce que c'est bio que les produits vont pas être produits dans des serres en Espagne, dans des conditions horribles avec des gens sans papiers. Pour moi, le bio, c'est le petit producteur en lien direct, qui fait attention à l'environnement, qui dépend pas de multinationales, qui n'utilise pas de chimique. Ce qui est intéressant de penser, on parle toujours des coûts de production, mais il faut aussi parler des coûts d'impact. Les grandes entreprises savent se payer des droits de polluer. Ils ont beaucoup d'argent…

On voit qu'en faisant leurs courses, les clients mettent en actes leurs convictions morales, écologiques et politiques. Faire le choix d'aller dans un magasin d'alimentation durable est plus qu'un choix pratique lié à sa proximité : certains clients viennent de loin. L'activité n'est plus anodine, faire ses courses c'est aussi exercer ses connaissances sur la saisonnalité, la provenance et la traçabilité des produits proposés. Il faudrait donc se reconnaître dans la figure du « consom'acteur » pour y faire ses courses : un consommateur actif, acteur de sa consommation responsable, raisonnable et raisonnée.

Conclusion : responsabilité individuelle ou collective ?

L'alimentation durable peut-elle être inclusive ? Nous avons souligné les frontières sous-tendues par ce type d'alimentation au pouvoir moral et symbolique fort. Les discours des clients dessinent les contours d'un lieu fréquenté par un entre-soi [8]. L'alimentation durable, même si elle semble vouloir prôner un modèle de société égalitaire, ne réduit pas magiquement les inégalités sociales. De ce point de vue, le constat est même terrible, puisqu'elle semble s'adresser principalement à une population favorisée. On peut se demander si le combat pour une alimentation durable, s'il passe par le marché en mettant en avant la figure du « consom'acteur » ne mène pas souvent au paradoxe d'en exclure les personnes les moins favorisées. Pour contourner ce paradoxe, ne détachons pas la question de l'alimentation du contexte inégalitaire social et structurel dans lequel vivent les individus. Pour favoriser une alimentation durable on pourrait imaginer replacer la focale non pas sur la responsabilité des individus [9] et leurs choix de consommation, mais sur la responsabilité de l'État dans sa gestion de la santé publique et de contrôle des mécanismes de marché dans la production et la distribution alimentaire : interdiction de pesticides, subsides à des produits alimentaires durables de base pour faire baisser les prix à la consommation, repas bio proposés gratuitement ou à faible prix dans les collectivités (écoles, maisons de retraite publiques, etc.) Pour que l'acte politique ne soit pas individuel, à travers la figure du « consom'acteur », mais collectif.


[1] Cet article fait suite à un travail de terrain réalisé par Brieuc Lovibond, Diana Serôdio, Marie-Helene Tissarchontou et Louise de Brabandère dans le cadre de leurs études de sociologie (janvier 2017).

[2] La lutte contre la pauvreté étant une composante essentielle au développement durable, entendue comme la pauvreté des producteurs (équitable) et de la société (inclusion sociale).

[3] Moi-même cliente des supermarchés d'alimentation durable et étant blanche, de famille noble/bourgeoise et diplômée du supérieur, je suis partie du constat de “qu'est-ce qu'on se ressemble !” en regardant les autres clients.

[4] Auprès d'une vingtaine de clients, l'objectif étant d'avoir un aperçu des données socio-démographiques de la clientèle. Une analyse quantitative approfondie serait nécessaire pour analyser plus finement cet aspect.

[5] Les données pour la population belge sont issues des enquêtes de l'European Social Survey (ESS) de 2016 accessibles en ligne. Nous avons additionné les données des différentes catégories de diplôme ESS pour correspondre aux niveaux d'études retenus dans notre sondage.

[6] Quartier à la fois marqué par l'histoire belge de colonisation du Congo et l'arrivée de population d'Afrique sub-saharienne ; et par sa localisation stratégique entre les institutions européennes et le quartier Saint-Boniface aux multiples restaurants et cafés “branchés”.

[7] Nous avons sélectionné, pour les supermarchés conventionnel et low cost les produits les moins chers et non biologiques. Pour un détail de calcul du prix, voir tableau en annexe.

[8] Cette tension entre mixité sociale et entre-soi se retrouve aussi dans les cafés « branchés », voir Dans les cafés « branchés » de Bruxelles : la mixité sociale sous contrôle

[9] Sur la responsabilisation des individus comme « lutte » contre les inégalités, voir L'égalité des chances contre l'égalité

Les Bruxellois et les Wallons sont-ils davantage des assistés que les Flamands ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Comme beaucoup de notions en sciences humaines, il n'y a pas une définition unique et universelle de l'assistance. Cependant, on peut identifier quelques éléments communément admis comme caractérisant ce concept. D'abord, l'assistance est une aide accordée en fonction de la situation de besoin – c'est-à-dire, il faut que la personne soit en situation de pauvreté pour prétendre percevoir l'assistance. Ensuite, c'est une aide accordée en dernier recours, quand la personne ne peut pas prétendre à d'autres ressources. Il s'agit donc généralement d'aides accordées à des personnes triplement exclues : celles qui n'ont pas accès à un emploi, qui n'ont pas accès à la sécurité sociale et qui ne peuvent pas compter sur la solidarité familiale. Enfin, il s'agit souvent d'aides qu'il faut demander expressément (et qui nécessitent un certain accompagnement-contrôle social) : on ne perçoit pas l'assistance sociale si l'on ne l'a pas demandée. En conséquence de ces différents éléments, l'assistance sociale est souvent stigmatisante. Nombreux bénéficiaires potentiels hésitent à la demander en raison d'un sentiment de honte ou d'humiliation.

