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Observatoire Belge des Inégalités

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Associations regroupant des personnes issues de la même origine, repli identitaire ou tremplin pour la démocratie ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Dans quelle mesure la vie associative des personnes d'origine congolaise, marocaine et turque vivant à Bruxelles est un incitant à la participation politique ? Loin d'encourager le repli communautaire dans une société clivée, les dynamiques associatives citoyennes, regroupant des personnes issues de la même origine, fonctionnent au contraire comme des tremplins pour la démocratie [1].

Suite à la présence de plus en plus importante de l'immigration en Belgique, le rôle que joue la vie associative des personnes issues de l'immigration a pris une place croissante dans les débats à la fois politiques, populaires et scientifiques. Dans ces différents cénacles, la thématique est porteuse de controverses. Certains acteurs défendent l'idée selon laquelle les associations regroupant des personnes de la même origine, appelées communément « associations de migrants », pousseraient au repli ethnique au sein d'une société divisée. Elles contribueraient au développement d'un sentiment de défiance envers les groupes dominants de la société et pourraient accroître des opinions antidémocratiques. D'autres acteurs avancent, au contraire, que la communauté associative des personnes issues de l'immigration faciliterait leur intégration sociopolitique au sein de la société d'accueil, car elle servirait de tremplin à leur intégration. L'objectif de cet article est d'analyser ce qu'il en est à Bruxelles, en prenant en considération les trois migrations non-européennes les plus importantes arrivées en Belgique à partir des années 1960, à savoir l'immigration congolaise, marocaine et turque.

Récoltées en 2010, les données utilisées, pour répondre à cette question, proviennent d'une recherche basée sur des questionnaires soumis à un échantillon représentatif des première et deuxième générations de personnes issues de ces trois migrations à Bruxelles. Au total,1243 personnes ont été interrogées.

La participation politique recouvre une large gamme d'activités. Elle est mesurée, ici, par le fait d'avoir pris part à au moins une activité politique au cours de l'année précédente (tel que le fait d'avoir contacté un acteur politique, de s'être engagé dans un parti politique, de participer à une manifestation, de boycotter des produits sur une base politique, etc.). À titre informatif, n'ont pas été prises en considération les activités politiques impliquant des revendications transnationales (par exemple, avoir manifesté pour une problématique concernant le pays d'origine). La participation associative, quant à elle, est mesurée à travers le fait d'être membre d'une association (ASBL) et/ou la participation à des activités dans une association, sans distinction de l'objet de l'association (par exemple, association sportive, culturelle, de défense des droits des animaux, de voisins, de jeunesse, religieuse, etc.).

Un tremplin vers la politique ?

La question qui se pose est donc de savoir si l'implication dans une association favorise ou non la participation politique des migrants. Les analyses statistiques montrent que parmi les personnes interrogées, celles qui sont actives dans une association ont une probabilité plus élevée d'avoir participé à au moins une activité politique que les autres et ce résultat est observé pour les personnes issues des trois migrations concernées. Plus précisément, les personnes d'origine congolaise, marocaine et turque qui sont actives dans une association ont une probabilité entre 1,9 à 3,8 fois plus grande d'avoir participé à une action politique que celles qui ne sont pas impliquées dans une association (tableau 1).

Tableau 1. Effets de la participation associative sur la participation aux activités politiques pour chaque origine [2]
Origine congolaiseOrigine marocaineOrigine turque
Participation dans une association 1,9 2,3 3,8
Nombre de personnes interrogées 408 422 413

Exemple de lecture du tableau : une personne d'origine congolaise active dans une association a une probabilité 1,9 fois plus grande d'avoir participé à au moins une activité politique qu'une personne d'origine congolaise qui n'est pas active dans une association.

Rôle du regroupement communautaire ?

Pour davantage clarifier le rôle que joue la vie associative dans la participation politique, il est utile de distinguer les associations selon leur nature. Nous l'avons notamment fait en prenant comme critère la composition des associations, en distinguant celles qui sont majoritairement composées de personnes provenant d'une seule origine (qu'elle soit congolaise, marocaine ou turque) de celles qui rassemblent des membres de diverses origines. Les analyses statistiques montrent que le fait d'être impliqué dans une association composée surtout de personnes issues de la même origine favorise davantage la participation politique des personnes issues de l'immigration que l'implication dans une association regroupant des personnes de plusieurs origines. L'effet est surtout présent pour les personnes d'origine turque. Celles-ci, lorsqu'elles sont actives dans une association regroupant à majorité des personnes d'origine turque, ont une probabilité six fois supérieure d'avoir signé une pétition, boycotté un produit ou encore porté un badge par rapport à celles qui ne sont pas actives dans un tel type d'association alors que celles qui sont impliquées dans une association au public d'origine mixte ont une probabilité seulement deux fois supérieure à celles qui n'y sont pas actives.

