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Observatoire Belge des Inégalités

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Pauvreté en Wallonie : risque accru pour les familles monoparentales

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Les familles monoparentales constituent une population très souvent touchée par la pauvreté. En Wallonie, près d'une famille monoparentale sur deux subsiste avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté. Néanmoins, plus que la monoparentalité en elle-même, ce sont les coûts engendrés par les enfants associés à des revenus plus faibles qui expliquent ce risque accru.

En Wallonie, 46% des familles monoparentales vivent avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. [1] Ce seuil varie en fonction de la composition du ménage. Par exemple, le seuil de pauvreté d'un ménage composé d'un adulte et d'un enfant de moins de 14 ans s'élève 1 449 € net mensuel. Pour un ménage composé d'un adulte et de trois enfants, ce seuil est porté à 2 118 €. Le taux de pauvreté des familles monoparentales est non seulement très élevé en soi (près d'une famille sur deux), mais il s'élève à près de deux fois celui de pauvreté pour l'ensemble des ménages wallons (19,4%). Rappelons aussi que l'écrasante majorité des familles monoparentales sont des mères seules avec enfants. Ainsi, en Wallonie, plus de 80% des chefs de ménages monoparentaux sont des femmes. [2]

On observe également ce risque accru de pauvreté des familles monoparentales à travers les conditions de vie :

- 17% des familles monoparentales n'ont pas les moyens de manger un repas protéiné tous les deux jours (viande, poisson ou équivalent végétarien) ;

- 17% ne peuvent pas chauffer correctement leur logement ;

- 18% n'ont pas de voiture (pour des raisons financières) ;

- 22% doivent faire face à des arriérés de paiement (loyer, emprunt, factures d'énergie, télécommunications...) ;

- 61% ne peuvent pas partir en vacances une semaine par an (même en Belgique) ;

- 69% n'ont pas d'épargne disponible permettant de faire face à une dépense imprévue de l'ordre de 1 000€.

Tous ces chiffres témoignent du fait que les familles monoparentales sont bien plus souvent confrontées à la pauvreté que les autres. C'est un constat bien étayé et qui fait consensus dans la communauté scientifique. Ce qui pose plus de questions, c'est l'interprétation de ce constat. Les statisticiens insistent souvent sur le fait que la présence d'une corrélation [3] ne doit pas toujours être interprétée comme une relation causale. Comment donc comprendre cette corrélation ?

Une première interprétation pourrait être que cette corrélation ne serait qu'apparente. En effet, les familles monoparentales n'ont pas les mêmes caractéristiques socio-professionnelles que les autres ménages, notamment en termes d'accès à l'emploi et de diplôme. Par exemple, on observe que seules 56% des mères monoparentales entre 25 et 49 ans occupent un emploi, contre 70% des femmes en couple avec enfant(s) et 74% des femmes en couple sans enfant. [4] Une des explications de cette différence tient probablement au fait qu'il est difficile de conjuguer seul(e) l'éducation des enfants, les tâches ménagères et un emploi, notamment en raison des coûts et des places limitées de l'accueil extra-scolaire et de l'offre de garde d'enfants. On peut donc imaginer que ce risque accru de pauvreté n'est pas « en réalité » corrélé à la caractéristique « famille monoparentale », mais à ses autres caractéristiques socio-professionnelles, que l'on retrouve plus souvent chez celles-ci. Cependant, même en neutralisant l'effet de l'intensité de travail [5] et du plus haut diplôme obtenu par un membre du ménage, les familles monoparentales ont toujours significativement plus de risques de pauvreté que les autres ménages. En prenant en compte ces facteurs, la différence de risque diminue, mais elle est toujours présente. Il ne s'agit donc pas d'une corrélation « apparente ». Il y a une spécificité propre aux familles monoparentales qui les appauvrit.

Il faut toutefois se garder d'une interprétation trop rapide selon laquelle la monoparentalité serait la « cause » de la pauvreté. Remarquons d'abord qu'une telle vision sous-tend, éventuellement de manière implicite, une certaine valorisation de la famille traditionnelle. Or, dans certains cas (violences, négligences, conflits à répétition...), la situation familiale antérieure à la séparation n'est pas bénéfique pour les enfants, ni pour les conjoints. [6] Rappelons que le droit au divorce a longtemps fait partie des revendications des mouvements féministes. En outre, toutes les situations monoparentales ne résultent pas d'un choix : certains conjoints sont abandonnés avec leurs enfants, d'autres se retrouvent seuls suite à un veuvage. Il faut donc être prudent en pointant l'aspect « négatif » de la monoparentalité.

La question de la pauvreté peut être appréhendée du côté des revenus (insuffisants), mais aussi du côté des coûts (les dépenses nécessaires pour vivre dignement). Ici, cette association entre monoparentalité et pauvreté révèle justement la conjonction de ces deux éléments : les enfants engendrent un « coût » (éducation, habillement, logement...) pour les parents et ce coût est évidemment plus facile à supporter à deux que seul. D'ailleurs, les données du Census 2011 suggèrent qu'en Belgique la part des chefs de ménages monoparentaux qui déclarent travailler diminue avec le nombre d'enfants à charge à partir de 2 enfants. [7] Ainsi, dans les familles nombreuses, non seulement les coûts sont plus importants, mais l'accès à un revenu direct du travail est plus difficile. Cette question du coût engendré par les enfants est centrale pour les familles monoparentales. Paradoxalement, dans la plupart des études de pauvreté monétaire, le coût des enfants est supposé constant, alors que les frais de scolarité, de logement, de santé, etc. peuvent varier fortement au fil du temps.

Pour terminer, on peut dire que si les familles monoparentales sont plus fortement touchées par la pauvreté, il ne faut pas en conclure que la famille traditionnelle est la solution à la pauvreté. Ce sont plutôt les frais découlant de la présence d'enfants, conjugués à un moindre accès à un revenu suffisant qui engendrent des difficultés.


