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CQFD, mensuel de critique et d'expérimentation sociales

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Pas de lycée sans feu

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Ce qu'il s'est passé au lycée Suger le 6 mars 2017, on peut le voir dans l'excellent documentaire des Docs du Réel Sur Suger, disponible en ligne. Des gamins jetés en pâture à la police pour subir humiliations, violences et racisme d'État, suite à un chahut teinté de protestations contre les crimes policiers. Ce qu'il ne s'est pas passé ce jour-là, c'est toute l'histoire d'une école de banlieue...

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Sur Suger
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Fin février 2017, un mouvement de lycéen démarre au son de « Blocus pour Théo » ou « Flics, violeurs, assassins ». Blocages des entrées dès l'aube, manifs sauvages, affrontements avec la police... En décalage avec les grands discours des adultes, les plus jeunes s'engagent contre les violences policières. Colbert, Bergson, Condorcet, Voltaire... les établissements parisiens ont les leçons suspendues pour cause de révolte. Lundi 5 mars, comme à Paris, Nantes, ou Marseille, des poubelles brûlent devant le lycée Suger de Saint-Denis et des vitres sont brisées...

Le lendemain, la colère s'exprime aussi à l'intérieur de l'école, avec plusieurs départs de feu. Les élèves sont regroupés dans la cour centrale. Chahut généralisé. La proviseure décide de ne pas déclencher l'alarme incendie, de ne pas appeler les pompiers ni les parents. Seule la police est alertée, et le lycée évacué sur-le-champ. Des centaines d'enfants passent les grilles pour se trouver encerclés par des FlashBalls, tasers et tirs de grenades lacrymogènes... Une enseignante raconte : « Le lendemain, le discours officiel voulait que les élèves soient sortis dans le calme, et que seuls ceux restés pour s'en prendre aux forces de l'ordre aient été arrêtés. Or tous les témoignages concordent. Ceux qui essayaient de fuir étaient systématiquement rabattus vers le centre du parvis, et encagés. Une chasse à l'homme, un guet-apens ou une rafle, appelez ça comme vous voulez. »

Pris au hasard, 55 élèves sont menottés au sol, frappés ou tasés, puis entassés dans des fourgons pour 36 heures de garde à vue, le temps – d'après le procureur – de visionner les caméras de surveillance. 36 heures durant lesquelles les flics frappent des mineur.e.s, les plaquent au sol, les insultent, les prennent en photo sur leurs téléphones personnels pour envoyer aux collègues. Ambiance potache de chasseurs d'enfants. Une mère raconte : « Mon fils a été tasé plusieurs fois, il n'avait rien fait. Il s'est fait embarquer et insulter par des policiers qui lui ont parlé pire que les voyous du quartier – excusez-moi parce que je suis maman : “Nique ta mère”, “Nique ta race”, “Dégage”. Ces policiers se croient invincibles, on ne peut rien leur dire, sinon on se fait arrêter. Nos enfants, c'est pas des bêtes, c'est pas des chiens, c'est juste des enfants de Saint-Denis. » Au final, sur les 55 arrêtés, seuls 6 ont été poursuivis.

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À l'ombre de la cité des Francs-Moisins aux 40% de chômage, le lycée Surger est délimité par des bretelles d'autoroute, les cheminées d'une usine à gaz et un lotissement aux noms de rue bien sentis « Jeanne-d'Arc », « du Progrès », « Bel-Air ». Jusqu'aux années 1960, la zone était réservée à l'industrie : ici, les fumées polluantes et les senteurs fétides seraient moins portées par le vent vers la capitale. Les populations immigrées viennent fournir la main d'œuvre : ouvriers parigots, puis bretons ou auvergnats, européens (italiens, espagnols, portugais…), et enfin colonisés (antillais, algériens, maliens…). Les vastes bidonvilles où vivent plus de 4 000 personnes sont rasés en 1973 pour ériger d'imposantes barres HLM en un temps record, dont celles des Francs-Moisins. Durant les années 1980, l'argent et les services de l'État délaissent le quartier, et « seules les familles qui n'ont pas d'autre choix restent », précise Dominique, enseignant à Suger. De quoi replacer la construction du lycée dans son contexte, comme le raconte sa collègue Aurélie : « C'est un pari politique quand, en 1994, les pouvoirs publics décident de sa construction, pour désenclaver un quartier populaire qui, à l'époque, est beaucoup plus violent, avec un abandon de la Région. La Poste est régulièrement saccagée... » Depuis, l'établissement a su briser les clichés sur les « mauvais élèves » de la République : 70% de réussite au Bac, et une filière audiovisuelle « attractive » (99% de réussite et 72% d'embauche à la clé). Côté discipline, « il y a des conflits sur du bavardage, ou certains qui entrent dans la salle sans frapper. Rien que de très classique par rapport à n'importe quel lycée », sourit Mehmet, prof de gestion. En 2014, il y avait pourtant 20 classes sans enseignants dans le département, dont 10 à Saint-Denis.