Tableau 2. Effets de la participation associative sur la participation aux activités politiques pour chaque origine en distinguant les associations de migrants des associations mixtes
Origine congolaiseOrigine marocaineOrigine turque
Participation dans une association regroupant des personnes de la même origine nationale 2,2 2,2 6,3
Participation dans une association ne regroupant pas des personnes de la même origine nationale 2,2 1,7 2,2
Nombre de personnes interrogées 408 422 413

Exemple de lecture du tableau : une personne d'origine congolaise active dans une association dont plus de la moitié des membres sont d'origine congolaise a une probabilité 2,2 fois plus grande d'avoir participé à au moins une activité politique qu'une personne d'origine congolaise qui n'est pas active dans un tel type d'association.

En conclusion, la thèse avançant que le regroupement communautaire pousse à l'institutionnalisation du repli ethnique dans une société divisée n'est pas vérifiée. Bien au contraire, ce regroupement, lorsqu'il est organisé sous une forme associative, peut constituer un tremplin effectif vers la participation à la vie démocratique au sein du pays d'accueil. Une explication de ce phénomène réside dans le fait que les associations procurent d'importantes ressources politiques à leurs membres, tant au plan de leur fonctionnement interne qu'externe. Elles exercent en effet une fonction externe permettant aux citoyens de participer à la vie collective, mais elles assurent également une fonction interne en permettant la socialisation politique de leurs membres. Ce faisant, elles constitueraient, en quelque sorte, des « écoles pour la démocratie ». Le monde associatif bruxellois offre ainsi des opportunités civiques remarquables aux personnes qui en font partie.


[1] Ces analyses prennent place dans le cadre d'une recherche plus large intitulée “Vie associative et participation politique des personnes issues de l'immigration. Le cas des populations d'origine marocaine, turque et congolaise à Bruxelles”. Contacter l'auteure pour plus d'information.

[2] Les analyses présentées dans les tableaux 1 et 2 ont des régressions logistiques. Ces analyses sont contrôlées pour le genre, l'âge, le niveau d'éducation, le fait d'avoir un emploi, la proportion de vie passée en Belgique et le fait d'avoir la nationalité belge. Les résultats sont présentés sous forme de odds ratio.Toutes les analyses sont significatives à un seuil de significativité́ fixé à 0.05.

Dans les faits, les discriminations homophobes sont encore une réalité

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

En avril 2014, l'International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans & Intersex Association consacre la Belgique à la deuxième position de son classement des pays ayant développé un cadre légal favorable aux lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres et intersexués (LGBTI), en terme de politique d'inclusion et de respect des droits humains.

Depuis 1998 la Belgique veille à mettre en place un cadre légal permettant une réelle inclusion des lesbiennes, gays et bisexuels (LGB) [1] au sein de sa société. C'est en 1998 qu'est promulguée la loi pour la cohabitation légale. Un des objectifs de cette loi est bien de permettre aux homosexuels de voir leur relation bénéficier d'un certain statut juridique [2] Il faudra attendre 2003 pour que le gouvernement belge promulgue la loi pour le mariage entre personnes de même sexe, qui apporte aux homosexuel.le.s des droits identiques, en terme d'union, aux hétérosexuel.le.s. La reconnaissance légale de la filiation sera quant à elle établie officiellement par deux lois promulguées respectivement en 2006 et 2014 : la loi ouvrant l'adoption pour les couples de même sexe et la loi ouvrant la filiation et la reconnaissance des couples lesbiens.

Par ailleurs, ce cadre légal, qui octroie des droits aux LGB dans une perspective d'égalité, protège également le groupe cible de toutes discriminations. C'est ici la loi anti discrimination de 2007 qui intervient, et qui qualifie comme circonstance aggravante tout délit de haine en lien à l'orientation sexuelle. De plus, à la suite du meurtre d'Ihsane Jarfi, le gouvernement belge met en place un plan interfédéral de lutte contre l'homophobie, qui vise à développer une série d'actions concrètes au sein de la société (information spécifique en fonction de groupes cibles, formation des professionnels, actions de sensibilisation…) en partenariat avec les acteurs de terrain.