En Belgique parmi les différentes allocations existantes, l'une peut être considérée comme typique de l'assistance sociale : le revenu d'intégration sociale (RIS). En effet, pour percevoir le RIS, il faut ne pas avoir accès à un emploi (suffisamment) rémunéré, ne pas (ou ne plus) avoir accès à la sécurité sociale (allocation de chômage, mutuelle, invalidité...) et ne pas pouvoir compter sur l'aide familiale (conjoints, parents...). En outre, pour bénéficier de cette aide, il faut savoir qu'elle existe, vouloir en bénéficier (il peut être humiliant d'être pointé comme « pauvre »), faire une demande expresse et que le CPAS accepte de l'accorder après une enquête sociale.

Il est important de préciser que les allocations de chômage ne correspondent nullement à la définition de l'assistance développée ci-dessus. Le chômage fait partie de la sécurité sociale. Il repose sur le concept d'assurance sociale couverte par une cotisation. L'idée de perception d'une aide de dernier recours en raison d'une situation de pauvreté lui est étrangère. Même si, dans l'air du temps, on décrit souvent les demandeurs d'emploi comme des assistés, cette confusion est un non-sens sociologique.

Si l'on mesure l'assistance par la perception d'un revenu d'intégration chez les 18-64 ans [1], on constate que le taux de RIS mensuel moyen est, en 2016, de 5,31% à Bruxelles, 2,89% en Wallonie et 0,89% en Flandre. On doit donc constater qu'il y a proportionnellement plus d'assistés en Wallonie et (surtout) à Bruxelles qu'en Flandre. [2]

En réalité, la question implicite de cette idée reçue n'est pas celle de la proportion d'assistés, mais celle du niveau de responsabilité de l'assistance : Bruxelles et la Wallonie sont-elles responsables du fait qu'une part plus importante de leur population est assistée ? Autrement dit, les facteurs qui expliquent ces différences renvoient-ils, ou non, à la responsabilité des institutions ou des populations des différentes régions ?

Même s'il est difficile d'apporter une réponse définitive et totalement objective à cette question [3], on peut affirmer que ces différences de taux d'assistance renvoient essentiellement à des différences structurelles géographiques et historiques entre les régions. La Région wallonne, qui comprenait de nombreuses industries lourdes, principalement dans le sillon Sambre et Meuse, a été plus durement touchée que la Flandre par la désindustrialisation. La situation de Bruxelles s'explique par son caractère de région exclusivement urbaine (les villes sont les zones les plus touchées par la pauvreté en Belgique). Il en résulte des taux de chômage plus élevés et des taux d'emploi plus bas dans ces régions. Ce qui a pour conséquence que plus de personnes (celles qui n'ont pas – ou plus – accès à la sécurité sociale) doivent recourir à l'assistance sociale. De plus, si l'on s'intéresse à l'évolution du taux d'assistance dans les différentes régions, on observe aussi que les facteurs déterminants sont structurels. Il s'agit avant tout de la crise économique et de la réforme de la sécurité sociale limitant dans le temps les allocations d'attente – rebaptisées à l'occasion allocations d'insertion. Ainsi, comme on le voit sur le graphique, en Wallonie et à Bruxelles, le taux de RIS a augmenté légèrement depuis 2008 et radicalement depuis 2015. [4]

Évolutions des taux de RIS par Région

Quand on discute de l'assistance, il arrive souvent que l'on pointe la responsabilité des assistés eux-mêmes. Compte tenu de ces éléments structurels, il est difficile de considérer que chacun est pleinement responsable de sa situation sociale. Ainsi, on sait aussi qu'en raison des nombreux mécanismes de reproduction des inégalités, un enfant de père sans emploi a lui-même 16 fois plus de chances qu'un enfant de cadre supérieur de devenir sans emploi plutôt que cadre supérieur [5]. En outre, de nombreux éléments montrent que dans leur recherche d'emploi, le comportement des Bruxellois et des Wallons n'a rien de passif. Par exemple, les wallons se déplacent plus loin que les flamands pour aller travailler. [6] De manière plus générale, si l'on pointe la responsabilité des assistés eux-mêmes, pourquoi les distinguer selon les Régions ? Ne faudrait-il pas culpabiliser tous les assistés et féliciter tous les non-assistés, indépendamment de leur région de résidence ? Dans cette perspective, pourquoi l'ensemble des Wallons et des Bruxellois seraient-ils responsables des assistés de leur région ?

Terminons par une démonstration par l'absurde. Si les différences de niveau d'assistance entre régions posent problème, dans un monde idéal ne faudrait-il pas que chaque région ait une proportion d'assistance identique ? Mais serait-il juste et pertinent d'avoir autant de personnes assistées à Knokke-Heist qu'à Seraing ? Non. Il est normal que l'assistance soit plus développée là où les besoins sont plus importants – c'est-à-dire là où la pauvreté est, pour des raisons structurelles, plus répandue. La question de l'assistance, parce qu'elle est fondée sur le concept de citoyenneté (chaque citoyen à droit à un minimum vital), nécessite d'être pensée (tout comme la citoyenneté) au niveau national.