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Aujourd'hui encore au lycée Suger, malgré les revendications du personnel et des parents, il y a seulement 5 surveillants pour 1 200 élèves. Peu importe, sur les chaînes de télévision, la présidente du conseil régional Valérie Pécresse a rappelé ses 70 000 euros de budget pour installer de nouvelles caméras aux abords du lycée. De quoi faire jaunir le rire des enseignants : « Oui, on a besoin de caméras, blague Dominique, parce qu'on est un bahut de l'audiovisuel, donc donnez des caméras aux élèves pour qu'ils puissent étudier. Les caméras de surveillance, nos élèves nous le disent : “Soit on les casse, soit on met des capuches.” Alors que quand il y a un surveillant, c'est humain, ça se règle en discutant. » Et sur BFMTV, lorsque la ministre de l'Éducation Najat-Belkacem réagit aux événements, c'est avec la veste de l'Intérieur : « Il y a une digue qui semble avoir sauté hier, qui a été l'introduction de la violence, non plus seulement sur le parvis des établissements, mais à l'intérieur. C'est un fait gravissime, donc il faut absolument être ferme dans la réponse […], et c'est la raison pour laquelle j'ai augmenté de 30% les forces de police dans le cadre de ce qu'on appelle les équipes mobiles de sécurité (EMS). » Sur des réformes éducatives, ou à l'adresse des parents et des élèves, pas un mot.

Ces « EMS » sont des agents « volants », recrutés la plupart du temps chez les retraités de la police, et chargés de gérer les « situations de crise » dans l'enceinte scolaire, en particulier dans les banlieues. Leur apparition date de 2009, lorsque des bagarres éclatent dans le lycée Jean-Baptiste-Clément de Gagny, en Seine-Saint-Denis toujours. La vision de jeunes encagoulés pénétrant le « sanctuaire » de l'école défraie alors la chronique. Le président Sarkozy ne rate pas l'occasion d'ouvrir sa gueule de Karcher : « Les violences en milieu scolaire sont une autre forme, non pas de l'incivilité, terme bien trop faible, mais de la délinquance, du crime, voire de la barbarie [1]. » Il est grand temps de recruter des agents de police spéciaux pour ces barbares que les enseignants gnan-gnan ne parviennent pas à maîtriser.

Huit ans après, pour dresser le bilan dans les quartiers populaires de cette « sécurisation militaire », comme le dit un chef d'équipe EMS [2], on peut se reporter au rapport commandé à l'Institut national des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice : « Alors que les formes antérieures de partenariat police/école s'inscrivent dans une logique délégataire des enjeux de sécurité de l'école vers le monde policier et s'appliquent à maintenir une distance entre le travail de police et l'école, avec les EMS, des policiers sont invités à venir faire la police dans l'école à côté de personnels de la communauté éducative. […] Après avoir fait ses preuves, la police entrerait enfin dans l'école pour y exercer des fonctions de police. Des choses jusque-là inconcevables deviendraient possibles... […] On passerait ainsi en réalité de la police à l'école, à la police de l'école [3]. »

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« Du point de vue de nos élèves, il y a les “Mamadou” et les “Guillaume”, résume Aurélie, prof d'anglais. La frontière du périphérique est une vraie frontière. On n'appartient pas au même territoire. » Mardi 6 mars, devant le lycée Suger, selon Dominique, le prof de gestion, « c'était des scènes de guerre, des policiers suréquipés qui pointent les gamins avec leurs armes, comme des soldats arrivent en territoire ennemi ». La question n'est donc pas tant de savoir ce qu'il s'est passé au lycée Suger ce jour-là, mais ce qu'il ne s'est pas passé sur ce territoire depuis 50 ans. Si des gamins se sont révoltés en mettant le feu à leur école c'est que, du commissariat au lycée, il n'y a plus de murs entre les espaces de domination. « Les gamins sont lucides, explique Dominique, ils voient que la société est bouchée, et que le simple fait de venir de ce quartier fait qu'ils ne seront pas prioritaires pour les écoles ou les boulots, qu'ils n'auront pas la même vie qu'un lycéen parisien. Ils ont même du mal à trouver des boulots en stage non payés ! S'ils ne parviennent pas à travailler gratuitement, t'imagines l'envie que ça leur donne de bosser à l'école pour avoir un bon salaire... Et ils voient bien le sort réservé à leurs frères, sœurs et parents. »