Ce cadre légal, il est vrai, particulièrement favorable aux LGB, laisse deux ombres au tableau. Parmi les groupes considérés à risque, les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes ne peuvent faire don de leur sang. C'est bien ici une différence de traitement entre les hétérosexuels et les homosexuels. La gestation pour autrui (ce qu'on appelle plus communément « les mères porteuses ») n'est ni autorisée, ni interdite en Belgique. Le cadre légal ne prévoit pas ce point. Cela crée un vide juridique, touchant particulièrement les couples homosexuels désirant un enfant.

Néanmoins, on peut effectivement dire que l'ensemble de ces lois permet aux LGB de vivre dans un cadre favorable à leur inclusion au sein de la société. Et, par inclusion, j'entends bien le fait d'être intégré au même titre que tout citoyen au sein de la société, d'avoir accès aux mêmes droits.

Le Centre interfédéral pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme [3] relève pourtant, dans son rapport 2013, 93 dossiers liés à des dépôts de plainte en lien à des actes d'homophobie, soit 11 dossiers de plus qu'en 2012. Mais, on sait que tous les délits homophobes [4] ne font pas l'objet d'une plainte. On parle ici de dark numbers [5].

Nombreuses sont les victimes d'actes homophobes qui évoquent les craintes qu'elles peuvent ressentir à porter plainte. Parmi les motifs de non signalement sont mentionnés dans l'enquête menée par l'Agence des droits fondamentaux de l'Union Européenne (FRA) le fait que rien ne se passerait ou ne changerait ; l'acte ne vaudrait pas la peine d'être signalé – « cela arrive tout le temps » ; la victime ne souhaite pas révéler son orientation sexuelle ou son identité de genre ; la victime craint que l'incident ne soit pas pris au sérieux ; la victime ne sait pas comment ni où signaler l'incident… [6]. Cette enquête, menée à partir d'un questionnaire placé en ligne et non sur base des dossiers de plainte, permet de prendre en compte un échantillon beaucoup plus large de vécus [7]. L'un des champs mis en évidence dans cette enquête concerne le milieu professionnel, et notamment l'accès à l‘emploi [8].

Le témoignage [9] rapporté par F., un jeune rencontré dans le cadre des permanences d'écoute d'Alter Vision illustre d'ailleurs bien ce point.

F. vient de terminer son cursus au sein d'une haute école de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Il envoie sa candidature au sein de plusieurs établissements scolaires. Après plusieurs mois, ses collègues de promotion ayant tou.te.s trouvé un poste au sein de l'enseignement obligatoire, et lui non, F. s'inquiète. Ayant une connaissance au sein de l'administration, il demande à cette personne de diffuser son CV auprès d'autres établissements. Ce fonctionnaire accepte. Et, après lecture de son CV, lui fait remarquer qu'il devrait ne pas mentionner le fait d'être administrateur d'une association de jeunesse LGBTQI. De son point de vue, cela pourrait refroidir quelques directeurs d'établissements scolaires. Après réflexion, F. accepte d'enlever ce point de son CV.
Quelques semaines plus tard, F. se voit confier un emploi dans un établissement scolaire au sein duquel il avait déjà postulé préalablement.

Il s'agit bien ici, à niveau égal, d'un traitement différent entre des individus. L'assimilation émise entre une fonction d'administrateur au sein d'une association (qui nécessite de nombreuses compétences et de savoirs) ayant pour objet la sensibilisation à la diversité des orientations sexuelles et la prétendue orientation sexuelle du sujet, vient ici prédominer sur les compétences professionnelles de l'individu.

Ensuite, quelles sont les corrélations entre la prétendue orientation sexuelle de l'individu et la fonction à laquelle il postule ? La loi anti discrimination interdit ce type de comportement. F. n'a jamais porté plainte. Ce témoignage n'est pas unique et vient bien illustrer les 15% des individus qui se sont sentis discriminés du fait d'être LGBT, mis en évidence par l'enquête de la FRA (voir note de bas de page 8). Il pourrait également illustrer l'augmentation du nombre de dossiers recensés par le Centre, qui est notamment liée à des plaintes en lien avec l'enseignement.