[1] Les indicateurs de pauvreté identifient le revenu et les conditions de vie au niveau des ménages : il s'agit de la totalité des revenus nets de tous les membres des ménages et les conditions de vie sont identifiées à travers des questions concernant l'ensemble de la famille. Cependant, on calcule les différents taux de pauvreté à partir des individus identifiés comme pauvres. Cela permet de donner un poids aux ménages proportionnels à leur taille – et ainsi de donner un poids équivalent à chaque personne. Il serait donc plus exact d'écrire que 46% des personnes vivant dans des ménages monoparentaux vivent dans des ménages dont le revenu net équivalent est inférieur au seuil de pauvreté, mais pour faciliter la lecture nous avons choisi une formulation plus simple.

Par ailleurs, notons que les chiffres cités ici proviennent de l'enquête SILC 2016. Pour plus d'information, voir : https://www.iweps.be/indicateurs-statistiques/?fwp_is_categories=niveaux-et-conditions-de-vie

[2] Calculs propres à partir des données publiées dans le portail statistique Walstat.

[3] La corrélation est ici définie comme l'association statistique entre deux caractéristiques – c'est-à-dire comme le fait que la présence d'une caractéristique (ici la monoparentalité) est plus fréquemment associée à la présence de l'autre caractéristique (la pauvreté).

[4] Il s'agit de calculs propres sur base des données de la Banque Carrefour de la Sécurité Sociale pour la population wallonne âgée entre 25 à 49 ans au 31/12/2015. Ce taux a été calculé en ventilant cette population selon le type de ménage.

[5] L'intensité de travail mesure à quel point au sein du ménage, les personnes « en âge de travailler » occupent effectivement et régulièrement un emploi. Pour des informations techniques, à ce sujet, voir : https://www.iweps.be/indicateur-statistique/taux-de-tres-faible-intensite-de-travail//

[7] On obtient un constat très similaire si l'on utilise les chiffres de l'enquête socio-économique de 2001.

Qui invite-t-on à la radio ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Pour analyser les inégalités médiatiques, différentes méthodes sont possibles : minutages, relevés d'invités, analyses de discours, réflexions sur la place laissée aux différentes actualités… Cet article synthétise les résultats d'un relevé des invités d'un panel d'émissions de radios d'information de la chaine de service public francophone La Première (RTBF).

700 invités environ ont été relevés. L'objectif était d'analyser en particulier les inégalités de genre et socio-économiques.

Les émissions relevées sont les suivantes :
- Matin première : toute l'année 2016
- Un samedi d'enfer : toute l'année 2016
- Le forum midi première : du 1/09 au 31/12/2016
- CQFD : du 1/09/2016 au 31/12/2016
- Dans quel monde on vit : du 1/09 au 31/12/2016
- Face à l'info : du 1/09 au 31/12/2016
- La semaine de l'Europe : du 1/09 au 31/12/2016

Constat 1 : Une faible représentativité des invités

Tableau 1 : Une faible représentativité des invités
Toutes émissions Invité principal du matin Invités du soirInvités autres tranches horaires
Hommes/femmes politiques 38% 55% 19% 14%
Patronat et représentants des chefs d'entreprises 5% 8% 4% 5%
Syndicats et représentants des travailleurs 3% 4% 1% 1%
Experts académiques 16% 12% 29% 21%
Société civile/ONG 5% 3% 6% 10%
Journalistes 12% 5% 19% 20%
Économistes 2% 1% 3% 3%
Responsables administratifs 7% 8% 5% 6%
Autres 13% 5% 14% 20%

Les invités politiques, journalistes et académiques sont surreprésentés. Cela tient à la nature des émissions d'information, où l'actualité politique prend une place majeure et où des « experts » académiques, journalistiques, économistes…, sont invités à « décrypter » et commenter l'actualité. Ce choix, fait au nom de la qualité des invités [1], ferme la porte à d'autres voix : travailleurs, citoyens, non-professionnels, monde associatif…

En outre, quelques « bons clients » monopolisent ces émissions. Ce manque de diversité des invités, choisis souvent pour leur disponibilité, formate et limite la variété des analyses [2].

Autre enjeu, la représentation des populations d'origine étrangère et des minorités visibles, que nous avons choisi de ne pas analyser car un relevé sur base du nom, de la couleur de peau ou tout autre critère serait hasardeux.

Pour une analyse détaillée de cette problématique d'inégalité d'accès aux médias, nous vous renvoyons à l'article "Inégalités d'accès aux médias publics en Belgique francophone".

Constat 2 : Un révélateur aggravé des inégalités de genre

Autre élément, la sous-représentation des femmes. Comme l'illustre le tableau suivant, on recense moins de 20% d'invitées. Cette inégalité tient au profil des invités, majoritairement des politiciens et des experts, académiques ou autres, domaines où les femmes sont sous-représentées [3]. Néanmoins, que ce soit en politique ou dans le monde académique, la représentation des femmes est toujours inférieure à celle observée parmi les invités radiophoniques.

Cette inégalité aggravée tient sans doute à plusieurs éléments. Cela tient sans doute à la volonté d'inviter des « voix connues », établies dans leur profession et élevées dans la hiérarchie, parmi lesquelles les femmes sont moins nombreuses. On observe aussi surreprésentation des hommes parmi les « porte-paroles ». Enfin les interviews sont menées très majoritairement par des hommes, moins de 20 % des présentateurs principaux des émissions de La Première étant des femmes [4] … Dans tous les cas, ce choix limite la diversité des points de vue proposés.

Autre constat, hors des tranches horaires les plus écoutées, la part des invitées dans les émissions d'information augmente, tout comme la part des présentatrices, qui « monte » à 22% en semaine en dehors des tranches 6-9h et 17-19h et à 28% le weekend. Les femmes, c'est (un peu plus) pour les heures creuses.