Les lycéens de Suger ont été jetés aux flics pour l'exemple, recevoir une punition collective dirigée contre la jeunesse des banlieues. Lors d'un rassemblement sur la place Victor-Hugo le 23 mars, un membre de la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE) déclarait : « Il y a une phrase de Hugo : “Quand on ouvre une école, on ferme une prison”. À Suger, au contraire, on a évacué un lycée pour remplir un commissariat. » Et Nadia, responsable de la FCPE du lycée, ne décolère pas : « Ce ne se serait pas passé comme ça à Neuilly, à Saint-Cloud, ou à Louis-le-Grand. Comment peut-on apprendre à des enfants les valeurs de la République quand on envoie des flics leur casser la gueule indistinctement, les taser, les frapper, les humilier avec des propos racistes ? C'est pas bon que des enfants entendent d'un adulte, policier qui plus est, “sale Arabe”. Il y a le délit de faciès et il y a le délit de territoire. À Saint-Denis, quand tu es jeune, tu es coupable parce que tu vis ici. Qui parle des choses bien que font nos gamins en temps normal ? »

Pour aller plus loin

L'émission de L'actualité des luttes, initialement diffusée sur Fréquence-Paris-Plurielle (106.3 fm) : Lycée Suger.

ET

Sur Suger. Retour sur la répression policière engagée à Saint-Denis, le 7 mars 2017, suite au blocus du lycée Suger. Avec les interventions des élèves de l'établissement. Un documentaire de DOC du réel, 30 minutes.


[1] Réunion avec les principaux acteurs de la Sécurité, de la chaîne pénale et de l'Éducation nationale, 28 mai 2009.

[2] « Les interventions des policiers et des gendarmes en matière de sécurité des établissements scolaires », 2016.

[3] Ibid.

Communiqué du mensuel CQFD

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Notre modeste mensuel de critique sociale est flatté d'avoir attiré l'attention de la CFDT, syndicat toujours à la pointe dans la défense des intérêts des travailleurs.

Alternative-Police s'offusque de notre Une qui stigmatiserait une institution de la République [1].

Question : l'institution ne se stigmatise-t-elle pas toute seule quand une matraque pénètre (par accident ?) l'anus d'un citoyen et que l'auteur de cet acte barbare est juste mis à pied ? On attend toujours une condamnation ferme de votre part, plutôt que ce genre de tergiversations : « La sérénité de tous est donc de rigueur dans cette affaire ! » (cf. votre communiqué du 07/02/17).

De même, lorsque le 6 mars, au lycée Suger de Saint-Denis (93), la police est intervenue contre des enfants avec des méthodes dignes de la bataille d'Alger, vous n'avez pas jugé bon de questionner une telle disproportion dans l'emploi de la force. En bons pères de famille ?

Vous désignez CQFD, mais aussi les rappeurs Fianso et Jo le Phéno, ainsi que Philippe Poutou, comme des individus qui « se considèrent au‐dessus de la loi de la République en diffamant et en outrageant des hommes et des femmes qui œuvrent au quotidien à la sécurité de tous au péril de leur vie ». Mais qui dans ce pays, à part les politiciens, peut se vanter de bénéficier d'autant d'impunité que les policiers ?

Lorsqu'à l'automne 2016, on a vu des centaines de flics armés et cagoulés envahir les rues de Paris toutes sirènes hurlantes, pendant leurs heures de service et en plein état d'urgence, pour y conspuer leur hiérarchie avec des slogans fascistoïdes, le silence de votre syndicat a été fracassant.

Contrairement à vos collègues sympathisants FN (50 % d'entre vous, selon certaines estimations), CQFD n'est pas au-dessus des lois. Et nous sommes donc prêts à affronter les foudres judiciaires que vous réclamez contre nous. En cas de procès, nous donnerons la parole en tant que témoins de la défense à tous les proches des victimes de violences policières. La salle d'audience n'y suffira pas.


