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CQFD, mensuel de critique et d'expérimentation sociales

Site original : CQFD, mensuel de critique et d'expérimentation sociales

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Mais qu'est-ce qu'on va faire de la pub sur le Net ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Nos archives : Novembre 2016.

C.C. {JPEG}La mission m'a été confiée de dégommer la pub sur Internet. Bien… Mais comment dénoncer la pub sans enfoncer des portes ouvertes ? Je doute que CQFD compte beaucoup d'adorateurs de Séguéla dans son lectorat !

L'idée a surgi en mars dernier [1] quand les copains du présent journal, insouciants surfeurs des Internets à la recherche d'information ou de sujets de moquerie chez la concurrence (entendez d'autres sites de presse) se sont retrouvés nez à nez avec divers messages plus ou moins agressifs leur refusant l'accès à l'information sauf à désactiver leur « bloqueur de publicité ». Alors... pour les caves de l'ère du Geek, un bloqueur de pub ou Adblock, c'est un petit logiciel qu'on télécharge le plus souvent gratuitement, qui vient s'ajouter à ton navigateur web et qui, comme son nom l'indique bien, bloque l'affichage des publicités sur la plupart des sites Internet. T'installes en deux clics et puis t'oublies jusqu'à l'existence des pubs ! À se demander pourquoi tout le monde n'en utilise pas encore… Bref. Ce qui les a titillé, les collègues, c'est de voir ces avertissements-menaces arriver simultanément sur la quasi-totalité des grands sites de presse français, Le Figaro, l'Express, Le Monde, L'Équipe... Une réponse coordonnée ! Un tir de barrage groupé ! L'empire Lagardère (et consort) contre-attaque ! Faudrait-il désormais accepter la pollution publicitaire [2] sur le net ou renoncer à consulter gratuitement les médias mainstream ? Cette fois-là, ça n'a pas duré plus d'une semaine. Présentée comme une action de « sensibilisation », l'opération n'était peut-être qu'un coup d'essai ?

À l'origine de cette stratégie-choc, le Geste, un groupement d'éditeurs de contenus et services en ligne. L'enjeu présenté ? Rien moins que la préservation de la liberté de la presse ! « Sans publicité, qui finance notre équipe, mais aussi le développement du site, L'Express ne peut pas vivre », pérore le magazine. Encore un peu et la pub serait le nec plus ultra du fameux « esprit Charlie ». Car si la pub emmerde, elle permettrait à bon nombre de sites de proposer un accès gratuit à leur contenu ! Enfin, gratuit… Au prix de l'indépendance des médias (critiquer la bagnole entre deux pubs pour des bagnoles ? Allons, mon brave !), de la disponibilité d'esprit du lecteur (la bannière pub qui surgit, vrombit, clignote, ça aide pas la concentration), de la vie privée (chaque clic est enregistré, disséqué, analysé), du renforcement de représentations mentales stéréotypées (de genre, de race, de culture), j'en oublie certainement, mais passez quand même à la caisse.

Sur Internet aussi, il faudrait donc qu'on choisisse : payer ou accepter la pub. Ce choix apparaît manifestement issu de médias traditionnels qui veulent adapter un dispositif technique et ses pratiques à leur modèle économique. Or Internet ne s'est pas construit sur ces modèles-là. Si l'on cherche du côté des créateurs ayant débuté sur le web, on tombe assez vite sur une piste intéressante et pourtant pas vraiment neuve : l'économie du don et/ou du prix libre. Je pense ici à des vidéastes, des écrivains, des musiciens et même des journalistes... qui parviennent à faire vivre et parfois à vivre de leurs activités sur le Net grâce à leur public et ses dons. On y trouve du bon, du moins bon et même de l'excellent.

Et chez les arriérés du Net de CQFD, me direz-vous ? Leur site sans pub est à prix libre, on peut leur faire un don via PayPal, et ça leur rapporte bon an mal an quelques dizaines euros. Peanuts. Mais leur liberté, elle, n'a pas de prix. ;-)


[1] Mars 2016, donc. (Note du webmaster.)

[2] Pollution visuelle autant que matérielle, les pubs étant des paquets de données qui nécessitent comme les autres, énergies, production et espaces de stockage en plus de ceux qui sont déjà nécessaires pour les sites visités…

Regarder les ordinateurs travailler

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Retranchés derrière leur écran, les agents de la Sécu se demandent où est passé l'humain. Dévouée aux algorithmes de l'hydre numérique, la protection sociale se « bigbrotherise » à pas feutrés. Un travailleur témoigne.

Ça remonte à quand le jour où nos écrans cathodiques de 17 pouces ont été remplacés par des écrans plats ? Six, sept ans ? Plus ? Je les revois encore ces massifs engins, bombés sur le devant et au cul profond. Pour les caler sur les bureaux, fallait prévoir la place. Et rien que pour les bouger d'un poil, on risquait la hernie discale tellement ils pesaient leur poids. Puis, un jour sont arrivées des espèces de limandes cybernétiques. Confort visuel, maniabilité : le petit peuple de la Sécu était sommé de s'esbaudir devant cet énième bond en avant numérique. L'impression de bosser le nez collé à un aquarium où les icônes figureraient la poiscaille colorée de quelque mer Caraïbe. Fallait voir les mirettes des agents tout fascinés par ce Noël de burlingue. En fond d'écran, on mettrait bien quelques photos des gosses ou des dernières vacances, histoire de faire un petit chez nous de ces cristaux liquides. Comme à la maison. Surtout que la magnanimité de la Caisse nationale d'assurance maladie ne s'arrêta pas en si bon chemin : dans la foulée, on nous gratifia d'un second écran. Un pour chaque œil, à nous les régals du strabisme divergent. Côté pratique : si tu peux pas piffer le collègue en face, tu montes un mur avec les deux énormes LCD et la tronche du pénible disparaît.