Tableau 2 : Proportion de femmes
Invitées radiophoniques Toutes émissions 20%
Invité principal du matin 17%
Invités du soir 19%
Invités autres tranches horaires 28%
Monde politique (2017) Élues au Sénat 39%
Élues à la chambre 50%
Élues régionales (des trois régions) 42%
Ministres fédérales et régionales francophones 26%
Monde universitaire (2010) Professeures 25%
Chargées de cours 32%
Docteures 42%

Constat 3 : un vecteur du discours économique dominant

La critique du traitement de l'actualité socio-économique, à propos par exemple de l'accent mis sur les nuisances des mouvements sociaux ou le privilège donné au discours économique dominant a déjà fait l'objet de plusieurs publications sur ce site : "Trop de grèves tue la grève ?" ainsi que "Les attaques contre l'action syndicale, un discours de classe, biaisé et vecteurs d'inégalités sociales".

Au niveau de notre relevé, apparait un fort déséquilibre entre syndicats et représentants patronaux, puisque ces derniers sont invités presque trois fois plus souvent tout au long de l'année, comme l'illustre le tableau suivant.

Tableau 3 : Nombre d'invités syndicaux et patronaux
SyndicatPatronat
Toutes émissions 16 44
Invité principal du matin 10 19
Invité principal du matin en période de conflit social* 7 6

*c'est-à-dire invité 7 jours avant ou après une grève ou une manifestation nationale.

Lorsqu'on analyse les moments où sont invités ces interlocuteurs sociaux apparait un second déséquilibre : les représentants syndicaux sont surtout audibles en période de conflit social, alors que les représentants patronaux sont invités en toute période.

Cela a plusieurs conséquences :
- Le bruit de fond, entendu tout au long de l'année, est dominé par la parole patronale, on invite rarement un représentant syndical pour débattre/discuter de la situation sociale ou économique.
- Au contraire, en période de crise, alors qu'ils étaient jusque-là inaudibles pour expliquer les enjeux de fond, les représentants des travailleurs doivent expliquer ces manifestations/grèves et les nuisances associées et surmédiatisées.

Pour les représentants des travailleurs, outre l'enjeu du conflit social lui-même, se pose donc aussi la question de l'explication et la médiatisation compliquée de celui-ci, en raison de leur moins bon accès à l'antenne et au risque de n'y être invité que pour se justifier des « violences » et « nuisances » induites.

Dans un même ordre d'idée, le discours économique est dominé par la parole des économistes « orthodoxes », défendant le modèle libéral dominant. Au contraire, les économistes « hétérodoxes » proposant un discours alternatif, critiquant les choix économiques actuels, sont deux fois moins invités [5].

Tableau 4 : Nombre d'économistes invités
OrthodoxeHétérodoxe
Toutes émissions 17 6
Invité principal du matin 6 0

Là aussi, les moments où ces paroles sont entendues sont éclairants. Ainsi, sur le dossier du CETA [6], en dehors des invités politiques, nous avons recensé sept invités pro-CETA contre deux anti-CETA, qui n'ont été invités qu'à partir du moment où des mouvements sociaux contre la négociation de cet accord ont été relayés dans les médias.

Cet état de fait accrédite auprès des auditeurs l'image d'une absence d'alternatives par rapport aux choix économiques actuels. Ces choix rédactionnels tiennent probablement à plusieurs éléments :

- Il y a beaucoup plus d'économistes orthodoxes qu'hétérodoxes, la formation en sciences économiques est fondamentalement basée sur une approche libérale [7].

- Il est plus simple et plus rapide de ne pas remettre en cause le discours dominant, dans un contexte où les journalistes ont moins de temps pour préparer leurs sujets.

- Les organisations patronales ont un pouvoir économique et de lobbying puissant et maitrisent les outils de communication : envoi de communiqués de presse, mise à disposition de communicants…

La presse, un témoin ou un acteur des inégalités ?

Cette brève analyse, qui laisse de nombreuses questions ouvertes [8], soulève néanmoins une interrogation clé : la presse est-elle un témoin ou un facteur aggravant des inégalités par les discours qu'elle participe à diffuser ? En corollaire se pose une autre question, plus complexe encore : comment se construit le discours médiatique ?

Sans avoir la prétention de répondre à ces questions, force est de constater, à l'issue de cette analyse, que le service public radiophonique francophone belge, par ses choix d'invités, offre une vision non représentative de la société, selon tous les points de vue que nous avons analysés.

Cette introduction très partielle à la problématique médiatique ouvre de nombreuses perspectives, que nous vous invitons à traiter avec nous, si vous le souhaitez, en participant à l'« Observatoire critique des médias ».


[1] À ce sujet, voici un article de la revue recherches sociologiques et anthropologiques, « Le “sociologue-expert” à la télévision : un sens pour la posture sociologique ? » .

[2] Voir à ce propos deux article : Experts médiatiques de Caroline Van Wynsberghe et Baptiste Campion publié sur Revue Nouvelle. Ainsi que La politologue invisible publié sur le site Revue Politique.

[3] Chiffres de l'institut pour l'égalité des hommes et des femmes et de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

[4] C'est-à-dire le(s) présentateur(s) principal/aux indiqué(s) dans la grille de La Première.

[5] La distinction entre orthodoxe et hétérodoxe s'est faite à partir de différents critères : appartenance à des organismes défendant ou au contraire s'opposant au modèle économique dominant et/ou position personnelle sur plusieurs questions clés : réduction des dépenses publiques, libre-échange, défense de la régulation libérale.

[6] Accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Canada

[7] Lire à ce sujet l'entretien avec Paul Jorion : "En sciences économiques, on fait face, en permanence, à des dogmes". Ainsi que l'interview d'Olivier Malay dans Le Soir et disponible sur le site de ToutAutreChose.

[8] Sans être exhaustif, voici quelques questions que nous avons soulevées :
- Quel point de vue/groupe social défend l'invité ?
- Quelles sont les autres activités de l'invité ? Sont-elles signalées par le journaliste ?
- Combien de fois cet invité a-t-il eu le droit à la parole ?
- L'invité est-il confronté à un contradicteur ?
- Comment est traité l'invité par le journaliste ?