Procès d'intentions

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

On l'oublie parfois, mais le marteau du juge est du même métal que la matraque du policier. Les inconscients qui manifestent contre l'impunité des forces de l'ordre ont tout à craindre de la justice, surtout quand celle-ci a le pouvoir de voyager dans le temps et de vous condamner pour des faits que vous n'avez pas encore commis.

C'est réglé comme une partition de marche militaire. À quatre temps, la marche : un homme meurt sous les balles ou les coups de la police ; une version officielle est bâtie à la hâte pour blanchir les agents homicides, criminaliser la victime et bétonner la couverture médiatique ; les proches du défunt tentent de rétablir la vérité des faits et se rassemblent avec leurs soutiens pour exprimer leur colère ; les policiers répliquent en tapant dans le tas et en raflant des dizaines de manifestants. L'affaire Liu Shaoyo, du nom de ce Parisien chinois de 56 ans abattu le 26 mars sur le pas de sa porte par un tireur de la BAC, n'a pas failli à la règle. Dès le lendemain, quelque deux cents personnes se regroupent devant le commissariat du 19e arrondissement pour dire ce qu'ils pensent de l'opération d'enfumage qui, en moins de temps qu'il n'en faut pour recharger un Sig-Sauer calibre 9, a métamorphosé un père de famille tué alors qu'il préparait le poisson du soir en un kamikaze psychopathe ne recevant que ce qu'il mérite. Slogans rageux et jets de projectiles contre coups de matraques et pluie de lacrymos, suivis d'une flopée d'interpellations : un classique.

Le scénario paraît à ce point usé qu'on en oublierait presque ce détail : sur les trente-cinq personnes arrêtées ce soir-là, vingt-six, indique la préfecture, l'ont été pour « participation à un groupement en vue de commettre des violences ». En vue de ? Voilà la petite innovation apportée à la broyeuse judiciaire des « émeutiers » : le délit d'intention. On ne se fait plus coffrer pour avoir commis un acte répréhensible, mais parce qu'on est soupçonné d'avoir songé à le commettre. Cette extravagance légale, votée en 2009 sur proposition de Christian Estrosi au nom de la lutte contre les « violences en bande », fut utilisée pour la première fois en mars 2010 pour justifier l'arrestation de cent dix personnes qui participaient à une manif anticarcérale devant la prison de la Santé à Paris. Toutes furent relâchées, non sans avoir été dûment fichées et intimidées. La loi estrosiste s'était un peu fait oublier depuis, la voici qui fait son retour à la faveur de l'inflation des violences policières et des réactions qu'elles déclenchent.

Quelques semaines plus tôt, une autre disposition du même acabit s'était abattue comme la foudre sur plusieurs manifestants cueillis à Aulnay-sous-Bois au cours des révoltes qui ont suivi le viol de Théo : le délit d'embuscade. Façonnée en mars 2007, quand Nicolas Sarkozy trônait au ministère de l'Intérieur, cette loi « Minority Report » – du nom de ce film dans lequel Tom Cruise dégomme les bad guys avant même qu'ils aient commis des méchancetés – punit lourdement (jusqu'à sept ans de taule) le « fait d'attendre un certain temps et dans un lieu déterminé un fonctionnaire de la police nationale » ou tout autre représentant de la force publique « dans le but de commettre à son encontre des violences ». Traduction : on te chope à côté de deux ou trois cailloux considérés comme autant de projectiles anti-keufs potentiels et te voilà gratifié d'un aller simple pour le TGI.

L'application de cette mesure frappadingue est indissociable du régime des comparutions immédiates et de sa fonction mécanique produisant de la détention en chaîne. « Des avocats commis d'office hallucinaient complètement, en mode : le délit d'embuscade, c'est quoi ça, jamais entendu parler », raconte Kasko, militante d'un comité de soutien qui apporte une aide juridique et matérielle aux justiciables de banlieue et à leurs proches. « La réalité quotidienne de ces comparutions, poursuit-elle, c'est que les trois quarts de ceux qui passent par le box sont des jeunots qui se font attraper parce qu'ils n'ont pas couru assez vite ou qu'ils passaient au mauvais endroit au mauvais moment. Lors des révoltes pour Théo, la police raflait n'importe qui n'importe comment, du coup on s'est retrouvés au TGI de Bobigny à recevoir plein de familles qui arrivaient paniquées parce qu'elles étaient sans nouvelles de leurs gamins depuis deux ou trois jours. Parce que, quand tu te fais choper en manif, tu te retrouves quarante-huit heures en garde à vue, puis trente heures encore au dépôt avant de passer en comparution immédiate, et tout ce temps souvent sans que tu puisses passer le moindre coup de fil. Certaines mamans, en larmes, espéraient voir passer leur gosse à la barre juste pour s'assurer qu'il allait bien… »