D.R. {JPEG}La raison d'une telle débauche high-tech ? Faisons taire ces perfides langues qui voient en chaque rond-de-cuir un branleur en puissance : c'était pas pour mater en douce les dernières séries de chez Netflix ou Canal +. La réalité est plus triviale : les différents outils pour fliquer les assurés sociaux s'étaient tellement multipliés qu'on n'avait pas trop de deux écrans pour jongler avec. Accès à des bases de données de plus en plus invasives, à des documents dématérialisés — de l'arrêt de travail numérisé par une caisse primaire, à l'ordonnance scannée par le pharmacien —, en passant par les historiques de « consommation de soins ». Il fallait permettre aux agents de gérer un tel pullulement d'interfaces et de gagner en efficience, puisque désormais le terme « rentabilité » n'était plus proscrit à la Sécu : coup d'œil à gauche, clic de souris, coup d'œil à droite, nouveau clic. Dossier traité. Au suivant. Quand on demande aux « vieilles » comment elles travaillaient avant l'arrivée de la peste numérique, on a l'impression de découvrir un vrai monde archéologique avec ces casiers métalliques, ces fiches cartonnées et ces pochettes kraft. À cette époque de fichage artisanal, pas si lointaine au demeurant, on acceptait certains « angles morts » du flicage administratif. La propension à l'ubiquité du numérique a fait voler cette ambition de petits bras. Au niveau local, cette dictature comptable a rogné les derniers espaces d'autonomie des organismes de Sécu. Mis en concurrence, les services se doivent de remplir une ribambelle d'indicateurs sous peine de devoir se justifier en haut lieu. Il est assez effarant de constater comment cette « rationalisation » pondue par de puissants technocrates produit son lot d'arrachage de cheveux chez les soutiers des bureaux. « Il n'y a que les chiffres qui comptent ! » est peut-être le leitmotiv qui bruisse le plus dans les couloirs. Mine contrite ou moue fataliste, le constat est unanimement partagé : sous la chefferie trône la chiffraille.

Ce management par les chiffres ne pouvait que faire la part belle aux algorithmes et déposséder toujours un peu plus les agents de leurs derniers savoir-faire. Selon des rythmes réguliers, des requêtes informatiques sont lancées, produisant des kilomètres de données au sein desquelles on trouvera des listes d'assurés à convoquer, des situations médico-administratives à étudier, des médecins à rencontrer pour leur apprendre à lever le stylo sur certaines prescriptions (dans le privé on appellerait ça du lobbying). Ce sont désormais les machines qui impulsent le rythme du travail, qui affichent hebdomadairement ou mensuellement des colonnes de NIR [1] sur les écrans lisses. Dans ses 9 m² climatisés, Stéphanie [2] tient à conserver un peu de chair à ses dossiers. Elle voit bien la pente déshumanisante sur laquelle on glisse peu à peu. « À chaque fois que je peux, je prends le temps de regarder le dossier médical des gens. Je leur téléphone si je vois que je peux rendre service », plaide-t-elle de sa petite fibre gauchiste. Faut pas croire : Stéphanie va devenir de plus en plus une exception dans le paysage. Matraquées par la novlangue managériale et fondues dans le moule individualiste, les nouvelles recrues voient de moins en moins les humains dans les colonnes Excel. La guerre sociale a su créer ses propres contingents de fantassins : des créatures dépolitisées, prêtes à fondre sur leur smartphone au moindre temps mort et focalisées sur un petit confort de carrière.

À l'accueil, il y a Marie. Quarante ans de boîte, une vraie Stakhanov qui ne compte pas ses heures. Son quotidien est différent puisque tous les jours, Marie voit les gens. Pour de vrai. Derrière la banque de l'accueil, ils se massent. Avec leur peur, leur colère, leur incompréhension, leur odeur, leur maladresse. Créature superbement empathique, Marie écoute, conseille et se démène pour trouver des solutions. Pour beaucoup, Marie est une emmerdeuse. Car elle a un défaut : « Elle fait du social. » Comment comprendre une telle expression au sein d'un organisme dit de protection sociale ? D'abord comme un aveu de faiblesse. Le comblement du trou de la Sécu exige de ses petits soldats une dose assumée de froideur technicienne. Tant pis si nos actions foutent des pans toujours plus massifs de la population dans la précarité, c'est le prix à payer pour maintenir « efficient » notre système de soins. Ensuite « faire du social », c'est-à-dire essayer, avec les maigres moyens du bord, de tirer les gens de la merde, est une activité impossible à chiffrer. Ça ne rentre pas dans les reporting et autres rapports d'activité. Ça n'est pas « valorisé », jargonne-t-on. Hé, la Marie, la retraite c'est pour bientôt ? Parce que là, on voudrait pas dire, mais tu nous plombes sérieux les indicateurs, avec ton social. L'avenir est ailleurs : dans ce bureau, par exemple. Tu vois cette endive impassible devant son écran ? Elle regarde son ordinateur travailler tout seul pendant des heures. C'est un tout nouveau logiciel. Les collègues, quand ils rentrent dans son bureau, tu sais ce qu'ils disent ? « C'est magique. »


[1] Numéro d'inscription au répertoire soit le numéro de Sécu pour le populo.