Le système éducatif belge : un point de vue de jeunes en difficultés

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Cet article est tiré du rapport d'une recherche réalisée auprès d'une centaine de jeunes (18-30 ans) en situation de (grandes) précarités. Les récits de ces jeunes ayant vécu des parcours sociaux spécifiques, parfois très difficiles (vécu dans la rue, séjour en IPPJ, violence familiale, toxicomanie,…) ont été recueillis lors de groupes de parole au sein de villes et villages wallons. Le propos était de réfléchir ensemble à la capacité ou les possibilités qu'ont les jeunes (selon eux) « d'être un acteur dans la société et de se prendre en charge dans les différentes dimensions de sa vie ».
De nombreux thèmes ont été abordés dans cette recherche qualitative sur le vécu, les réalités, les difficultés et les ambitions de ces jeunes. Nous nous intéresserons ici à la problématique du système éducatif. De la violence symbolique provoquée par un système qui exclut à la violence physique et psychologique de ceux qui le subissent, nous exposerons la scolarité telle qu'elle peut être vécue et rapportée par ces jeunes.

Un point de départ inégal, l'environnement familial

A l'écoute des jeunes dans les groupes de discussion, nous avons perçu que dès le début de la scolarité, il y a une inégalité évidente dans l'intérêt développé par rapport à l'apprentissage. L'environnement familial a donc un impact certain sur la scolarité des jeunes. Même si dans quelques rares familles, les parents ont encouragé et suivi leurs enfants.

Ouais sur cinq, je suis le seul qui a continué à aller à l'école, à poursuivre son chemin quoi. Ouais c'est mon caractère. De un, je voulais déjà continuer l'école parce que ça m'intéressait aussi. Mais de deux, je me dis plutôt que de rien foutre chez moi autant m'occuper à l'école. (S., G de 24 ans)

Ouais là je faisais du vrai tourisme. Et fin voilà. Fin ma mère elle était derrière moi toujours me pousser pour aller à l'école, à l'école. Mais heu fin si toi tu ne veux pas ben…. (J., F de 19 ans)

Si chaque parcours reste personnel et particulier, le constat est unanime : naître dans une famille précarisée et/ou fragilisée pour de multiples raisons marque les jeunes dans leur progression scolaire, même si un petit nombre réussit.

Moi j'étais dans une école, on va dire, de riches. Moi j'avais pas les mêmes points que les autres parce que mes feuilles je les faisais à la main alors qu'eux ils avaient un ordinateur et une imprimante. (M., G de 27 ans)

Pour la grande majorité des autres, dès le début, la scolarisation est imprégnée par le désengagement car ils n'ont rien à faire à l'école, ils n'y trouvent pas de place reconnue et c'est ensuite le cycle de l'inattention, de l'ennui et du tapage qui perturbe et irrite les professeurs :

Non, à l'école, j'dormais su'l'banc moi ! Ou alors je foutais le bordel, moi, hein ! (J., G de 26 ans)

Moi j'aimais surtout m'y amuser, en fait. Je m'amusais beaucoup ! (J., G de25 ans)

Suite à ces comportements, quelques jeunes ont été « balancés » comme ils disent, vers l'enseignement spécial ce qui les a marginalisé davantage.

On me voulait plus nulle part ! Alors t'es parqué ! (J., G de 26 ans)

J'étais la tête de turc à l'école primaire ; on m'a lié sur une chaise, c'était de la torture et puis on m'a rejeté à l'école spéciale. (C., G de 24 ans)

Cette analyse conforte la profonde inégalité qui règne dans le milieu scolaire. En outre, certains jeunes ont rapporté leur renvoi en enseignement spécial parce qu'ils perturbaient trop la classe [1]. Ce type de rejet du système « normal » laisse des traumatismes importants chez ces jeunes qui en gardent une profonde amertume, une honte de soi, voire pour certains une « rage sans fond ».

Le décrochage scolaire

Le nombre de jeunes qui ont décroché de l'école de manière prématurée et qui gardent souvent un profond regret interroge, à la fois sur la place qui leur est faite (ou pas) dans le système éducatif et sur l'intérêt qu'ils développent (ou pas) par rapport aux voies d'apprentissage proposées par le système scolaire en Wallonie.

Dans le cas du décrochage scolaire, ce que disent les jeunes dans la recherche met en lumière, l'absence quasi systématique de réactions du système scolaire lors du décrochage du jeune. Les absences se succédant et s'accélérant, les jeunes ont déclaré avoir été rarement interpellés pour comprendre ce qui se passait. Par contre lorsque la direction a décidé de renvoyer l'élève, rien ne semble avoir été mis en place pour l'accompagner, tenter de le réintégrer ou de trouver une solution scolaire qui lui conviendrait mieux. « C'est aux parents de faire appel » rétorque-t-on dans le milieu scolaire, mais la désaffiliation familiale est déjà une caractéristique de ces jeunes : comment les parents feraient-ils appel alors qu'ils ne font plus partie de la vie de leur jeune ou qu'ils ne sont pas ou plus en capacité, pour diverses raisons, de suivre leur enfant ?

Ainsi, pour beaucoup de jeunes des groupes de paroles, l'école a perdu tout intérêt et c'est le décrochage et puis souvent le monde de la rue qui ont pris le dessus, surtout pour les garçons.

J'ai pas accroché avec l'école, j'ai décroché. Et puis décrochage scolaire, tu restes dans la rue. Quand tu restes dans la rue, t'as besoin d'argent pour vivre… (S., G de 27 ans)

Et après quelques années, pour ceux qui n'ont pas basculé davantage dans des conduites extrêmes (auto-destruction, délinquance et violence, départ en Syrie), c'est le regret qui est le sentiment le plus partagé par ces « décrocheurs et décrocheuses » du monde scolaire.