[1] À l'exception de quelques cas très particuliers, les mineurs ne peuvent recevoir le RIS. En raison d'une aide financière spécifique aux personnes âgées (la GRAPA), très peu de 65 ans et plus bénéficient du RIS. C'est pourquoi nous mesurons le taux de RIS chez les 18-64 ans. Notons aussi que l'aide financière équivalente au RIS est prise en compte dans les chiffres cités. Sur ce taux, voir : https://www.iweps.be/indicateur-statistique/part-de-revenus-dintegration-chez-18-64-ans/

[2] Notons que l'image est un peu différente quand on s'intéresse aux personnes âgées. Chez les plus de 65 ans, c'est la Grapa qui fait figure d'assistance – même si la dimension demande expresse est quasiment absente de cette mesure. La distribution des taux de Grapa diffère de celle du taux de RIS : Bruxelles a un taux de 11,32%, la Wallonie a un taux de 5,71% et la Flandre un taux de 4,54%. Même si l'ordre des Régions est le même, la différence entre la Wallonie et la Flandre est bien moins importante et jusqu'en 2011 le taux flamand était supérieur au taux wallon. Sur ce taux, voir : https://www.iweps.be/indicateur-statistique/part-de-grapa-chez-65-ans-plus/

[3] Deux raisons rendent cette tâche très complexe. D'une part, ce taux dépend de nombreux facteurs différents : état de l'économie et du marché du travail, fonctionnement à la sécurité sociale, composition des ménages, informations diffusées autour de ces aides, intériorisations de stéréotypes et modes de fonctionnement des institutions d'assistance. D'autre part, la question de la responsabilité est toujours pour partie politique. La réponse qu'on y apporte sera inévitablement liée à des positionnements philosophiques et idéologiques, notamment par rapport au libre arbitre de l'être humain.

[4] Le taux pour la Flandre, s'il présente en une évolution similaire pour ce qui est de la crise économique, a été très peu touché par la limitation dans le temps des allocations d'attente. Cela s'explique par le fait que le taux de chômage est bien plus faible en Flandre – en raison des éléments structurels évoqués plus hauts. Pour plus d'informations, voir : https://www.iweps.be/indicateur-statistique/part-de-revenus-dintegration-chez-18-64-ans/

[5] Girès J. et Ghesquière F., « Les politiques de lutte contre la pauvreté au prisme des constats empiriques concernant la reproduction des inégalités en Belgique », Annuaire pauvreté en Belgique, 2013, pp. 99‑119.

Quand on veut, on peut !

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Les inégalités dans l'enseignement supérieur flamand sont-elles encore présentes ? À priori, l'accès aux études supérieures semble relativement démocratisé grâce aux bourses et à un minerval plafonné. Par ailleurs, les critères d'accès ne sont pas d'emblée restrictifs. En effet, mis à part l'accès conditionné par un examen d'entrée aux études de médecine, de dentisterie et les écoles d'art, seul un équivalent-CESS est demandé et son taux d'obtention en Belgique avoisinait les 75% chez les 18-24 ans en 2014 [1].

Lorsque l'on s'intéresse aux inégalités dans l'enseignement supérieur, deux filtres sociaux semblent opérer : l'accès et le succès. Ces deux filtres ont fait l'objet d'une étude à partir de données collectées à la KUL (Katholieke Universiteit van Leuven) sur ses étudiants en première année depuis 1964. Les résultats présentés dans cet article en sont issus.

Massification de l'accès à l'Université

Le graphique ci-dessous montre une évolution des inscriptions en première année à la KUL depuis 1964 :

Evolution des inscriptions en première année

On remarque une très nette progression des inscriptions en première année, puisque l'on passe de 2000 inscriptions en 1964 à presque 9000 en 2014. Il semblerait donc qu'il y ait bien eu une « massification » de l'accès à l'université. Ce phénomène se traduit par l'idée qu'il suffirait d'en avoir envie pour y arriver : quand on veut, on peut ! Selon ce discours très largement répandu, le succès serait déterminé par le choix individuel : les plus méritants parviendront au succès s'ils le décident. Mais est-ce que cette massification est synonyme de démocratisation ? Pour répondre à cette question, observons le succès des étudiants en première année à l'université.

Le succès en première année, le vrai filtre social

Le graphique ci-dessous présente le taux de succès en première à la KUL depuis 1964 en fonction du niveau d'éducation du père. On observe en 1964 un taux de succès très similaire pour tous les étudiants, quelle que soit leur origine sociale. Entre 55 et 60% des étudiants admis en première réussissent cette année. Ceci s'explique par le fait qu'à l'époque, on envoyait son enfant à l'université avec la quasi-certitude qu'il allait réussir, tant l'accès constituait un sacrifice financier pour les familles moins aisées [2]. Les étudiants issus des classes populaires ne sont alors, à ce moment-là, pas représentatifs de leur classe sociale, étant « sur-sélectionnés » : seuls les enfants au parcours académique très prometteur s'inscrivent à l'université.

Taux de succès selon le diplome du père

Avec la massification de l'université dans la deuxième partie du XXe siècle, les classes populaires ont eu de plus en plus accès à l'université. Cependant, on observe très nettement dans le même temps que les écarts dans la réussite se sont creusés selon l'origine sociale : le graphique montre que les étudiants ayant un père peu diplômé ont un taux de succès comparativement beaucoup plus bas (17%) que ceux ayant un père diplômé de l'université (36%) en 2014. Il faut noter que le taux de succès s'effondre de manière systématique après 2004. Cette importante baisse du taux de succès est due à la disparition de l'année d'étude au profit du cycle, changeant la manière de calculer la réussite. Ceci, cependant, ne modifie en rien les conclusions de cette étude : les écarts de succès selon l'origine sociale restent importants en 2014. Ainsi, quand bien même il deviendrait plus aisé financièrement d'entamer des études supérieures, il semblerait que tout le monde ne soit pas sur un même pied d'égalité face à la réussite.