[2] Les prénoms ont été changés.

Voyage sans visa

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Nassir a 14 ans lorsque, fin 2013, il quitte l'Afghanistan. Aujourd'hui scolarisé à Marseille, il a effectué un stage à CQFD et nous a raconté son aventure. Témoignage brut.

Par La maltournée

Je ne suis resté que deux ou trois jours à Kaboul, chez un oncle. Un passeur est venu me chercher et, avec quatre autres jeunes à bord, il a roulé jusqu'à Nimrôz, à la frontière iranienne. On est restés quelques jours dans un appartement, jusqu'à ce qu'un autre passeur nous mette dans un convoi de plusieurs voitures. Après quelques heures, il nous a lâchés en plein désert. Là, une autre équipe nous a entassés trois par coffre, douze par voiture. Nouvel arrêt. « Vous voyez ce col, là-haut ? Des passeurs iraniens vous y attendent. » Ils nous ont frappés avec des manches à balai pour nous faire courir, même les enfants, les vieux, tout le monde. Une fois du côté iranien, hop, dans des voitures à nouveau. Sans rien boire ni manger. Les passeurs ayant peur de la police, on a attendu trois jours avant de partir à pied. Ils nous ont donné des biscuits et un peu d'eau. Trois fois rien. Par petits groupes, on est arrivés en ville. Encore une voiture. Route. Encore un arrêt, dans une ferme, et le soir venu, nous sommes repartis.

À Téhéran, le groupe se disperse et je me retrouve seul dans une maison. « Tu ne sors pas d'ici sans qu'on te le dise ! » Au deuxième jour, j'ai craqué, je suis allé me balader en ville et la police m'a arrêté. « Papiers ! Tu viens d'où ? » Ils m'ont tabassé et mis en cellule, tout seul. J'ai mangé. Au bout d'une semaine, on m'a mis dehors. J'ai appelé mon passeur – j'avais son numéro. J'ai passé mon téléphone à un passant pour qu'il lui explique où je me trouvais. L'homme m'a ramené à la planque. « Si tu sors, je te laisse dans la merde ! » Puis on est partis vers la frontière turque, à cinq dans une voiture. On s'est fait contrôler sur la route. Personne n'avait de papiers, mais la police nous a laissés passer grâce au bakchich. On a mangé, puis on est repartis en pick-up, dix personnes par véhicule. Il faisait très froid, ils roulaient vite. C'était dur. Les voitures reparties, les passeurs ont amené un bateau en plastique, type bateau de plage, pour traverser une rivière. Je suis monté en premier et j'ai basculé, plouf ! Je ne sais pas bien nager. Heureusement, mon sac était resté à bord et j'ai pu mettre des vêtements secs. On a marché et on a traversé une autre rivière avec le même bateau. Cette fois, je n'y suis pas allé le premier, je n'avais qu'un rechange. Le soleil s'est levé, on s'est cachés dans les bois. Puis, le soir, on a rampé pour ne pas être vus depuis la route. Deux véhicules sont venus nous chercher. On est montés fissa. On est arrivés dans un village turc sans que je sente le passage de la frontière. Dans une maison, un homme m'interroge : « Tu t'appelles comment ? C'est qui ton passeur ? » J'ai donné le numéro de l'Iranien. Il l'a appelé pour vérifier et il m'a dit : « Viens avec moi. » Il m'a acheté un ticket de bus. « Vas jusqu'à Istanbul. Quelqu'un t'attendra là-bas. »

À Istanbul, un Afghan m'attendait. Il m'a guidé jusqu'à une maison où logeaient cinq ou six compatriotes. Là-bas, on était libres, on sortait se balader au bord de l'eau, dans des parcs, on mangeait dans des snacks pour pas cher. L'un des garçons connaissait bien la ville, il faisait des petits boulots pour payer le passage vers l'Europe. Je suis resté quelques jours, puis cap sur la Grèce avec une trentaine de voyageurs. Un autre passeur m'a fait monter dans un van, jusqu'à proximité de la frontière. Puis on a marché jusqu'au fleuve que l'on a traversé avec un bateau pneumatique. Mais, là, on a été pris dans un tourbillon… J'ai cru qu'on allait y rester. Il faisait froid, ce soir-là. J'étais le seul Afghan, il y avait des Iraniens, des Irakiens. Je comprends la langue des Iraniens. Le passeur est parti avec les Irakiens et on s'est cachés sous un pont – on était cinq. À la tombée de la nuit, désespéré, j'ai appelé le passeur – Afghans et Iraniens, c'est le même réseau – et il m'a dit s'être battu avec le passeur des Syriens, il faudrait attendre un jour ou deux. Le troisième jour, une voiture arrive et je sors de notre cachette pour lui faire signe. Une patrouille m'a vu et ils m'ont frappé avant de me passer les menottes et d'embarquer les autres. Ils nous ont jetés en cellule. Il y avait du monde : Afghans, Syriens, Irakiens, Iraniens, Kurdes…. Ils nous ont tous renvoyés en Turquie. Là-bas, trois Afghans m'ont dit qu'il fallait se cacher en ville et j'ai pris un taxi avec eux pour Istanbul. De retour dans la même maison, j'ai retrouvé mon collègue. Deux, trois jours après, on a tenté de passer la frontière bulgare. Nouvelle arrestation et retour en prison, enfants, vieux, femmes, tous mélangés. J'ai eu de la chance de sortir après une semaine. Des jeunes m'ont raconté qu'ils étaient enfermés là depuis trois, quatre, cinq mois. Istanbul encore. Troisième tentative à la frontière grecque. On était six à tenter la traversée du fleuve. Le passeur m'a dit : « Cette fois, tu vas réussir, vous n'êtes pas nombreux. » On est resté une journée dans les bois, puis le passeur turc m'a appelé pour me prévenir qu'une voiture allait nous emmener jusqu'à Athènes.