Pfff ce serait à refaire, j'aurais été plus droite dans les études quoi. J'ai un peu déconné hein. Parce que je suis pas un âne quand même, j'ai un peu fait l'âne à l'école. (S., F de 28 ans)

Ouais. J'ai arrêté en 6ème secondaire. Je regrette. (M., G de 24 ans)

Et derrière les remords exprimés par les jeunes sur leur parcours scolaire, se trouve la prise de conscience d'une série de coercitions sociales qui rend leur regard sur l'enseignement encore plus impitoyable. En effet, dans le regret exprimé par ces jeunes transparait une double sanction du système scolaire, sur les bancs de l'école mais également sur le marché du travail ou le jeune sans diplôme sera à nouveau lésé.

L'école de la violence

La recherche démontre que pour les jeunes, l'école est le deuxième lieu –après la famille- où il subit la violence sociale souvent incarnée par la discrimination, le rejet voire l'exclusion.

Pour certains, le parcours scolaire c'est l'expérience de la violence « bête et méchante » qui enserre dès le plus jeune âge et qui, jamais sanctionnée par les adultes, finit par œuvrer inlassablement au renforcement de la violence et de la brutalité. Ainsi, l'histoire de « ma couille [2] », jeune homme de 26 ans issu d'un milieu très précaire au corps marqué par l'obésité, les piercings, les tatouages.

« A l'école ici, y en a un qui m'avait frappé hein le fils du médecin qui habite dans la rue là. Mais il me frappait hein ! Ils profitaient, ils se mettaient tout le temps en rond avec les autres et ils profitaient hein ! […] Ils ont profité quand, quand, quand t'es …quand t'es petit ils en profitaient de te maquer dessus. Ils étaient toute une bande. »

Très tôt il est stigmatisé par les enfants de classes sociales plus aisées et c'est l'escalade, la ronde de la violence qui s'installe créant rancœur et désir de vengeance.

Je lui ai fracassé sa gueule hein. Et comme il faut hein ! Et j'l'ai esquinté comme il faut, hein, c'lui-là, hein, putain ! Et j'ai fait des heures et tout, et j'ai été au tribunal et tout avec ça hein. ! […] C'était ma vengeance. Ici, il me frappait quand j'étais p'tit, ici à l'école ! Et il y en a encore 2 ou 3 que je dois encore comme ça. Crapule, moi, quand j'ai, quand j'ai quelqu'un dans le collimateur, je l'ai !

Cette histoire n'est pas isolée, plusieurs jeunes ont exprimé avec beaucoup de froideur l'explosion de leur violence parfois de nombreuses années après les faits vécus à l'école. Ce phénomène reste encore bien trop tabou mais cela ne fait aucun doute qu'il participe selon nous à la violence dans les quartiers qui apparaît aux adultes de plus en plus gratuite et exacerbée, à l'autodestruction de certains jeunes par la prise de drogues et d'alcool, aux conduites à risque, mais aussi pour certains au départ en Syrie ou l'adhésion à des groupes d'extrême droite et néo-nazis.

Regards sur l'enseignement : un regard dur et intraitable

C'est un tout en fait. Tout qui fait que voilà moralement ça…, on va à l'école, on se fait dire : oh les gars vous puez la merde, vous êtes des pauvres. Vous avez des chaussures toutes cassées. En plus vous êtes des ânes. […] Et pour les gens on est rien. Psychologiquement ça pète les gens, ça peut casser des gens hein. Voilà c'est ça, c'est tout, tout tout est lié en fait. Tu sors de là, tu pues la merde alors heu tu sers à rien, même ne vas pas à l'école, ça sert à rien, pourquoi faire ? Quand même tu vas y aller, t'auras pas de travail. Y en a plein qui pensent comme ça hein : pourquoi je vais à l'école, quand même j'aurai pas de travail. (J., G de 27 ans

Ainsi, à part quelques exceptions, la majorité des jeunes interrogés ne se sont pas sentis accueillis et accompagnés par le monde de l'école et celui des adultes. Même les quelques-uns qui ont obtenu un diplôme ou qui sont encore en cours de formation n'y trouvent pas une place particulière où se développer et apprendre l'autonomie, mais bien un lieu où la compétition et la différenciation les rejettent.

Entre parcours chaotiques et désaffiliations scolaires, les jeunes vivent des situations très diverses, mais leur discours est éloquent par rapport à ce parcours scolaire qui les a, pour la plupart, exclus davantage des milieux et des structures de formation. Certaines familles déjà largement disqualifiées face à l'école ne sont pas en mesure d'accompagner leurs enfants et leurs adolescents. C'est alors pour certains le repli, le désintérêt et/ou le chahut perturbateur et dérangeant qui peut les mener à l'enseignement spécial, au décrochage scolaire parfois très jeune et/ou au monde de la rue. Pour d'autres, ceux qui se sentent le plus discriminés par leur origine sociale et/ou culturelle, le rejet peut engendrer une escalade dans la violence contre soi-même ou envers les autres qui représentent la réussite et l'intégration sociale.

Pour cette tranche d'âge de 18-29 ans, la scolarité est déjà loin et pour deux tiers des jeunes de l'étude, elle s'est soldée par un lourd échec parfois dès 13-14 ans, ce qui a souvent imprégné négativement leur identité et leur image de soi. Pour beaucoup, la confiance en eux est altérée et celle dans les adultes aussi.

Entre colère, impuissance et résignation, les jeunes rencontrés dans la recherche racontent ce domaine de leur vie qui les laisse pour la plupart sur le côté, en marge du système qui avance désormais sans eux.


[2] Nom que nous renvoyons, tel un clin d'œil à ce jeune qui dès le début de la recherche nous a surnommé de ce titre sincèrement honorifique et affectueux.

À travail égal, salaire égal !