Les situations de rejet, vécues par les jeunes LGBT sont nombreuses et diverses. Elles paraissent parfois banales, mais restent vécues comme un traumatisme par ceux-ci.

Le témoignage de A. vient illustrer d'autres vécus.

A. est un jeune homme de 17 ans né en Belgique. Il y a trois ans, ses parents le soupçonnent d'être homosexuel. A. est alors envoyé en Tunisie dans sa famille afin de le « soigner ». Il y a quatre mois, A. est autorisé à revenir en Belgique, il serait guéri, afin de poursuivre sa scolarité. Pourtant, en Tunisie, A. est tombé amoureux d'un autre garçon. Une relation qu'il vit dans la discrétion. De retour en Belgique, il vit cette relation par le biais d'échange de messages via des réseaux sociaux. Ses parents découvrant ces échanges « invitent » A. à quitter le domicile familial. S'ensuit une série de séjours en centre d'hébergement d'urgence, des visites aux services de l'aide à a jeunesse (SAJ)… Entouré par une équipe de professionnels, A. finit par obtenir sa mise en autonomie.

Alors que le cadre légal protège les LGB, vivre son orientation sexuelle peut être particulièrement compliqué. Dans ce cas de figure, le cadre légal vient se confronter aux codes culturels et conduire à un choc culturel aux conséquences désastreuses. Car au-delà de la rupture avec le lien familial, c'est également la rupture sociale et le décrochage scolaire qui s'ensuivent. A aucun moment A. n'a songé à porter plainte : « Ce sont mes parents, et je les aime... ». C'est bien ici un vécu homophobe, un traitement différent à niveau égal.

Nombreux sont les jeunes homosexuel.le.s et bisexuel.le.s qui vivent des situations similaires au quotidien. De la crainte d'être « découvert » alors qu'on ne le souhaite pas, au rejet direct de la part de l'autre.

Le cadre légal belge est un de ceux qui a le plus, le mieux intégré la diversité des orientations sexuelles dans une perspective d'égalité entre les individus. Néanmoins, les LGB vivent encore des situations de rejet au quotidien. Bien entendu, ce ne sont pas toutes des situations criminelles, mais les faits mêmes les plus banals restent dommageables pour l'individu, notamment chez les plus jeunes, au niveau de leur construction identitaire.

Il est important, qu'au-delà du cadre légal, la diversité des orientations sexuelles soit inclue au sein de notre société. Cette inclusion passe par les modèles et les schémas transmis dès le plus jeune âge. Ces modèles et schémas restent aujourd'hui principalement hétéronormatif. Et par hétéronormativité, j'entends l'ensemble d'institutions, de structures, de relations et d'actions qui (re)produisent et établissent l'hétérosexualité comme quelque chose de « normal », de naturel et de souhaitable. Dans un système hétéronormatif, on présuppose que tout le monde est hétérosexuel : il s'agit d'une sorte de « présomption d'hétérosexualité naturelle », selon l'expression d'Eric Fassin [10], ce qui implique une répartition des individus en deux sexes distincts et exclusifs, présentés comme complémentaires [11].

Quand le responsable d'une association de promotion de la santé dit que, dans le cadre de l'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (EVRAS) dans les écoles, il parle d'homosexualité pendant quelques minutes à la fin de l'animation [12], il ne s'agit pas d'inclusion de la diversité des orientations sexuelles, mais bien d'une animation qui aborde l'homosexualité de manière différente de l'hétérosexualité. Il s'agit, ici aussi, à niveau égal d'un traitement différent, dans les modèles et schémas transmis.

De la même manière quand l'animateur référent d'un groupe de jeunes d'une maison de quartier dit que le mieux est de ne pas parler d'homosexualité aux enfants, pour les protéger [13]. Il s'agit bien ici d'un professionnel de la jeunesse qui réserve un traitement différent entre les orientations sexuelles, et qui transmet ses propres représentations aux jeunes dont il a la responsabilité.

L'ensemble des témoignages et exemples apportés ici, vient illustrer, au combien, au-delà du cadre légal, l'inclusion de la diversité des orientations sexuelles n'est pas encore un fait en soi. Ils montrent aussi le rôle joué par l'hétéronormativité dans cette non inclusion.


[1] La Belgique a particulièrement investi dans le champ légal favorable aux homosexuel.le.s, mais il n'en est pas de même pour les transidentitaires, qui, du point de vue légal vivent encore des discriminations à part entière.