On peut également observer le taux de succès des étudiants en première année à la KUL en fonction du niveau d'éducation de leur mère. Si l'on regarde le graphique suivant, on voit que les résultats ne sont pas tellement différents si ce n'est qu'en 1964, ceux ayant une mère hautement diplômée avaient déjà un taux de succès largement supérieur aux autres. Il est intéressant de noter qu'avoir une mère hautement diplômée semble déjà un avantage en 1964. Ce phénomène tient sans doute au fait que les étudiants ayant une mère universitaire en 1964 proviennent d'un milieu très aisé, l'accès des femmes à l'université étant réservé à une toute petite élite à l'époque ou ces femmes ont entamé leurs études [3].

Taux de succès selon le diplome de la mère

Conclusion

Aujourd'hui, le problème des inégalités sociales face à l'université ne réside pas tant dans les possibilités d'admission qu'ont les étudiants, mais bien dans leurs possibilités de réussite. Autrement dit, le filtre de l'accès s'est progressivement effacé au profit de celui du succès dans la création des inégalités sociales. Naturellement, les inégalités sociales ne s'expriment pas pour la première fois à l'université. Elles sont héritées des phases antérieures et plusieurs études mettent en avant le rôle de l'origine sociale dans le choix de l'école secondaire qui lui-même s'avère déterminant pour l'acquisition de compétences nécessaires à la réussite universitaire [4]. On voit néanmoins, à travers les différences de succès selon l'origine sociale, que les universités entretiennent les inégalités au moyen de mécanismes qui leur sont propres. Ces conclusions sont malheureusement loin d'être inédites et ne risquent pas de s'améliorer avec le sous-financement des institutions publiques dont font preuve les politiques d'austérité actuelles. Il faudrait au contraire investir à chaque niveau d'enseignement pour un véritable accès démocratique aux études supérieures.


[1] Eurostat, 2018, https://ec.europa.eu/eurostat.

[2] I. DE LANOO, “Stratifikatieproblemen en demokratisering van het universitair onderwijs”, De Nederlandsche Boekhandel, Antwerpen, 1969.

[3] Par exemple, en 1930-31, les femmes représentent 5% des étudiants à l'UCL, https://fr.wikipedia.org/wiki/Femmes_dans_les_universités_en_Belgique.

De l'assisté à l'activé, la conditionnalité des droits du pauvre

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Peut-on donner foi à l'idée répandue selon laquelle les pauvres se complaisent dans un état d'assisté ? Peut-on considérer qu'ils profitent des avantages du système de protection sociale, sans en subir les inconvénients en termes d'obligations ? On comprend en filigrane les trois présupposés suivants : premièrement, le droit à vivre une vie conforme à la dignité humaine doit nécessairement être conditionné à une contrepartie dans le comportement du sujet de droit ; deuxièmement, négliger les obligations serait sans conséquences ; enfin, les pauvres connaissent leurs droits et ils ont la capacité à les faire systématiquement valoir. Nous allons nous attacher à questionner ces trois sous-entendus.

Dans un premier temps, il nous semble intéressant de montrer l'évolution de la société qui nous amène aujourd'hui à penser en termes de conditionnalité des droits sociaux. Le passage de l'État dit « Providence » à l'État Social « Actif » qui s'intensifie depuis plusieurs décennies a redessiné le modèle de l'aide sociale. Une des caractéristiques de cette vision sociétale est que la conception d'une indemnisation sans « contrepartie » est mal perçue. Un allocataire social ne peut rester passif. L'aide (le droit) est conditionnée à un comportement attendu qui est celui de la bonne volonté de participation sociale (devoir). Il se traduit plus spécifiquement par l'activation vers l'emploi. L'Etat n'est néanmoins plus garant de la mise à l'emploi mais plutôt de l'employabilité des travailleurs c'est-à-dire leur capacité à travailler sur leur propre personne afin de se rendre « employable » (formation, incorporation des codes de l'entreprise, présentation de soi, etc.). L'emploi existe pour celui qui veut s'en donner la peine.

Cette idéologie suppose dès lors un changement crucial pour l'individu : il « n'est plus défini comme ayant-droit de la solidarité collective pour un risque collectif dont il serait victime, que comme un inadapté, qui porte une partie de la responsabilité de son état, et surtout de sa sortie, et dont il faut renforcer les moyens et les stimuli à la participation aux conditions du marché de l'emploi. » [1]

Négliger ses obligations est-il sans conséquence ?

Ne pas s'activer, ne pas chercher du travail et ne pas avoir un emploi, a, sur le long terme des conséquences lourdes : en 2015, suite aux changements législatifs, 29.155 chômeurs (au chômage depuis plus de 36 mois) sont arrivés en fin de droit [2]. Par ailleurs, les chômeurs qui ne respectent pas les obligations contractuelles [3] (objectivant la volonté des chômeurs à s'activer sur le marché de l'emploi) sont susceptibles de se voir exclus temporairement ou définitivement du système d'allocations de chômage. Au cours de l'année 2015, ce sont 9.801 sanctions (suspensions temporaires, allocations réduites, exclusions) qui ont été notifiées [4]. Donnée à laquelle s'ajoute 5.624 suspensions provisoires (art. 70) pour absence à l'entretien.

Les publics exclus ont alors la possibilité de faire appel au dernier filet de protection : les Centres Publics d'Action Sociale (CPAS). Dans les CPAS belges, la contractualisation de l'aide sociale marque une rupture avec la conception de “l'assistanat” des précédentes commissions d'assistance publique. Le changement de nom des Centres Publics d'Aide Sociale en Centres Publics d'Action Sociale, dénote déjà dès 2002 ce changement de paradigme. Aux droits sociaux correspondent désormais des devoirs. On observe ces injonctions notamment au travers de la généralisation des contrats dans le cadre des Projets Individualisés d'Intégration Sociale (PIIS). Ces contrats actualisent concrètement les mesures d'activation. Le bénéficiaire sous peine de non-respect de ses devoirs (du contrat) qui le pousse à s'activer pourra se voir sanctionné et in fine risquer l'exclusion des allocations d'insertion [5].