Dans ce contexte de ratissage tous azimuts, l'aubaine de l'infraction par anticipation permet de resserrer un peu plus les mailles du filet. « Le délit d'embuscade, c'est un peu l'association de malfaiteurs du pauvre, explique l'avocat Raphaël Kempf, très impliqué dans la défense de la chair à justice de Bobigny. C'est un héritage lointain des “lois scélérates” de 1893 dirigées contre les anarchistes et qui déjà réprimaient l'intentionnalité. Léon Blum s'en était ému à l'époque en fustigeant leur monstruosité juridique. » Le 9 février, pendant que les auteurs du calvaire de Théo coulent des jours paisibles, deux manifestants d'Aulnay-sous-Bois étaient condamnés à six mois de prison ferme pour délit d'embuscade. Là, pas de Léon Blum à l'horizon pour s'en émouvoir.

Contacts utiles

Comité anti répression / Défense collective : stoprepression@riseup.net
Collectif Vies volées : viesvolees.france@gmail.com
Collectif Urgence notre police assassine : <urgence-notre-police-assassine.fr>
ONVP : <observatoire-national-des-violences-policieres.fr>

La police tue, les quartiers résistent

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Everyone's cryin' out for peace,
No one is cryin' out for justice.
I don't want no peace,
I need equal rights and justice
. »
Peter Tosh, « Equal rights »

Le 15 mars, journée internationale de lutte contre les violences policières, des centaines de flics ont manifesté à Paris pour réclamer plus de laxisme de la part des juges après la condamnation d'un de leurs collègues pour le meurtre d'Amine Bentounsi. Ce même jour au TGI de Pontoise (Val-d'Oise), Yacouba, frère d'Adama Traoré, mort étouffé sous trois gendarmes à Beaumont-sur-Oise le 19 juillet 2016, a été condamné à 18 mois de prison pour avoir frappé un gars ayant sali la mémoire du frangin dans les pages du Parisien. La même juge a déjà condamné Bagui, autre frère d'Adama, à 8 mois de prison pour outrage et violences, et l'a ensuite inculpé de « tentative d'assassinat sur personne dépositaire de l'autorité publique ». Il est en fait accusé sans preuve d'avoir tiré sur les forces de l'ordre lors des troubles consécutifs à la mort d'Adama – comme les frères Kamara à Villiers-le-Bel après les émeutes qui suivirent la mort de Lakhamy Samoura et Moushin Sehhouli en 2007. Une vie volée par un flic : cinq ans avec sursis. Un nez cassé : 18 mois ferme. La police tue, la justice enterre.

La dérive de ce pays sur la pente du tout-sécuritaire, l'état d'urgence permanent, la répression du mouvement social, l'autonomisation quasi séditieuse d'une frange de la police, la multiplication des « bavures » à connotation raciste… L'actualité a porté CQFD vers Paris et sa banlieue. Ce qui ne veut pas dire qu'à Marseille, Clermont-Ferrand ou Colmar il ne se passe rien. Nous y reviendrons prochainement.

Notre hypothèse de départ demandait à être vérifiée : si l'actuelle ambiance de fin de règne s'accompagne d'une radicalisation autoritaire du pouvoir, il existe des signes forts pointant en direction contraire, vers un possible dépassement. Le fait que les techniques de maintien de l'ordre testées dans les banlieues aient largement débordé vers le centre des villes (lors des grèves anti-loi Travail) ou dans les campagnes (mort de Rémi Fraisse à Sivens) a permis un début de désenclavement politique des quartiers populaires. La révolte de l'automne 2005 n'avait pas prospéré au-delà des banlieues. Aujourd'hui, la rage provoquée par les affaires Adama Traoré et Théo Luhaka a sauté par-dessus le périphérique. Le rassemblement de Bobigny, le blocage des lycées parisiens, les événements du lycée Suger à Saint-Denis le prouvent. Quant aux pétitions pour Adama et Théo lancées par des stars du show-biz, le concert de rappeurs comme Kery James et la présence du secrétaire général de la CGT ou du porte-parole de Mélenchon à la marche pour la Justice et la Dignité du 19 mars, ce n'est que l'écume d'une lame de fond. Récupération politique et people ? Sans doute, mais cela révèle aussi à quel point la question du racisme et des violences policières est devenue brûlante, incontournable. L'enjeu est ailleurs. Les familles de victimes, les quartiers, les premiers et premières concernées ne se laissent plus voler la parole et construisent pas à pas leur autonomie. S'ils parviennent à se fédérer hors de l'emprise des partis, cette colère peut devenir un puissant moteur du mouvement social.