On est restés vingt jours en Grèce, avec la peur de croiser la police, puis je suis parti en bus jusqu'à Patras, où j'ai rejoint plein de gens sur une petite montagne. Ils attendaient pour passer en Italie. La journée on dormait et le soir on courait après les camions. L'idée était de monter dedans, dessus ou dessous juste avant qu'il embarque sur un ferry. J'en ai attrapé beaucoup, mais à chaque fois, le conducteur me faisait descendre, ou la police – 18 mois de prison pour qui se fait attraper. La première fois qu'un flic m'a mis la main dessus, il m'a frappé et m'a jeté en cellule, mais j'étais sa seule prise du jour, alors il m'a relâché. La seconde fois, je me suis enfui en sautant d'un camion en marche et je suis retourné au refuge dans la montagne avec un terrible mal de dos.

Un jour, on a finalement réussi à passer. On a découpé la toile d'un camion pendant que le chauffeur dormait dans sa cabine. Il devait être quatre heures du matin. 24 heures d'attente, puis 24h de traversée : 48h sans manger ni boire. Arrivés en Italie, la remorque du camion a été placée sur un train. C'était un chargement de bois qui partait pour l'Allemagne. Déboussolés et affamés, on a sauté du train – mal de dos à nouveau. On a couru vers les bois, mais on s'est fait attraper par la police. Après sept heures au commissariat, ils nous ont emmenés dans un camp. On a pu enfin manger. Je n'ai toujours pas idée aujourd'hui de la région où nous étions. On nous a dit « Italie », et c'est tout. J'ai acheté une carte SIM et j'ai appelé le passeur grec. Il m'a dit : « Prends un train pour Rome, ensuite Milan, puis Vintimille. » Sans ticket, je suis arrivé à Milan et j'ai pris un autre train pour atteindre Vintimille. Là, j'ai rappelé le passeur grec. « Prends un billet pour Nice. » Juste avant la frontière, les flics sont montés, ont dévisagé les gens et ont fait descendre tous ceux qui avaient une tête d'étranger. Je suis resté un jour et une nuit en prison, en compagnie de deux jumeaux afghans connus dans le train. Au téléphone, le Grec me conseille de marcher le long du rivage jusqu'à Nice. Là, j'ai appelé mon oncle à Kaboul pour qu'il paye le passeur afghan : 7 000 dollars. Le dernier conseil du Grec a été : « Vas à Marseille, ça sera mieux pour toi. » Mes deux copains sont partis pour l'Allemagne, via Paris. J'ai dormi à la gare Saint-Charles, où j'ai croisé un Afghan. Il m'a accompagné au commissariat de Noailles. Là, un policier, après m'avoir demandé ce que je comptais faire – « Rester ici », j'ai répondu –, m'a guidé jusqu'au bureau des éducateurs de rue d'Addap13. Après un mois de galère, ils m'ont trouvé une place en foyer, puis dans un collège.

« Les services sociaux risquent de se bunkériser »

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Keltoum Brahna et Muriel Bombardi sont assistantes sociales (AS) en Seine-Saint-Denis et syndiquées à SUD Santé sociaux/CT. Ce métier, elles l'ont choisi et le défendent depuis des années contre son dévoiement par le management et la politique du chiffre. Visite dans les coulisses du travail social, où s'affrontent – comme ailleurs – travailleurs de base et managers cyniques.

En 2011, vous avez participé à un mouvement de boycott des statistiques dans les services sociaux de Seine-Saint-Denis. Quel en était le but ?
Muriel : Au début, c'était juste un moyen pour faire aboutir des revendications classiques. C'est seulement par la suite que l'on a commencé à s'interroger sur le rôle des statistiques.
Keltoum : Jusqu'en 2011, on rendait une fois par an des grilles par nom et par dossier. Ces statistiques recensaient le nombre de personnes rencontrées, leur situation familiale, leurs caractéristiques socioprofessionnelles et les difficultés qu'elles rencontraient (on cochait diverses « problématiques »). On recensait aussi ce que l'on faisait (les « interventions »). En 2010, la direction a rajouté des statistiques, appelées « enquête population ». Ça a déclenché une grosse interrogation de notre part : il y a un truc là-dessous, c'est quoi encore ces chiffres, ces items et cette enquête ? À quoi ça va servir ?
M : Et puis il y avait des questions qui ont beaucoup gêné les collègues : « Est-ce que l'un des membres du ménage travaille au Conseil départemental (CD) ? » C'est ainsi qu'a commencé notre questionnement sur les statistiques, le fichage et l'informatisation.

Comment la lutte s'est-elle déroulée ?
K : Il y a eu des assemblées générales organisées sur le temps syndical. On pouvait y partager nos constats et discuter de la manière de faire face aux consignes, dans un contexte de pénurie de moyens. Comment fait-on par exemple quand on reçoit tous les jours des familles avec enfants qui se retrouvent à la rue ? Le boycott a été une proposition parmi d'autres (aller manifester devant l'administration, faire des lettres, des pétitions). Dans les équipes, les collègues discutaient entre elles et faisaient remonter aux syndicats leur décision de boycott total ou partiel. C'est comme cela que ça a pris de l'ampleur : ce boycott a duré presque trois ans et concerné au plus fort deux tiers des équipes de service social du département. C'est pendant ce mouvement qu'on s'est intéressé aux grilles statistiques et au déploiement informatique qui allait avec.
M : À partir du moment où tu boycottes les statistiques, tu commences à te pencher sur les chiffres et tu te rends compte qu'ils servent en fait à mesurer ton travail. Or, quand tu coches « problème avec la CAF », cela peut être quelque chose qui se règle en quelques minutes ou qui prend beaucoup plus de temps. Cela ne veut donc rien dire.