Le pauvre connait-il et fait-il systématiquement valoir ses droits ?

Certaines personnes qui vivent en situation de précarité ou même de grande pauvreté, n'accèdent pas, ou ne font pas appel à des droits auxquels elles devraient légitimement avoir accès. Bien que difficilement quantifiable, le non-recours aux droits (non take-up) est une réalité qui touche les personnes souvent les plus vulnérables [6]. La fédération des CPAS de Wallonie constate que plus de 70% du public exclu du chômage et en droit de recevoir une aide du CPAS, ne l'avait pas demandé [7]. Si parmi cette part du public exclu, une partie a pu reprendre le chemin de l'emploi ou trouver des solutions alternatives, une majorité n'aura pas recours à ses droits.

Nous observons ces réalités au sein du CPAS de Charleroi [8] : rechercher l'information ou faire valoir ses droits nécessite des ressources linguistiques ou communicationnelles, logistiques (ordinateur, internet, etc.), de mobilité (aller voir l'assistant social), de connaissances, un réseau social, familial. Tous ne sont pas dans la capacité de pouvoir faire valoir leurs droits ou accéder à l'information utile. Une institution telle que le CPAS est censée rééquilibrer la balance et aider les plus fragilisés. Il apparaît cependant qu'un système de classement se fait au sein des plus précaires. Concrètement, cet effet se manifeste dans la recherche d'information concernant les aides à disposition des populations. Certains bénéficiaires sont plus dotés de capitaux au départ, et ont une attitude par rapport à l'information plus proactive. Ils s'informent sur leurs droits et tentent d'améliorer leur situation. D'autres possèdent moins de ressources et n'ont pas cette attitude de recherche d'information. Or, nous l'avons démontré plus haut, la passivité est stigmatisante dans la société de l'activation. L'absence de recours aux droits relève aussi d'une difficulté pour certains publics à mettre en œuvre une habilité à se conformer aux « bonnes » demandes [9].

De surcroît, les modalités d'accès aux droits procèdent à une mise en ordre de réalités de vie sous formes de « catégories » [10]. Celles-ci ne rendent pas toujours compte des réalités vécues par les publics, ce qui empêche dès lors l'expression des besoins tels qu'ils sont vécus par les individus et a pour conséquence de freiner ou d'empêcher les demandes. L'impossibilité pour les personnes les plus démunies de comprendre et d'avoir accès à l'information creuse les inégalités. Le non accès aux droits et le non-recours défavorisent encore un peu plus les plus pauvres.


[1] Franssen, A., « To piis or Not to piis, les paradoxes de l'injonction à l'autonomie ». L'observatoire (88), 2015.

[3] Par exemple, rendre un certain nombre de candidatures par mois.

[5] Barbier, J.C., « Le Workfare et L'activation de La Protection Sociale, Vingt Ans Après : Beaucoup de Bruit Pour Rien ? Contribution À Un Bilan Qui Reste À Faire », Lien social et politiques, 2009, 23–36.

[7] Legrand, M., « Fin des allocations d'insertion : un chiffre noir qui interpelle », Alterechos, 21 avril 2015 : http://www.alterechos.be/fin-des-allocations-dinsertion-un-chiffre-noir-qui-interpelle/

[8] Feron, P., Carlier Ch., « Recherche Action Migrants », Rapport de recherche pour le CPAS de Charleroi, 2016.

[9] Pour plus d'information sur les différentes situations de non-recours au droit voir : Laurence Noël, Non take-up brussels ou le non recours aux droits sociaux en région bruxelloise

[10] Par exemple, un père qui vit seul mais qui paye des allocations familiales ne sera pas reconnu comme « chef de ménage ». Les réalités familiales ou sociales sont généralement plus complexes que leur simplification administrative sous forme de catégories.

Mixité sociale dans les écoles et inégalité scolaire

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

L'objectif de cet article est d'apporter une réflexion sur l'effet de la mixité sociale dans les écoles sur les inégalités scolaires en Belgique [1]. Il s'inscrit dans des discussions que nous avons eues au sein de l'observatoire. Le point de vue défendu ici est que la mixité sociale dans les écoles contribue à la réduction des inégalités scolaires, même s'il faut se garder d'une idée qui verrait la mixité sociale comme une solution miracle à tous les maux.

Disons-le d'emblée, d'un point de vue de la philosophie politique, je ne pense pas que la mixité sociale soit un objectif en soi. L'objectif doit être de réduire les inégalités scolaires, c'est-à-dire permettre à chaque enfant (quelle que soit son origine) de bénéficier d'une éducation d'égale qualité. Remplacer l'idéal d'égalité de résultats ou de condition par un idéal de mixité sociale me semble une forme de renoncement. Un peu comme l'idée d'égalité des chances peut légitimer certaines inégalités [2], un objectif de mixité sociale qui viserait à diluer les pauvres pour dissoudre la question sociale serait profondément inquiétant. Ceci dit, si certaines formes de mixité sociale ont pour conséquence la réduction d'inégalités sociales, alors elles peuvent être vues comme un moyen à ne pas négliger dans la lutte contre ces inégalités.