Au sommaire du n°153

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

En kiosque !

En une : "La police tue" de Étienne Savoye.

Un article sera mis en ligne, chaque semaine. Les autres articles seront archivés sur notre site quelques mois plus tard. D'ici-là, tu as tout le temps d'aller saluer ton kiosquier ou de t'abonner...

Héritage

Ce sont mes parents, honnêtes jusqu'à l'oubli de soi, volés tous les jours par des plus riches et plus puissants qu'eux, qui ont pourtant relayé auprès de moi le mot d'ordre de leurs détrousseurs : « voler est indigne ».
Ce sont mes parents, revenant chaque jour assommés d'un travail déformant et humiliant, qui ont relayé auprès de moi le mantra de leurs patrons : « le travail est une source de fierté ».
Ce sont eux également, qui faisaient briller à mes yeux l'éclat du suffrage universel, au nom de leur participation à une victoire historique pour laquelle tant de luttes violentes s'étaient déroulées. Ils ont voté à chaque fois, opiniâtrement, pour être tenus à l'écart de l'organisation de leur vie. J'ai longtemps moi-même cédé à ce chantage et voté, revoté, jusqu'à devenir fou des contradictions où ça m'entraînait.
Je n'ai jamais travaillé. Je n'ai jamais eu la moindre considération pour l'ordre, le travail, la loi, la police, l'argent, le pouvoir même et surtout le pouvoir que je pourrais exercer sur quiconque. Je n'y ai vu que différentes formes de brutalité dans l'exercice continu de la machine de mort qui empoisonnait mes parents et qui œuvrait déjà à empoisonner la mienne. J'ai vu avec clarté, autour de l'âge de 12 ou 13 ans, la mort qui m'attendait. Ce fut bien plus saisissant, terrible et beau qu'une révélation mystique. Il n'y a aucune forme de vérité plus puissante que celle-là et plus susceptible de donner un sens à toutes vos actions : ne jamais laisser rien ni personne accélérer votre pas vers la mort. Il n'y a pas une heure de sa vie qui mérite d'être sacrifiée pour quelque chose d'aussi futile qu'une nation. Il est futile de se demander si tel ou tel candidat est plus digne de diriger nos vies et de prétendre à nous représenter : ils sont tous les codirecteurs d'une entreprise de démolition de notre quotidien. Faisons la grève. Nous n'avons aucune raison de nous associer au plan de carrière d'une poignée de voleurs qui défendent leur butin et leurs règles de voyous en armant une police d'assassins. Nous avons mieux à faire, chaque jour, en creusant l'écart qui nous éloignera d'eux. Cet écart, nous pouvons l'appeler la vie.
L.L. de Mars

Dossier : La police tue

Voix rebelles de Saint-Denis > 16 mars. Sous le dôme de la Maison des étudiants de Paris 8 (Saint-Denis), le collectif Paroles non-blanches organise une journée contre les violences policières. Sur le parvis, une responsable engueule les jeunes femmes qui ont investi la salle sans permission.

Homicide volontaire avec sursis > Mars 2017. Le policier Saboundjian comparaît devant la Cour d'assises de Paris pour la mort d'Amine Bentounsi, tué d'une balle dans le dos. Il écope de cinq ans de prison avec sursis. Chronique d'un procès paradoxal qui aura rendu une justice digne d'un conseil de discipline.

« Je suis née le jour de la mort de mon frère » > Il y a bientôt dix ans, Lamine Dieng mourait dans un fourgon de police. Depuis, sa sœur Ramata est sur le pont. Elle a compris que justice ne serait jamais rendue, mais qu'il faut quand même se battre – question de dignité. Cette double certitude s'est enfin imposée, plaçant la mobilisation des quartiers contre les violences policières au cœur du mouvement social.