Sauf pour les managers en quête de performance… Mais quel sens et quel effet ce processus dans un métier voué à écouter et aider des personnes pour lesquelles il faut prendre du temps ?
M : Le nouveau management public est arrivé en 2008, avec l'arrivée du PS et de Bartolone. Si le département était resté PCF, cela aurait été sans doute la même chose, mais peut-être moins rapidement. Car c'était dans la logique de la révision générale des politiques publiques. À cette époque, on avait commencé à faire des AG pour discuter entre nous de ce que l'on vivait sur le terrain. Elles nous ont permis de voir que l'on rencontrait les mêmes difficultés. Au moment où nos managers allaient faire leur grand-messe annuelle et, sur la base de leurs chiffres, nous expliquer que les personnes se présentent majoritairement pour une aide alimentaire alors qu'on pensait que c'était pour l'hébergement, nous avions justement une AG et on s'est dit qu'il fallait faire quelque chose. On a décidé de lire à plusieurs une lettre envoyée quelques mois auparavant à la direction, dans laquelle on faisait un état des lieux et des propositions, de déployer une banderole « Aujourd'hui 21 septembre 2010, enterrement du service social », et de créer des affiches avec des slogans comme « Familles à la rue, assistantes sociales toutes nues ». Quand on est arrivés à la réunion, la direction a introduit son discours en disant d'un air enjoué qu'aujourd'hui on ne parlait plus de bilan d'activité mais de RAP pour « rapport annuel de performance » et de PAP pour « plan annuel de performance ». Puis, elle a demandé à l'assemblée si on avait des questions. Et là, les collègues se sont levées pour lire la lettre, en brandissant affiches et banderole. Tout le monde s'est levé, à l'exception des cheffes, pour applaudir. On se serait cru sur un terrain de foot ! La direction a dit qu'elle annulait la présentation et nous laissait pour discuter entre nous avant l'arrivée du directeur général adjoint. On lui a dit de rester parce qu'elle devait entendre ce que l'on avait à dire. Ce qui a été génial, c'est que les collègues sont intervenues sans autocensure, comme si on avait pris le pouvoir !
K : Il faut bien se rendre compte que la grande différence entre « bilan d'activité » et « RAP », c'est celle qu'il y a entre l'écrit collectif d'une équipe et un tableau de chiffres fait par des managers. La plus grosse partie du RAP n'est faite que de chiffres. On a toujours défendu le fait qu'on pouvait et qu'on devait raconter notre travail au fur et à mesure de ce que l'on faisait. C'est ce que l'on fait déjà entre nous. Mais dès qu'il s'agit de raconter son travail à des gens qui en sont complètement éloignés, forcément c'est eux qui imposent la forme. Alors qu'avant, chaque équipe rédigeait ce qu'on appelait des « monographies » qui relataient des parcours de vie de famille, ce qui avait été compliqué pour elles et pour nous.
M : Le management a fait apparaître une nouvelle notion ; celle de résultats. Dans un autre service, on nous a dit que ce que regardaient les élus, c'était les résultats : combien de personnes ont retrouvé un boulot. Des postes de chargés d'étude et de gestion ont donc été créés pour traduire le travail en chiffres et le faire entrer dans des tableaux numériques.

J'imagine que cette focalisation sur la performance chiffrée se traduit concrètement par des transformations du travail, par exemple en calibrant le temps passé avec les personnes en difficulté...
K : Pour nous, calibrer le temps d'entretien, c'est juste insupportable. Tout comme le sont les phrases assassines des responsables qui se permettent de dire : « En dix minutes, tu peux évaluer. » Un autre effet du management est la manière dont les institutions lancent des politiques sociales qui oublient et écartent les personnes à qui elles sont destinées. Les gens ne rentrent pas dans les protocoles, et les conventions qui ont été édictés par les institutions et pour les institutions. Car elles se foutent des gens en eux-mêmes, vivants, qui viennent dire leurs problèmes. Elles veulent juste des chiffres pour remplir des tableaux. Chez nous, Pôle emploi et le département ont signé une convention : il va falloir rendre des comptes au niveau européen pour avoir les financements attendus. C'est quoi rendre des comptes ? C'est faire remonter des chiffres, par exemple dire combien de chômeurs sont entrés dans le cadre de cette convention. Or, il se trouve que dès la mise en place, ça n'a pas marché du tout : les gens sont chiants, on pense des choses pour eux mais ils ne jouent pas le jeu. Ils ne viennent pas, ils s'en foutent et en plus ils le disent. Malgré tout, il faut trouver un moyen de les faire rentrer dans ce protocole…
M : Les managers veulent aussi des chiffres pour « objectiver » ton travail. Ça permet de mettre en concurrence et sous pression : j'ai 150 suivis, toi t'en as 130, y a un truc qui ne va pas. Comme si un suivi en égalait un autre.
K : Juste pour rebondir sur la convention avec Pôle emploi : l'Europe attend des comptes du Pôle emploi, le Pôle emploi attend des comptes du département, qui attend des comptes des AS. Évidemment, les AS vont devoir demander aux gens de rendre des comptes, parce qu'on les attend au tournant.