Par ailleurs, cet article n'a pas pour ambition de traiter de la mixité sociale en général, mais uniquement de la mixité scolaire. Parce que la mixité sociale n'est pas désirable pour elle-même, il faut voir pour chaque domaine particulier, si la mixité a un effet positif ou négatif (voire pas d'effet du tout) sur les inégalités. On peut par exemple douter des effets positifs des ambitions de mixité sociale dans les quartiers pauvres [3]. On a aussi montré que des associations ethniquement non mixtes favorisent l'intégration des populations d'origine étrangère [4]. Ainsi, dans certains cas, certaines formes d'entre soi et de non-mixité peuvent être bénéfiques. Ces constats me font douter même de la pertinence d'un concept de mixité sociale « en général ». Les mixités sociales dans les écoles, les quartiers, les associations, les clubs sportifs, les mouvements politiques… ne renvoient-elles pas à des réalités, des vécus et des enjeux très différents ?

Quelques constats factuels

Pour évaluer l'impact de la mixité sociale sur l'inégalité scolaire, on peut comparer les systèmes scolaires de différents pays pour voir si ceux où la mixité sociale dans les écoles est plus importante sont ceux où les inégalités scolaires sont les plus faibles. Plusieurs études tendent à montrer qu'il y a un lien important entre l'ampleur des inégalités scolaire et la faiblesse de la mixité sociale. [5] Pour l'illustrer, le graphique 1 croise un indicateur de ségrégation sociale entre écoles avec un indicateur d'inégalité scolaire – cette dernière étant définie comme l'ampleur du lien entre l'origine sociale des élèves et leurs performances scolaires. Ainsi, plus les résultats scolaires des élèves sont déterminés par leur origine sociale (diplômes, professions et niveau de richesse des parents), plus le système scolaire est considéré comme inégalitaire. [6] On observe une relation très nette entre le niveau de la ségrégation scolaire et celui des inégalités. Autrement dit, plus un pays a des écoles socialement ségréguées, plus l'ampleur de ses inégalités scolaires est importante.

Une autre manière d'évaluer ce lien consiste à modéliser au niveau individuel la performance scolaire des élèves en fonction de leurs origines sociales. En introduisant simultanément dans un modèle mathématique une mesure de leur origine sociale individuelle et une mesure de l'origine sociale moyenne au sein de l'école qu'ils fréquentent, on peut évaluer l'effet de la mixité sociale. En effet, si à origine sociale équivalente les élèves ont de meilleures performances scolaires dans les écoles « de riches », la mixité sociale permet de réduire les inégalités – car elle conduit à augmenter les performances des élèves « pauvres » dans les écoles « riches » et vice-versa. Les chercheurs appellent ce mécanisme effet de composition, car la composition de l'école a un effet sur les résultats de l'élève. Plusieurs études constatent cet effet dans divers pays, en particulier en Belgique. Il est difficile de détailler ces modèles statistiques complexes ici, mais des études récentes [7] ont montré que même en prenant en compte la Communauté (flamande ou française), l'origine migrante (première ou deuxième génération, d'Europe ou d'en dehors), la langue parlée à la maison, l'origine socio-économique, le sexe, la filière suivie (générale ou technique / professionnelle) et le retard scolaire dans la scolarité de l'élève (redoublement), l'effet de la composition socio-économique est statistiquement significatif pour les élèves de 15 ans. Ainsi, à origine sociale équivalente, les élèves scolarisés dans des écoles à origine sociale moyenne plus élevée auront de meilleurs résultats scolaires. Si l'existence d'un effet de composition est assez bien étayée, les mécanismes concrets qui le sous-tendent sont plus difficiles à mettre en évidence. On peut néanmoins pointer, entre autres, des écarts de ressources entre écoles (notamment à travers les associations de parents), les difficultés pour les écoles populaires de recruter des enseignants (de qualité) et des exigences inégales selon le public des écoles [8]. Globalement, ce que montre l'effet de composition, c'est que notre système scolaire est hiérarchisé entre les écoles de « riches » et les écoles de « pauvres » – et qu'un élève, et même un élève « pauvre », apprendra plus dans les premières que dans les secondes.

Réfutation des critiques envers l'idée d'une ségrégation sociale aggravant les inégalités

Certains avancent que ce n'est pas la mixité sociale à proprement parler qui influence l'ampleur des inégalités scolaires, mais plutôt d'autres pratiques du système scolaire, principalement le redoublement et la présence de filières précoces. Il est vrai que les pays qui pratiquent intensivement le redoublement et qui séparent rapidement les élèves en filières académiques et professionnelles sont plus inégalitaires [9]. Mais ces trois éléments, bien qu'étant un peu corrélés entre eux ont tendance à se renforcer plutôt qu'à se substituer [10]. En réalité, ce qui explique l'ampleur des inégalités scolaires, c'est principalement le degré de ségrégation du système scolaire. Plus un système sépare les élèves selon leur origine sociale et leur niveau scolaire [11], plus il sera inégalitaire. Cette séparation prend plusieurs formes non exclusives : redoublement (on sépare les élèves dans des années différentes), filiarisation intense et précoce (on les sépare dans des types d'enseignement ou des options différentes) et ségrégation sociale (on les sépare dans des écoles différentes, voire dans des classes différentes [12]). À l'opposé, les systèmes les plus égalitaires sont ceux qui gardent ensemble le plus longtemps possible les élèves de niveau et d'origine sociale différentes.

D'autres argumentent que cet effet de la mixité sociale n'est qu'apparent parce qu'il s'expliquerait simplement par le fait que les pays à inégalité scolaire faible sont souvent des pays à faibles inégalités de revenus. Cependant, ce déterminisme des inégalités économiques n'est pas constaté dans les faits. Pour l'illustrer, j'ai croisé dans le graphique 2, l'ampleur de l'inégalité de revenu avec celle des inégalités scolaires [13] : on n'observe pas de lien entre ces deux indicateurs. En réalité, et c'est assez logique, l'ampleur des inégalités scolaires dépend principalement du système éducatif lui-même. Les inégalités de revenus, quant à elles, dépendent de mécanismes plus directement liés aux revenus : progressivité de l'impôt, développement de la sécurité sociale, encadrement des salaires par la négociation collective...