Bobigny ne se rend pas > On l'a croisé le samedi 11 février à Bobigny, à proximité d'un car régie de RTL transformé en braséro. Samy, 27 ans, du « département 99 », est venu participer au rassemblement contre les violences policières organisé à la suite du calvaire de Théo à Aulnay-sous-Bois. Souriant, prodiguant conseils de prudence et éléments d'analyse stratégique, Samy distribuait à pleines mains des doses de sérum physiologique. Et impressionnait par son calme face aux tirs de FlashBall qui crépitaient. Il nous a envoyé ce témoignage.

Pas de lycée sans feu > Ce qu'il s'est passé au lycée Suger le 6 mars 2017, on peut le voir dans l'excellent documentaire des Docs du Réel Sur Suger, disponible en ligne. Des gamins jetés en pâture à la police pour subir humiliations, violences et racisme d'État, suite à un chahut teinté de protestations contre les crimes policiers. Ce qu'il ne s'est pas passé ce jour-là, c'est toute l'histoire d'une école de banlieue...

« On va continuer à écrire des histoires ensemble » > Dans la cafétéria qui fait face à la gare d'Argenteuil (Val-d'Oise), CQFD a bavardé avec Omar Slaouti, membre du Collectif Vérité et Justice pour Ali Ziri et l'un des organisateurs de la Marche pour la Justice et la Dignité du 19 mars à Paris.

Roses d'acier contre main de fer > Arrestations arbitraires, harcèlement verbal et physique, voire viols... À Belleville, quartier de l'Est parisien, les travailleuses du sexe chinoises subissent d'incessantes violences policières. Conditions de femmes migrantes et criminalisation de la prostitution s'entrecroisent ici sur un terrain propice à l'impunité policière.

Procès d'intentions > On l'oublie parfois, mais le marteau du juge est du même métal que la matraque du policier. Les inconscients qui manifestent contre l'impunité des forces de l'ordre ont tout à craindre de la justice, surtout quand celle-ci a le pouvoir de voyager dans le temps et de vous condamner pour des faits que vous n'avez pas encore commis.

Quand les képis font la loi > Et si la police n'était plus seulement le bras armé de l'État, mais une force d'occupation autonome, capable de dicter sa loi aux politiques ? Éléments d'analyse avec Mohamed, membre du collectif Quartier 21 et militant aguerri contre les violences policières.

Et aussi...
Ali Ziri, mort d'un chibani
Les racines du mal (et des résistances)

Enquêtes et reportages

« J'ai rêvé d'un centriste » > Marseille, 1er avril. Pendant que Bennahmias affirmait son soutien à Hamon à la fin d'une réunion PS où quinze bougres se chamaillaient, Macron déployait son plus beau sourire pour un meeting à guichets fermés.

Archipel d'attente > L'arrivée, en 2015, de près de 850 000 personnes sur les îles grecques a permis à l'Union européenne de justifier la « solution hotspot » : une flopée de camps insalubres où parquer des réfugiés jugés indésirables. Bloqués pendant des mois dans celui de Samos, plus d'un millier d'entre eux attendent, indéfiniment, de pouvoir en sortir.

Un mouchard dans la peau > Après avoir infecté les étiquettes de nos fringues, les animaux domestiques et tout un panel de cartes, les puces RFID entendent coloniser nos corps. Des salariés servent déjà de joyeux cobayes. Début d'un cauchemar ou vaste supercherie ? Éléments de réponse.

Touchez pas à La Plaine > Pour sa 18e édition, le carnaval des quartiers de la Plaine, Noailles et des Réformés a ridiculisé, condamné et brûlé le projet de rénovation municipale de la place Jean Jaurès. Reportages photo.

Les trompettes de Babylone > Juliette Volcler, camarade de la nébuleuse CQFD, vient de commettre un nouvel ouvrage : Contrôle. Comment s'inventa l'art de la manipulation sonore (éd. La Découverte – La Rue musicale). Elle y détaille l'histoire d'Harold Burris-Meyer, anonyme nuisible à qui l'on doit des usages du son dans l'industrie, la guerre...

Sur le pont du pognon > Décembre 2010, Philippe Pascal, inspecteur de l'Urssaf, est averti par les services fiscaux qu'un employeur d'Avignon, François Mariani, aux fonctions longues comme un jour de travail et gérant de l'hôtel 4 étoiles des Agassins, commet de fâcheuses irrégularités.

Et aussi...
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