Un autre effet immédiat du management, c'est le « fractionnement de l'aide ». Kézako ?
K : Dans les services sociaux de Seine-Saint-Denis, cela consiste à diviser l'équipe en deux pôles, l'un pour l'accueil des personnes et l'autre pour leur accompagnement. Or, dans le métier que l'on fait, que ce soit celui d'AS ou de secrétaire, on est tous chargés de l'accueil et quelque part aussi de l'accompagnement. Les managers ont pensé que ce serait bien de fractionner les équipes pour faire en sorte que le pôle accueil, chargé d'orienter les personnes qui arrivent pour la première fois, s'arrête à la première demande des gens. Quand tu écoutes quelqu'un, il va te dire : voilà, je viens pour ça. Mais selon la manière dont s'est passée cette première discussion, la personne va se permettre ou pas d'aborder d'autres problèmes. Dans la formation d'AS, on appelle cela la demande explicite et les demandes implicites ou déguisées, et on est censé permettre les deux. Mais avec la division en deux pôles, c'est impossible parce qu'on demande aux AS à l'accueil de s'en tenir à la première demande explicite des personnes, qui parfois ne formuleront plus leurs demandes implicites parce qu'un RDV ne leur sera pas forcément fixé avec une AS du pôle accompagnement. Bref, le pôle accueil joue le rôle de tamis par rapport aux demandes des gens.
M : Ce système d'accueil où, en gros, tu viens pour un problème précis et on te répond, et si tu reviens pour un autre problème, tu es reçu par une autre collègue, ne personnalise pas la relation. En fait, c'est une manière de se débarrasser des gens, de les décourager de faire valoir leurs droits.

Il y a en effet plein de gens qui sont déboutés de services sociaux auxquels ils ont droit, mais qui ne font pas appel. C'est le « non-recours ». Pour des travailleurs sociaux qui se soucient de personnes en difficulté, c'est un problème. Mais pour les managers, n'est-ce pas une opportunité ?
K : Cette question montre le cynisme des administrations et des institutions qui tablent sur un taux de non-recours loin d'être négligeable pour organiser le financement des politiques sociales. Cela veut dire que les administrations dans ce pays pensent des politiques sociales et mettent en place des dispositifs en partant du fait qu'un certain nombre de personnes n'y auront pas accès. Du coup, les services sociaux de polyvalence de secteur comme celui où je travaille, censés proposer un accueil inconditionnel, risquent de se bunkériser.

Dans votre brochure Les fossoyeurs du travail social [1], écrite en réponse à un article des directeurs généraux des services, vous démontez la novlangue managériale, par exemple l'expression « consommateurs de service social »...
K : C'est une expression qui a été utilisée par la cheffe du service social départemental de Seine-Saint-Denis face à une délégation d'AS qui avaient fait grève 5 jours en novembre 2013 pour dire stop à la division en Pôles accueil et accompagnement. Elle leur a dit que dans les services sociaux, il s'agit de « gérer des flux », et que vu les flux en Seine-Saint-Denis, il faut s'en tenir aux demandes ponctuelles des gens : « Ce sont des consommateurs de services sociaux comme partout ailleurs. Ils viennent, ils demandent une chose et on leur répond. » Tout dans notre pratique au quotidien démontre le contraire : vu la difficulté d'accès aux administrations, les gens imaginent des demandes explicites qui sont des stratégies pour lever les barrières du bunker, mais ce ne sont pas leurs demandes profondes.
M : Je voulais revenir sur l'écrémage dans l'accès aux droits. Je vois plein de gens se faire refouler des services sociaux dans la ville où je travaille. Et le premier écrémage est fait par la secrétaire qui renvoie les personnes qui se présentent pour la 1re fois vers d'autres services. Pour pouvoir accéder à une AS, les gens doivent donc trouver les mots qui vont être un « sésame ».

Les managers des services sociaux récupèrent de plus en plus la notion d'autonomie, comme injonction à adresser aux ayants droit. Qu'est-ce que cela cache et signifie ?
K : C'est peu de dire qu'ils ne la prennent pas dans le même sens que nous : comme mouvement collectif d'émancipation pour trouver ensemble des moyens d'entraide et de lutte face à une domination.
M : Par exemple, face aux catastrophiques problèmes de logement, on leur a demandé de se positionner sur la réquisition collective de logements vides. Mais ils n'ont jamais répondu.
K : Dans la brochure, nous avons cherché à clarifier la notion d'autonomie, galvaudée dans le travail social. On nous dit que notre travail est de ramener les gens à l'autonomie, qu'à certains moments, les gens perdent les moyens de faire les choses par eux-mêmes et qu'on doit les aider à les retrouver. La première chose gênante, c'est que ce n'est pas une construction collective : c'est un travailleur social face à une personne. Surtout, le mot est dévoyé puisqu'il sert de plus en plus à culpabiliser la personne en face. Il nous a fallu, dans la brochure, nous questionner sur notre position de domination face aux personnes et nous demander de quel côté est le savoir – des questions qui ne sont jamais abordées dans le travail social, où la notion d'autonomie est juste utilisée, mais pas réfléchie. La vision des managers est claire : l'autonomie, c'est l'empowerment, pour utiliser le terme à la mode. Ils disent que le travail social doit cesser de s'occuper des gens, parce que les gens peuvent très bien s'appuyer sur un réseau ou une « sphère » qui peut être la famille, les amis, etc. Mais ils ne disent pas face à quoi, ils ne nomment pas les dominations. Nous, nous avons nommé ce que les personnes vivent et leur manière de retrouver une autonomie dans les solidarités qu'elles se créent, par exemple dans les hôtels où elles sont hébergées et où elles s'entraident, se soutiennent, se donnent des informations sur les démarches administratives. Pour déplacer la question, nous sommes parties du fait que les gens sont déjà indépendants, dans ce qu'ils pensent et ce qu'ils font, dans les décisions qu'ils prennent. Nous, travailleurs sociaux, ce qu'on est censés faire, c'est pas de les faire adhérer à des normes mais, à un moment de dénuement, de leur donner des armes pour faire valoir leurs droits face à l'administration. Le pouvoir de l'administration, c'est un vrai pouvoir. Comment faire en sorte de le restreindre ?