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Le 16 février 1966, les ouvrières de la FN de Herstal arrêtent le travail. Elles en ont assez d'être payées moins que les hommes, assez des négociations salariales qui n'aboutissent à rien. La grève durera 12 semaines, concernera plus de 3.000 grévistes et mettra jusqu'à 5.000 ouvriers au chômage technique. Si, pour les grévistes, elle se terminera par un bilan mitigé, elle entrera dans l'histoire des luttes sociales et du combat pour l'égalité entre femmes et hommes.

On les appelait les 'femmes-machines', elles étaient au bas de la hiérarchie de la Fabrique Nationale (FN), ce fleuron de l'industrie liégeoise. Elles travaillaient dans des conditions épouvantables.

C'était affreux, cette ambiance, cette saleté, ce bruit, ces femmes couvertes « d'huile »

témoigne Charlotte Hauglustaine, présidente du Comité de grève [1]. Les délégués syndicaux, comme les autres travailleurs masculins, ne se rendaient pas vraiment compte de cette situation. Véronique Degraef [2] se souvient de l'interview d'un contremaître, mari d'une de ces femmes-machines, encore plein d'incompréhension trente ans après les faits :

On ne voyait pas le scandale de leur condition. Pourtant c'était ma femme...

Une grève en chansons

Le principe d'égalité salariale a une longue histoire, figurant déjà dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 ou encore dans la Convention n° 100 de l'Organisation internationale du Travail trois ans plus tard. En 1957, l'article 119 du Traité de Rome, instaurant le Marché commun, prévoit la mise en place graduelle de 'l'égalité des rémunérations entre les travailleurs masculins et féminins pour un même travail'. Il s'agit moins d'un principe de justice que d'une préoccupation économique visant à ne pas désavantager les pays à forte main-d'œuvre féminine (donc sous-payée), mais cet article servira de base à de nombreuses luttes à venir.

À l'époque, la FN avait sa propre classification, un système compliqué en points et sept échelons, qui lui donnait une apparence d'objectivité. Mais bizarrement, les femmes étaient cantonnées dans les trois catégories les plus basses, tout comme les 'gamins' de moins de 18 ans, tandis qu'un manœuvre masculin adulte, même sans qualification, commençait à l'échelon 4. Pour se convaincre de l'arbitraire de ce type de classification, il suffit de constater que les 'connaissances' étaient davantage valorisées que les 'aptitudes' : cela désavantageait d'office les femmes qui avaient peu accès aux formations. On n'en a pas fini, d'ailleurs, avec ces classifications pseudo-scientifiques qui dévalorisent les qualités supposées 'naturellement féminines'...

Le 16 février 1966 donc, alors que les négociations entre direction et syndicats s'enlisent, les femmes décident d'arrêter tout, sans respecter les procédures de préavis de grève en vigueur. Celles qui hésitent à rejoindre le mouvement voient leurs machines stoppées d'autorité. Il est à remarquer que tout au long du conflit, il n'y aura pas de piquets de grève :« Personne n'aurait osé reprendre le travail », raconte la présidente du Comité de grève, Charlotte Hauglustaine [3].

Dès le début, les grévistes détournent une chanson très populaire de Henri Salvador :

Le travail c'est la santé/Pour ça faut être augmentées/Si le patron veut pas payer/ Faut pas travailler !

Charlotte Hauglustaine confiera plus tard [4] :

On a dit que c'était une grève en chansons, mais parfois on chantait pour ne pas pleurer.

Absentes... pour s'occuper des autres

Très rapidement, les syndicats d'abord dépassés décident d'embrayer. La solidarité s'organise, d'autant plus nécessaire que le travail à la FN est souvent une affaire de famille. La femme a arrêté le travail, le mari ou le père est au chômage, cela devient vite financièrement difficile. Pourtant les grévistes tiennent le coup, et une majorité d'hommes signent une pétition de solidarité.Au fil du temps, les syndicats vont allouer des compléments aux indemnités de chômage des ouvriers, pour éviter les pressions à la reprise.

Manifestation à Liège le 24 avril 1966 rassemblant 10.000 femmes et sympathisant-e-s. Fonds La Cité, collection Carhop.

Le patronat, lui, reste inflexible, avec des arguments qu'on ne connaît que trop bien : une égalisation des salaires vers le haut mettrait l'entreprise économiquement en péril ; le salaire des femmes ne serait qu'un revenu d'appoint (bien qu'un tiers des ouvrières soient célibataires, sans compter les divorcées, les veuves...) ; et enfin, les femmes seraient moins productives parce que leur absentéisme est plus important.

Cette question d'absentéisme est essentielle, car elle fait le lien entre vie dans l'usine et hors de l'usine. Outre les conditions de travail extrêmement dures, il faut tenir compte du fait que souvent, les femmes s'absentent pour prendre en charge un enfant ou un parent malade. Aussi, des enjeux fondamentaux comme l'accueil des enfants, l'insuffisance de crèches ou encore la double journée de travail des femmes s'inviteront-ils dans les débats.

En fin de compte, les ouvrières n'auront obtenu qu'une augmentation de moitié inférieure aux revendications et plus tard, beaucoup perdront leur emploi suite à une mécanisation de l'usine.Mais leur lutte sera entrée dans l'histoire.

Éthique et emploi

Impossible de clore le sujet sans évoquer le fait que la FN est avant tout une usine d'armes, dont certaines risquent de se retrouver entre les mains de régimes peu recommandables. Des photos d'époque montrent des cérémonies qui réunissent le gratin du pouvoir, hommes politiques, dignitaires militaires et religieux, responsables syndicaux ou dirigeants étrangers. Difficile parfois de concilier éthique et préservation de l'emploi, comme on le voit encore aujourd'hui dans nos relations avec l'Arabie saoudite... Lors de ses entretiens, dans les années 90, Véronique Degraef n'a pas éludé la question. Les réponses des anciennes grévistes furent souvent les mêmes.

Elles disaient : « Si ce n'est pas nous, ce seront d'autres... » ou « J'aurais aimé faire autre chose mais c'était mon gagne-pain... » Et puis elles n'y pensaient pas trop. En fait, elles ne voyaient pas les armes, elles usinaient des pièces en début de chaîne, nous explique-t-elle.