Enfin, on entend parfois que ce n'est pas la faiblesse de la mixité sociale dans les écoles qui accroît les inégalités scolaires, mais le fait que les écoles ont des niveaux très différents qui conduit les parents à développer des stratégies de choix d'école – plus ou moins développées selon les classes sociales – menant in fine à des écoles ségréguées. Selon cette hypothèse, il faut d'abord améliorer le niveau des mauvaises écoles ; ce qui conduira naturellement à une mixité sociale dans l'école. Il est probablement vrai que le lien entre ségrégation scolaire et inégalités entre écoles va dans les deux sens, mais il est difficile d'imaginer un système avec des écoles socialement très ségréguées où ces dernières ne seraient pas hiérarchisées. Il n'y a pas de système scolaire qui arrive à combiner des écoles socialement ségréguées avec des inégalités scolaires de faible ampleur (revoir graphique 1). De plus, sans toucher à la ségrégation scolaire, comment améliorer le niveau des écoles ? D'un point de vue technique, déségréguer les écoles est tout à fait possible [14] – même si d'un point de vue politique, cela semble bien plus compliqué.

Deux limites aux effets positifs de la mixité sociale

Même si la faiblesse de la mixité sociale dans les écoles est une des principales causes (avec l'usage intensif du redoublement et l'organisation de filières précoces) de l'ampleur des inégalités scolaires en Belgique, il faut reconnaître deux limites aux effets bénéfiques de la mixité sociale.

D'une part, une réelle politique de mixité sociale à l'école ne se limite pas à mélanger des élèves de différentes classes sociales. Il faut aussi les intégrer. Les systèmes scolaires les plus égalitaires arrivent à garder ensemble des élèves d'origine différentes parce qu'ils développent un suivi et des aides individualisés des élèves [15]. Pour être vraiment efficace, la promotion de la mixité sociale implique une déségrégation globale du système scolaire. C'est probablement les problèmes des différentes réformes promouvant plus d'égalité scolaire en Communauté française : sans changement systémique du caractère ségrégatif de l'enseignement, elles ne font que différer ou déplacer les pratiques et n'ont au mieux qu'un effet marginal [16]. En outre, une réelle politique de mixité sociale doit en outre être mise en place au moins au niveau régional ou communautaire, notamment une réforme des processus d'inscription des élèves en quelque chose de plus proactif (attribution ou proposition d'école). De simples actions de promotions de la mixité sociale au niveau de certaines écoles ne remettraient pas en cause le caractère ségrégué du système scolaire : elles ne conduiraient qu'à un changement de la position de ces établissements dans la hiérarchie scolaire par des phénomènes de « paupérisation » ou de « gentrification » de certaines écoles.

D'autre part, la mixité sociale ne peut pas résoudre la totalité des inégalités scolaire. Si les systèmes scolaires socialement plus mixtes présentent des inégalités de plus faible ampleur, elles sont toujours présentes – dans le graphique 1, aucun pays n'a un indice d'inégalité de 0. De manière similaire si les modèles mathématiques mentionnés plus haut mettent en évidence l'effet de composition, ils montrent aussi que, même en prenant compte le niveau socio-économique moyen de l'école, l'origine sociale individuelle de l'élève a un effet important sur la performance scolaire. Cela tient probablement au fait que la culture scolaire est plus proche de la culture des élites. Remettre en cause cet élément me semble également nécessaire si l'on veut aller vers plus d'égalité scolaire. Par exemple, si l'objectif est l'analyse d'œuvres littéraires, pourquoi lire Madame Bovary plutôt qu'un roman de science-fiction ? On peut tout aussi bien développer l'expression artistique à travers la réalisation d'un clip de rap qu'avec la création d'une pièce de théâtre ?


[1] Dans cet article, je ne distingue pas les deux Communautés (française et flamande) qui organisent l'enseignement en Belgique, parce qu'en regard de l'ampleur des inégalités scolaires, de la mixité sociale et des autres pratiques pédagogiques pertinentes (usage fréquent du redoublement et organisation de filières précoces notamment), elles sont très similaires. Elles se distinguent néanmoins par des performances moyennes différentes (un enseignement globalement de meilleure qualité en Flandre), mais c'est une autre histoire.

[6] Ces indicateurs proviennent de PISA 2015. PISA est une enquête triannuelle mesurant le niveau en sciences, mathématiques et lecture des élèves de 15 ans dans de nombreux pays. Techniquement, l'indicateur de ségrégation sociale entre écoles est le coefficient de corrélation intra-classe de l'indice socio-économique des élèves. L'indice socio-économique de l'élève est une mesure de l'origine sociale synthétisant plusieurs variables : profession des parents, diplôme des parents et possession par le ménage de biens à valeur économique (ex. une voiture) et culturelle (ex. des livres). L'indicateur d'inégalité scolaire est le coefficient de corrélation entre l'indice socio-économique des élèves et leurs scores au test PISA en science. Tous les pays de l'OCDE sont repris sur le graphique, à l'exception de la Turquie, du Mexique, du Chili et de la France. Pour cette dernière, PISA ne publie pas de mesure de ségrégation scolaire. Cependant, ce pays présente une forte inégalité scolaire (un coefficient de 0,45) et d'autres mesures (voir par exemple l'étude de l'APED) montrent une forte ségrégation dans ce pays, ce qui tend à confirmer la relation observée sur le graphique. Pour ceux qui aiment les chiffres, le coefficient de corrélation entre ces deux variables est de 0,68 – ce qui est élevé.