Si les managers incitent à l'autonomie individuelle dans la vie, en va-t-il de même avec l'autonomie collective dans le travail ?
M : Ils organisent bien des temps collectifs et prônent même le travail collectif, mais ces moments collectifs sont des réunions à leur sauce, par exemple sur les moyens de faire des économies d'électricité. Ils se sont réapproprié le terme de « collectif de travail » pour parler des réunions classiques qu'ils organisent alors que pour nous, ce terme désigne un groupe de personnes qui font le même travail et en parlent ainsi sur un pied d'égalité. C'est ce qu'on a revendiqué et fini par obtenir au bout d'un an et demi de lutte, sous forme de temps d'échange sans hiérarchie. Mais bien sûr, les chefs ont tout fait pour nous mettre des bâtons dans les roues.

Depuis 2013, vous participez au groupe Écran Total. Quel intérêt y a-t-il, pour vous qui tentez de défendre le sens de votre métier, de discuter et de vous organiser avec des profs, des libraires et des éleveurs, c'est-à-dire des métiers très différents, au « sens » très spécifique ?
K : J'aurais bien aimé que ces métiers restent éloignés, qu'on reste dans notre spécificité et qu'on se rencontre par curiosité de découvrir le métier de l'autre. Avec les autres personnes d'Écran Total, on partage déjà du commun : avoir réellement choisi notre métier. Mais j'étais vite sidérée d'entendre à quel point les choses se ressemblaient. Quand je dis « les choses », c'est le vécu d'un enseignant ou d'un éleveur, d'un médecin ou d'un boulanger. Partant de métiers différents, on constate que les mesures qui nous sont imposées sont les mêmes, et qu'elles le sont avec les mêmes mots. Les mécanismes et les discours sont identiques, ce qui montre à quel point les mesures sont fabriquées et plaquées d'en haut sur les différentes réalités professionnelles. Pouvoir échanger là-dessus, c'est déjà vital. Mais Écran Total permet aussi de construire des solidarités.

Rêvons un peu : dans l'idéal, à quoi pourrait aboutir Écran Total ?
K : Oh, mes rêves sont modestes : qu'à chaque fois qu'elles nous nuisent, on aille toutes et tous occuper les administrations.
M : Si l'on pouvait enfin inverser l'absurde hiérarchie sociale des activités et considérer les boulots parasitaires de managers, de gestionnaires, comme des boulots nuisibles, et les boulots utiles (éboueur, auxiliaire de vie…) comme des boulots nobles, ce serait déjà un grand pas en avant.


[1] Pour commander la brochure : Écran total c/o Faut Pas Pucer Le Batz, 81140, Saint-Michel-de-Vax / ecrantotal@riseup.net

Au sommaire du n°151

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

En kiosque !

En une : "All computers are bastards" de Rémi.

Un article sera mis en ligne, chaque semaine. Les autres articles seront archivés sur notre site quelques mois plus tard. D'ici-là, tu as tout le temps d'aller saluer ton kiosquier ou de t'abonner...

L'oligarchie et ses potiches

On imagine Caroline Fourest et Élisabeth Badinter très fières de voir la nouvelle première dame du monde libre, Melania Trump, tenir son rôle de potiche bling-bling : elle ne porte ni voile ni burkini, elle ! Idem pour Penelope Fillon : cette mère de famille catholique a su rester dans l'ombre des ambitions de son petit mari tout en palpant de confortables émoluments parlementaires, ce qui prouve qu'elle est quand même plus « classe » que les pauvres bonnes femmes arabes ataviquement soumises à leur sournoise religion et à leurs fourbes époux [1].
En revanche, Fourest et Badinter ont sûrement bondi à la vue de ces musulmanes en foulard montant à la tribune lors de la manifestation des femmes contre Trump. Elles ont dû s'étrangler en écoutant Angela Davis clamer l'urgence de résister et de s'unir contre l'exploitation capitaliste, la misogynie, l'antisémitisme, le racisme et l'islamophobie. Phobie confirmée quelques jours plus tard par le décret présidentiel interdisant l'entrée du territoire US aux citoyens de sept pays musulmans. Donnant du chien au concept universitaire d'intersectionnalité, Davis a par exemple invité ses camarades féministes à s'impliquer dans la lutte des Noirs contre les violences policières. Elle a également appelé à la désobéissance civile contre le projet d'oléoduc à nouveau imposé aux Sioux de Standing Rock.
À l'heure où les immensément riches mettent en scène pleins feux la pornographie de leur toute-puissance – après Berlusconi, Trump tient à démontrer que l'oligarchie n'est jamais mieux servie que par elle-même –, puisse le vent de dignité semé par la militante afro-américaine récolter une belle tempête de colères convergentes. Puisse-t-il aussi traverser l'Atlantique et venir balayer les zizanies du progressisme qui, depuis deux décennies, ont morcelé le paysage en autant de chapelles et de fonds de commerce idéologiques.