[2] Fl. Leroy-Forgeot, C.Mécary, Le couple homosexuel et le droit, Editions Odile Jacob, Paris, 2001.

[3] Le Centre interfédéral pour l'égalité des chances est un service public interfédéral, indépendant, expert en politique d'égalité et de non-discrimination. Sa mission, fondée sur les droits humains, est de promouvoir l'égalité des chances et des droits pour l'ensemble des citoyen-ne-s et de lutter contre les discriminations. Il exerce cette mission dans une optique de développement collectif et un esprit de dialogue, de collaboration et de respect. (source : www.diversite.be/mission-statement)

[4] Par acte d'homophobie, on parle de délit de haine sur base de l'orientation sexuelle de l'individu visé par ledit délit.

[5] « Un autre obstacle entravant la lutte contre la violence homophobe est ce que l'on appelle le « dark number » (ou chiffre noir) : on ne dispose pas de chiffres fiables sur le nombre de cas de violence homophobe. Une première explication tient au fait que la police et le parquet n'enregistrent les faits d'homophobie que depuis 2007. Par conséquent, d'une part, l'enregistrement en soi connait encore des maladies de jeunesse, et d'autre part, tous les policiers ne songent pas à indiquer le code spécifique pour l'homophobie. », in Discrimination. Diversité. Rapport annuel 2012, Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme, Bruxelles, 2013, pp. 120 – 121.

[6] Enquête sur les personnes lesbiennes, gay, bisexuelles et transgenres dans l'Union Européenne, Agence des droits fondamentaux de l'Union Européenne (FRA), 2013, p.21.

[7] 93079 individus ont répondu à l'enquête de la FRA, dont 2901 belges (424 femmes lesbiennes, 1998 hommes gays, 132 femmes bisexuelles, 182 hommes bisexuels et 165 transgenres). European Union lesbian, gay, bisexual and transgender Survey. Main results, 2013, p.117.

[8] 15% des participants belges à l'enquête de la FRA, se sont sentis discriminés du fait d'être LGBT au cours des 12 derniers mois pendant leur recherche d'emploi et/ou sur le lieu de travail.

[9] Les témoignages exploités dans le cadre de cet article sont issus des entretiens d'écoute de l'organisation de jeunesse LGBTQI Alter Vision.

[10] L'inversion de la question homosexuelle, Paris, Editions Amsterdam, 2008, p. 221

[11] L. Hertzog et E. Devieilhe, Hétéronormativité, sexualité et injonction à la maternité : quelles pratiques d'émancipation ? Université de Caen, 2014.

[12] Intervention du responsable d'un Centre d'Action Laïque dans le cadre de la conférence « Homosexualité : mythes, clichés et réalités » organisée par la commune d'Ecaussinnes le 18 septembre 2013.

[13] Remarque faite par l'animateur référent de la Maison de jeune Saint-Servais de Namur en guise de conclusion à un ciné-débat mené par l'équipe d'animation d'Alter Vision au sein de la maison de quartier le vendredi 24 octobre 2014.

Histoire de la figure du migrant depuis 1831

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Cet article tente de retracer la généalogie des termes employés pour qualifier les migrants « en situation irrégulière ». Nous allons voir qu'en Belgique, chaque restriction nouvelle en matière migratoire, officialise une figure de l'étranger qui sert la plupart du temps à discriminer, à délégitimer, à exclure.

De l'indépendance du pays (1831) jusqu'à la Première Guerre mondiale (1914-18), le jeune État belge reste une terre d'asile pour certains libéraux dissidents, quelques révolutionnaires et des artistes en disgrâce des pays limitrophes. Mais parallèlement à cette ouverture de principe, la police spéciale surveille étroitement les nouveaux arrivants, dresse des registres, espionne, et même parfois expulse, particulièrement les étrangers « politiques ». La figure de l'étranger crainte par l'État est, à cette période, celle de « l'étranger-espion », c'est-à-dire l'étranger envoyé par un pays ennemi limitrophe pour surveiller de l'intérieur le développement de ce jeune État tampon.