[7] Je reprends ici les résultats d'études de la fondation Roi Baudouin menées respectivement sur les données PISA 2012 (voir tableau p. 40 et commentaires pages suivantes) et PISA 2015 (voir tableau p. 47 et commentaires pages suivantes).

[8] On conçoit parfois les exigences élevées comme une cause des inégalités dans certaines écoles : les enfants de milieux populaires n'arrivant pas suivre le rythme imposé par les exigences de l'enseignant. Si cela peut être vrai dans certains cas, ce phénomène est spécifique à notre système scolaire ségrégatif où dès qu'un enfant présente des difficultés il est relégué à travers le redoublement, le changement d'école ou le changement de filière. Il faut reconnaître que l'exigence est centrale dans les processus d'apprentissages (un enfant qui ne serait mis que face à des tâches qu'il sait déjà faire n'apprendrait rien) et que des différences d'exigence conduiront nécessairement à des différences de niveaux. C'est plutôt l'utilisation sociale de l'exigence (pour exclure plutôt que pour apprendre de nouvelles choses) qui peut avoir un effet négatif.

[10] Dans une comparaison internationale, il est difficile de tester les effets de ces variables simultanément, parce que le nombre de pays comparables est forcément limité et ces trois facteurs explicatifs peuvent être mesurés de différentes manières. Par exemple, la mesure du redoublement peut (ou non) prendre en compte les redoublements successifs ; on peut mesurer la précocité de la filiarisation, son intensité, définir de manière stricte ou large (options) les filières. Néanmoins, en intégrant l'indicateur de ségrégation utilisé plus haut, la part des élèves ayant au moins redoublé une fois et la part des élèves scolarisés dans une filière technique ou professionnelle dans une régression sur l'ampleur des inégalités scolaires, l'effet de l'indicateur de ségrégation reste statistiquement significatif et important. Seul l'effet des filières n'est pas statistiquement significatif, mais cette dernière variable est celle qui est la plus difficile à mesurer. Par ailleurs, on observe dans le modèle mathématique évoqué plus haut que la filière suivie, le redoublement et l'origine sociale moyenne de l'école sont simultanément statistiquement significatifs. Ce qui est un indice du fait que ces trois éléments ne sont pas totalement redondants.

[11] Ces deux types de ségrégations (sociale et académique) étant fortement liées, en particulier dans les systèmes scolaires ségrégués, il est souvent difficile en pratique de les distinguer.

[12] Faute de données disponibles, je n'aborde pas ici directement la question de la mixité sociale dans les classes, pourtant au centre des mécanismes affectant les inégalités. Comme mentionné dans Mixité résidentielle, mixité scolaire et performances scolaires, il est vrai que la mixité sociale dans les écoles n'implique pas nécessairement une mixité sociale dans les classes. Dans un pays très ségrégué, comme la Belgique, certaines écoles répartissent les élèves dans des classes différentes en fonction de leur niveau scolaire et/ou de leur origine sociale. Cela peut se faire à travers des options différentes (notamment l'immersion linguistique dans l'enseignement fondamental) ou sous couvert de différentes approches pédagogiques ou d'approches de l'enseignant – certaines manières d'enseigner soi-disant plus adaptées à certains « types » d'enfants. La question des différentes filières (générales, techniques et professionnelles) limite aussi la mixité sociale dans les classes, mais aussi dans les écoles – nombreuses écoles se spécialisant dans certaines filières. Cependant, si la mixité sociale dans les écoles n'est pas une condition suffisante à la mixité sociale dans les classes, elle en est une condition nécessaire : la mixité dans la classe ne peut pas, par définition, être plus grande que la mixité dans l'école. Par ailleurs, elle devient une condition suffisante dans les petites écoles qui n'accueillent pas plus d'une classe par année. De manière générale, la ségrégation sociale entre classes au sein de l'école est limitée par le nombre de classes – elle est donc moins facilement réalisable dans les petites écoles. Si le lien entre mixité dans les écoles et mixité dans les classes est loin d'être direct et automatique, on ne peut le nier totalement.

[13] L'inégalité de revenu est mesurée par le coefficient de Gini sur base de l'enquête SILC. Seuls les pays (européens) qui ont participé à cette enquête sont inclus dans le graphique. Pour plus d'informations sur cet indicateur, voir ici.

[15] N. Mons, Les nouvelles politiques éducatives, Paris, PUF, 2007.

[16] Par exemple, si le décret inscription intègre la mixité sociale parmi ses objectifs, il ne va vraiment pas assez loin pour la réaliser : seule la première année du secondaire est « régulée » (rien pour l'enseignement fondamental ou les autres années du secondaire) et la logique du choix des parents reste centrale (on ne passe pas à une logique proactive de mixité sociale qui attribuerait ou proposerait des écoles aux enfants). Concernant le redoublement, même si certaines dispositions limitent le redoublement (maximum deux fois en primaire et pas en première secondaire), la Communauté française conserve des taux de redoublement extrêmement élevés par rapport aux autres pays – l'usage de cette pratique ne changeant donc pas fondamentalement, elle est plutôt reportée à certaines années. Concernant le tronc commun, même s'il existe officiellement jusque la fin du premier degré de l'enseignement secondaire, dans les faits plusieurs éléments limitent sa réalisation pleine et entière : la mise en place d'années différenciées, l'organisation de ce premier degré dans des écoles secondaires (destinant de facto dès la première secondaire les adolescents à des filières différentes) et l'utilisation d'options pour pré-orienter les élèves au sein des écoles, sans compter l'enseignement spécialisé qui est en partie utilisé comme filière de relégation pour les élèves « pauvres » dès l'enseignement fondamental.