Par Étienne Savoye {JPEG}

Dossier : "A.C.A.B. (all computers are bastards)"

« Les services sociaux risquent de se bunkériser » > Keltoum Brahna et Muriel Bombardi sont assistantes sociales en Seine-Saint-Denis et syndiquées à SUD Santé sociaux/CT. Ce métier, elles l'ont choisi et le défendent depuis des années contre son dévoiement par le management et la politique du chiffre. Visite dans les coulisses du travail social, où s'affrontent – comme ailleurs – travailleurs de base et managers cyniques.

Déshumaniser le travail social > Pour bien des gens, l'informatique a la réputation de simplifier les tâches administratives, de les rendre moins fastidieuses, voire même ludiques. Mais dans le travail social, l'ordinateur rend chaque démarche plus complexe, opaque, et il transforme les relations.

Regarder les ordinateurs travailler > Retranchés derrière leur écran, les agents de la Sécu se demandent où est passé l'humain. Dévouée aux algorithmes de l'hydre numérique, la protection sociale se « bigbrotherise » à pas feutrés. Un travailleur témoigne.

L'ordinateur dans la lutte des classes > Auprès de certains, la critique de l'informatique passe pour une affaire d'esthètes : on veut bien en parler, mais… une fois la justice économique établie et les besoins de tous satisfaits. C'est oublier que la révolution numérique est au cœur de la dynamique capitaliste des quarante dernières années. Décryptage du rôle des outils numériques dans le déséquilibre actuel entre capital et travail.

Passe d'armes avec le collège connecté > À l'occasion d'une rencontre publique initiée par les signataires de l'Appel de Beauchastel, nous faisons connaissance avec Céline. Sa fille, entrée au collège en septembre 2015, goûte cette année les « bienfaits » de la mise en place du « collège connecté ». Céline, qui a voulu s'investir dans le fonctionnement du collège, fait depuis deux ans partie du conseil d'administration et des délégués de l'association des parents d'élèves.

À l'ombre du livret numérique > Les administrateurs de l'Éducation nationale font miroiter un nouveau gadget censé résoudre les sempiternels « problèmes » scolaires. Le Livret scolaire unique numérique (LSUN, prononcer el-SUN, à l'anglaise), est un des nouveaux médiums du miracle pédagogique. À y regarder de plus près, le soleil numérique « el-SUN » s'avère être la preuve qu'il est illusoire de séparer la réforme de l'enseignement des questions du fichage des enfants, de la gestion administrative et de l'évaluation des élèves.

Les technologies dans le feu de l'action > Loin du paternalisme de Marx qui, dans Le Capital, conseillait aux ouvriers de « distinguer entre la machine et son emploi capitaliste », l'historien des sciences et des techniques David Noble en appelle aux luddites et à leur histoire pour lutter contre les ravages de l'informatisation du travail.

Les ordis ne naissent pas dans les choux > Les outils informatiques, si minuscules et miraculeux soient-ils, n'en nécessitent pas moins de grandes quantités de matières premières, d'énergie et de travail pour être mis au point et fonctionner. Tour d'horizon de l'envers infernal du monde numérique.

« Ne nous libérez pas, on s'en charge ! » > Certains groupes militants des années 1960-70 pratiquaient (douloureusement) l'auto-critique. Chez Écran Total, nous préférons l'auto-interview (sans trop de complaisance…)

Par Tomagnetik

Enquêtes et reportages

Des brèches dans la forteresse > La Roya, vallée encaissée et perdue des Alpes-Maritimes. Quelques communes escarpées, des paysages désertiques, les cimes enneigées marquant l'horizon... On est loin de Calais ou de Melilla. Les derniers temps ont pourtant été fort agités dans la vallée, entre emballement médiatique et déchaînement des autorités contre les habitants ayant tendu la main aux migrants en transit. Reportage.

Apocalypse later > Depuis l'élection du 8 novembre, la plupart des commentateurs ânonnent le même diagnostic : Donald Trump a été élu 45e président des États-Unis par une meute de ploucs blancs en colère. Chez les anciens combattants d'une petite ville tranquille de la Côte Est, les sentiments envers le milliardaire varient entre faux espoirs et défiance.

Justice de classe > En 2001, l'explosion de l'usine toulousaine AZF causait morts, blessés et destructions. En 2017, les dirigeants de Total, reconnus responsables, n'ont toujours pas été condamnés. Un scénario qui justifierait presque les propos du président-qui-ne-devrait-pas-dire-ça sur la lâcheté congénitale de l'institution judiciaire en France.

Tous les chemins mènent à Camelot > Excalibur, la Table ronde, Merlin l'enchanteur, Lancelot, les chevaliers qui disent « ni », la fée Morgane, etc. (chercher l'intrus), la geste du roi Arthur fait partie des mythes contemporains les plus populaires. William Blanc, médiéviste, vient de lui consacrer un livre aux éditions Libertalia.

Voyage sans visa > Nassir a 14 ans lorsque, fin 2013, il quitte l'Afghanistan. Aujourd'hui scolarisé à Marseille, il a effectué un stage à CQFD et nous a raconté son aventure. Témoignage brut.


[1] L'indignation laïque et féministe de Mme Badinter est à géométrie variable : l'agence Publicis, dont elle est la première actionnaire, a signé un juteux contrat avec l'Arabie saoudite pour aider cette fort rétrograde dictature à redorer son image à l'international.