L'important, c'était d'avoir un emploi. Et un salaire...égal.

Cartoucherie à la FN en 1908-1910, Fonds FN Herstal, dans Les cadences infernales. Histoire de la pénibilité du travail, Carhop-Fec, 2003, p. 44.

[1] DansLa grève des femmes de la FN en 1966, Marie-Thérèse Coenen, Pol-His 1991.

[2] Véronique Degraef, sociologue, a réalisé des entretiens en préparation du filmFemmes-machinesde Marie Anne Thunissen (Les Films de la Passerelle, 1996).

[3] DansLa grève des femmes de la FN en 1966.

[4] Idem.

Sous le foulard, la galère

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Comment les femmes de confession musulmane qui portent le foulard vivent-elles le racisme au quotidien ? Comment envisagent-elles leur propre avenir et celui de leur famille ? Pour en parler, axelle a rencontré un groupe de femmes du Brabant wallon : toutes, sans exception, ont été confrontées à des discriminations ou à des actes racistes.

Nous reproduisons un article publié par la revue axelle, qui aborde, par des témoignages, le racisme et les discriminations vécues par les femmes portant le voile. Ces discriminations reflètent une double inégalité, raciste et sexiste : ces femmes subissent cette discrimination en raison de leur religion – l'islam – et du fait d'être des femmes. Même quand l'interdiction du voile est justifiée sur base d'un principe de « neutralité » ou d'un refus des « signes religieux ostensibles », notamment dans de nombreuses écoles [1] et certaines entreprises [2], c'est bien souvent uniquement le voile qui est visé, et de ce fait les populations musulmanes. De plus, alors que ces interdictions s'inscrivent généralement dans un discours promouvant l'égalité hommes-femmes, elles ont l'effet paradoxal d'exclure des jeunes filles et femmes de l'école [3] et de l'emploi [4] ! Cette discrimination est banalisée, notamment lorsque les institutions conseillent aux femmes de cacher leur voile dans leur recherche d'emploi. Le nombre de signalements pour discrimination en raison de conviction religieuse ou philosophique a augmenté de plus de 50% entre 2010 et 2015 [5]. Plus de 90 % d'entre eux concernent l'islam, révélant certainement un racisme de plus en plus franc en Belgique.

Elles s'appellent Latifa, Fatima, Sofia, Mansoura, Nabila, Asma, Mimouna, Salma... Certaines sont nées en Belgique, d'autres y sont arrivées encore enfants, ou plus tard. Certaines travaillent, d'autres cherchent un emploi et, en attendant, font du bénévolat. D'autres encore restent à la maison, par choix ou par manque d'alternatives. Signe particulier : elles sont musulmanes et portent le foulard. Avec pour conséquences les regards hostiles, les insultes, la discrimination.

Nous les avons rencontrées dans un local communautaire près d'Ottignies, à l'invitation de Vie Féminine. Déjà, lors du tour de présentation, chacune avait une histoire à raconter. La difficulté de trouver du travail, ou simplement un stage durant les études. Les regards haineux, les remarques, les insultes parfois. Et surtout, peut-être, l'angoisse pour leurs filles face au racisme qu'elles voient croître.

Pour toutes, le port du foulard est leur démarche personnelle qui n'est pas à discuter. Leurs filles le portent ou non, mais lorsqu'elles décident de le mettre, le regard des gens change. En les écoutant, on perçoit ce mélange d'accablement et de révolte qu'on retrouve souvent dans des situations d'injustice.

Parcours d'obstacles

Latifa a travaillé dans une blanchisserie qui a fait faillite. Elle s'est retrouvée au chômage et en cherchant un autre travail, elle s'est heurtée à un mur : même pour faire le ménage, des clientes disaient avoir « peur des femmes voilée ».

Sofia travaillait comme comptable, sans porter le foulard. Puis elle a décidé de le mettre. Licenciée suite à une restructuration, elle a suivi une formation d'auxiliaire de l'enfance. Mais les perceptions extérieures avaient changé. Pour trouver des stages, elle a dû se tourner vers le privé. Le public refuse tout signe religieux. « Mais on fait du bon couscous », ajoute-t-elle amèrement, faisant référence à l'hypocrisie d'une société plus ouverte à l'exotisme qu'à l'égalité.

Asma, née en Belgique, a travaillé durant quatre ans avant d'arrêter. Plus tard, dans l'espoir de revenir sur le marché de l'emploi, elle a suivi des formations de "remise à niveau", puis une formation de secrétariat. Un médecin était prêt à l'engager, mais lui a dit finalement que non, ce n'était pas possible d'avoir une femme voilée à l'accueil.

© Aline Rolis

Quant à une autre, qui a suivi une formation dans le domaine social, elle raconte :

Aucune de celles qui portaient le voile n'est allée plus loin que la première année, car elles ne parvenaient pas à trouver un stage.

Elle, elle s'est accrochée, mais, dit-elle, ce furent des années de galère. Elle emploie même le mot "guerre" :

Au fond de soi, on est schizophrène. On doit montrer patte blanche mais en même temps on bout, on a l'impression qu'on n'a pas les mêmes droits et qu'on n'est pas des citoyennes comme les autres.

Certaines, en suivant des formations à l'écriture d'un CV, se sont entendu conseiller :

Ne mettez pas votre photo, car avec le voile ça va direct à la poubelle, sans même qu'on regarde vos compétences.

D'autres ont plutôt décidé d'annoncer dès leur lettre de motivation qu'elles portent le foulard. Pour ne pas se déplacer pour rien. Déjà qu'avec le nom sur le CV...

Afin de sortir de chez elles, certaines font du bénévolat. « Du bénévolat avec le foulard, ça va, mais pour trouver un job... » Ces parcours d'obstacles finissent par être décourageants.