Après la Seconde Guerre mondiale, la relance de la production s'accompagne d'une campagne de recrutement d'ouvriers, polonais notamment, mais surtout italiens. Mais, en 1956, la catastrophe du Bois du Cazier, dans laquelle 262 mineurs meurent au fond d'une mine, interrompt la collaboration entre la Belgique et le gouvernement italien en termes d'approvisionnement de main-d'œuvre étrangère. De nouvelles frontières s'ouvrent alors pour faire fonctionner les mines et l'industrie wallonne et la nouvelle main-d'œuvre étrangère est essentiellement recrutée au Maroc et en Turquie.

Jusque dans les années 1950, l'État s'engage peu dans la gestion de la main d'œuvre venue de l'étranger. Celle-ci est essentiellement orchestrée par les institutions patronales selon la logique de la « double autorisation » [1]. Cette période est marquée par l'image de « l'immigré-travailleur » : un étranger (jeune homme célibataire) réduit à son « corps-force de production ». Cet étranger n'a pas vocation à s'installer en Belgique, mais seulement à remplir la tâche pour laquelle il a reçu une « double autorisation ».

Petit à petit, constatant le vieillissement de la population « autochtone », le regroupement familial s'impose comme base de peuplement. On attend dorénavant des migrants qu'ils viennent avec leur famille et débutent un processus « d'intégration », voire « d'assimilation ».

À partir des années 1960, en pleine période des Trente Glorieuses, se met en place un accord tacite entre patronat, syndicat et police des étrangers pour contourner la loi de la « double autorisation ». Elle est remplacée par un visa touristique attribué aux immigrés qui seront régularisés lors de leur arrivée en Belgique suite à un examen médical. À peu près 200 000 travailleurs immigrés seront ainsi régularisés. Cette figure de « l'étranger-touriste » est pernicieuse, car elle est liée à une combine pour faciliter et accélérer la venue de main-d'œuvre étrangère en se soustrayant aux règles administratives étatiques.

À la fin des années 1960, avec la récession économique et la montée du chômage, les syndicats craignent la concurrence déloyale des travailleurs étrangers. L'État revient alors à une application stricte de la règle de la « double autorisation ». Cependant, les travailleurs étrangers continuent d'affluer avec la stratégie du visa « touristique », mais sans être régularisés. Une fois leur visa écoulé, ils passent directement du statut de « touriste » à celui de « clandestin ». Cette période marque l'apparition de la figure du « travailleur-clandestin » : une main-d'œuvre ne bénéficiant d'aucun droit social et politique.

En parallèle à ces mesures de restriction de l'immigration par le travail, le ministère de la Justice s'en prend aux étudiants étrangers en « demandant aux directeurs d'établissements scolaires de renforcer les contrôles à l'égard de leur public étranger » [2]. Cette mesure provoque le premier mouvement de grève de la faim d'étudiants étrangers de l'UCL pour réclamer l'égalité de leurs droits. Il sera rejoint par plusieurs étudiants belges solidaires. Ce mouvement entraîne une première phase de politisation de la figure de l'immigré : plus seulement « travailleur » ou « touriste », mais « sujet politique » réclamant des droits.

En référence au Mouvement des Travailleurs Arabes, actif en France, en 1974, plusieurs « travailleurs immigrés » demandent au MRAX d'obtenir les autorisations nécessaires pour une manifestation à Bruxelles. L'autorisation sera d'abord accordée aux manifestants, puis annulée. Le rassemblement aura quand même lieu, mais sera lourdement réprimé par les forces de l'ordre (charges, arrestations...). Cet événement marqua le début de la montée en puissance des revendications de droits égaux : il provoqua l'occupation d'une église à Schaerbeek, suivie d'un appel à la grève de la faim. Pour la première fois, un groupe de travailleurs étrangers font valoir, par l'action collective, leurs revendications : un permis de travail et un permis de séjour. Mais après une dizaine de jours d'occupation, la police fait irruption dans l'église, arrête les 16 migrants en grève, les emmène à l'aéroport, où les attend sur le tarmac un avion prêt à décoller. Ils seront tous (!) expulsés vers leur pays d'origine deux heures après l'évacuation de l'église. Ainsi s'achève le premier mouvement d'occupation (d'église) par des migrants en Belgique.

Quasiment au même moment, en 1974, suite à l'aggravation de la « crise économique », le Conseil des ministres décide, sans consulter le parlement, l'arrêt officiel de l'immigration. Objectif : immigration zéro ! Même si cet objectif ne fut jamais atteint, cette décision de « fermer les frontières » transforma le « problème des travailleurs immigrés » en « problème des immigrés ».

Les pouvoirs publics entendent cependant « offrir » une forme de contrepartie à la fermeture des frontières. Ils investissent alors la question du racisme dont sont victimes les étrangers. En quelque sorte, « on compense la maîtrise des flux, par la gestion des stocks » [3]. Apparaît alors une rhétorique défendant un anti-racisme « a-politique », ce qui renforce une figure victimisante et abstraite des migrants, et masque le tournant sécuritaire de la politique migratoire.

Après 1974, la dernière porte d'entrée légale sur le territoire reste la « demande d'asile ». C'est l'avènement de cette figure de « l'étranger-demandeur d'asile ». Une paranoïa collective intensifie les craintes du « faux-demandeur d'asile », c'est-à-dire de celui qui n'est pas en « réel danger » dans son pays et use de ce stratagème pour frauder les frontières. Suite à ces soupçons de fraude, le domaine de l'immigration devient une prérogative du Ministère de l'Intérieur. Ce changement traduit le tournant sécuritaire que prend la politique migratoire à ce moment-là.

Dans les années 1980, malgré de nouvelles lois plus restrictives sur le regroupement familial, les « demandeurs d'asile » restent une épine dans le pied de l'État. Ce dernier commence à « gérer » la question de l'asile avec des chiffres, des stocks, des flux et des quotas, alors qu'auparavant l'asile était une question individuelle et humanitaire conditionnée par des droits fondamentaux.

Dès 1988, les demandeurs d'asile doivent attendre une phase d'analyse de leur dossier pour lever les soupçons de fraude. Ils attendent, ainsi, deux ou trois jours dans la zone de transit de l'aéroport. C'est dans ce contexte de fantasme du « faux demandeur d'asile » que mûrit l'idée des centres de rétentions et qu'on construira à titre provisoire un container (le « 127 ») pour stocker les migrants pendant cette « phase de recevabilité ». Mais le provisoire se transforme petit à petit en permanent : en 1993, une loi généralise le fonctionnement des centres fermés pour les demandeurs d'asile déboutés.

Les lois « Vandelanotte » marquent la naissance des « sans-papiers », c'est-à-dire, selon les dispositions légales, un « individu qui n'est pas en possession de toutes pièces d'identité officielle en cours de validité, source de droits et devoirs, permettant de décliner en cas de besoin, non seulement son appartenance nationale, mais aussi son statut par rapport au territoire sur lequel il se trouve » [4]. À partir de ce moment s'ouvre le débat actuel sur la « régularisation des “sans-papiers” ». À partir de la moitié des années nonante, d'importantes luttes contre les centres fermés, pour la régularisation, mais surtout contre les rafles et les expulsions éclatent. Le énième assassinat d'état, une jeune nigérienne nommée Semira Adamu, étouffée avec un coussin par les gendarmes qui procédaient à son expulsion, provoque l'indignation générale et intensifie les résistances depuis 1998 [5].

La naissance des « sans-papiers » correspond donc à un changement de situation de la politique migratoire. C'est le nom donné à l'immigration lorsque les canaux de l'immigration régulière sont fermés. La notion de « sans-papiers » traduit ce changement de statut. L'immigration continue quantitativement comme avant, mais sa nature a changé. « Sans-papiers », c'est donc le fruit de ce travail de représentation symbolique désignant les étrangers en situation « irrégulière », qui résulte d'un durcissement des règles de gestion des flux migratoires en Europe.


[1] La « double autorisation » correspond à un arrêté royal de 1930, exigeant des étrangers immigrant en Belgique d'être accrédités par deux autorisations : une première du ministère du Travail concernant le « permis de travail » et une seconde correspondant à la promesse d'embauche par un employeur donné, pour un métier et une période définis d'avance.

[2] BIETLOT, M., La mise à l'écart des étrangers. Centres fermés et expulsions.

[3] Entretien avec M. Bietlot.

[4] Bonaventure KAGME, « Sans-papiers en Belgique. Eléments d'analyse d'une catégorie sociale à facettes multiples. » in A la lumière des sans-papiers, éd. Antoine Pickels, Revue de l'Université de Bruxelles, 2000, pg 45.

[5] Voir « Collectif contre les expulsions », « Assemblée des voisins », « Ambassade Universelle », « VAK », « l 'UDEP », le « Comité d'Actions et de Soutien (CAS) », « Gettingthevoiceout.org », le « Mouvement des Afghans »,...