Les ghettos, ce n'est pas nous qui les fabriquons : les filles ont fait des études mais ne trouvent pas de travail. Elles font formation sur formation ou travaillent comme auxiliaires de l'enfance alors que ce n'est pas le secteur qu'elles auraient choisi, afin de pouvoir garder leur voile. Quel gâchis ! s'insurge l'une.

« Vous rendez service aux maris qui peuvent garder leur femme à la maison ! », renchérit une autre. À un candidat bourgmestre, Asma a demandé s'il comptait faire quelque chose « pour que les femmes voilées fassent autre chose que les titres-services ». Il lui a platement répondu qu'il en fallait, des femmes qui font les titres-services…

« Retourne chez toi ! »

Certaines sont mères au foyer, par choix ou parce que trouver un emploi, c'est trop compliqué. Elles ne sont pas pour autant à l'abri des regards ou des remarques hostiles. L'une d'elles raconte l'incident avec un homme qui prétendait passer devant elle dans la file du supermarché ; comme elle ne le laissait pas faire, il lui a lancé : « On n'est pas dans la casbah ! » Cette fois, c'en était trop, elle lui a répondu. Étonné qu'une femme réputée "soumise" lui parle de cette façon, il a fini par s'excuser.

Des incidents somme toute banals, comme une dispute entre automobilistes pour une place de parking ou le refus d'échanger une marchandise défectueuse, tournent vite à l'insulte raciste ou à un « Retourne chez toi ! », alors même qu'elles sont nées ici. Certaines portent plainte à la police, « mais il n'y a pas de suite ».

Le plus dur, c'est de se faire insulter devant les enfants. Ce sont de petites choses, mais c'est tout le temps.

Sofia finit par avoir des angoisses terribles :

J'en arrive à avoir peur de traverser la rue, car il y a des personnes si haineuses qu'elles seraient capables de m'écraser.

Mimouna, plus âgée, est une battante et militante dans l'âme – elle n'hésite jamais à interpeller le bourgmestre ou les autorités et reconnaît faire aussi figure d'empêcheuse de tourner en rond dans son entourage. Elle qui a toujours vécu en Belgique constate que la situation devient de plus en plus difficile. Elle raconte avoir eu une enfance et une adolescence « magnifiques » ici, que ses enfants et petits-enfants, craint-elle, ne connaîtront jamais.

© Aline Rolis

Elle a trois filles : deux portent le foulard, une non. Elle ne veut rien leur imposer. Mais il est clair que ses filles, une fois qu'elles mettent le foulard, n'ont plus droit aux mêmes regards ni au même traitement.

C'est toute une jeunesse qu'on met ainsi en danger, qu'on pousse à la révolte, dit-elle. Alors que nous avons les mêmes problèmes que les autres femmes, voilées ou non. Nous partageons les mêmes soucis : le travail, la pension, etc.

Mansoura, elle, est arrivée en Belgique en 1965. Elle a été accueillie et a grandi au milieu des Belges, tout en suivant sa culture, sa religion.

À l'époque, se souvient-elle, on ne nous regardait pas bizarrement, les Belges étaient plutôt curieux de découvrir autre chose. [Maintenant] ils ont l'impression qu'on prend leur territoire, alors que ce sont eux qui nous ont appelés ici !

Cette situation, elles la constatent surtout en Belgique et en France, alors qu'en Hollande ou en Angleterre, soulignent-elles, on voit même des policières voilées. Autour de la table, l'une d'elles confie qu'elle aimerait quitter le pays si elle le pouvait : « Je ne me sens pas libre en Belgique, mais c'est ici que mes enfants vivent, qu'ils se sont mariés », soupire-t-elle.

Contre les préjugés, la rencontre

Beaucoup sont surtout inquiètes pour leurs filles. Celles qui portent le foulard le retirent à l'école. « C'est la loi, mais ça fait mal au cœur », dit l'une des mères. En réalité, ce n'est pas la loi : c'est à chaque direction de décider, mais de plus en plus d'écoles l'interdisent.

N'évitons pas les questions qui fâchent : le port du foulard est une chose, mais qu'en est-il de l'obligation de suivre tous les cours ? Pour la natation, ces mères semblent compréhensives : « Les filles sont complexées à la puberté, elles ne veulent pas aller dans l'eau avec les garçons qui se moquent d'elles... » Peut-être faudrait-il plutôt éduquer les garçons au respect, mais c'est un autre sujet. En revanche, pour ce qui est d'autres cours, comme la biologie, pas question d'y couper, « il faut apprendre », elles sont unanimes. Certaines sont quand même mal à l'aise par rapport aux cours sur la sexualité. D'accord pour le secondaire mais en primaire, ça leur semble trop tôt... En même temps, l'une d'entre elles admet son embarras pour en parler avec ses enfants. Peut-être vaut-il mieux alors faire confiance aux animations à l'école ? Une autre proteste : la sexualité, c'est tabou dans les têtes, pas dans la religion ! « Ce sont des prétextes, les cours de natation ou de biologie », tranche Mimouna. « Si certains parents ne sont pas ouverts, c'est leur problème ».

Ces mères sont également soucieuses pour les garçons :

Beaucoup d'adolescents en ont marre et sont dans la haine. On leur refuse une appartenance et après on se demande d'où vient la révolte ! dit Salma.

Elles ont des craintes pour l'avenir de ces jeunes, filles et garçons :

[Ceux-ci] ne trouvent pas d'emploi, restent en bande ou chez eux sur internet, à se remplir la tête avec des conneries explique Mimouna.

Ce racisme qui mine les femmes que nous avons rencontrées, elles l'attribuent à la méconnaissance, mais aussi aux médias qui ne montreraient que les côtés négatifs des différences culturelles, et non pas les aspects positifs ou même les points communs entre nous tous. Le meilleur remède ? Faire connaissance, se parler, comme lors d'une rencontre avec des femmes rurales, dont l'une a dit à Mimouna :

Quand vous êtes entrée, j'ai vu votre voile, mais plus personne n'y pensait quand vous êtes partie. Les rencontres font tomber les préjugés.