PROJET AUTOBLOG


CQFD, mensuel de critique et d'expérimentation sociales

Site original : CQFD, mensuel de critique et d'expérimentation sociales

⇐ retour index

Mise à jour

Mise à jour de la base de données, veuillez patienter...

« Surtout, nous avons pris la parole »

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Après le dossier « Racisme et violences policières » du CQFD n°153, très axé sur Paris et ses banlieues, nous voulions revenir sur le sujet sous une autre latitude, à Marseille, avec les mots vifs d'Hanifa Taguelmint, participante active de la Marche pour l'égalité de 1983 et proche de deux victimes de meurtres racistes.

Hanifa Taguelmint : Quand, dans la nuit du 13 au 14 février 2013, un flic ivre a tué Yassin, le demi-frère de mon neveu, avec son arme de service [1], le pire, pour nous, a été de voir l'histoire se répéter. Mon frère et son fils, à trente-deux ans d'intervalle, ont tous les deux perdu un frangin. En effet, le 21 février 1981, notre frère Zahir fut assassiné dans des circonstances bêtes et méchantes – abattu par ce qu'on appelait un tonton-flingueur, qui a fait un carton avec son 22-long rifle sur des minots au pied d'un immeuble de notre cité de La Busserine. Trois mois avant, le 18 octobre 1980, Lahouari Mohamed, 17 ans, était assassiné à quelques mètres de là par le CRS Taillefer de deux balles dans la tête. J'étais toute jeune et cette injustice m'a marquée à vie. On avait grandi dans l'ombre de la guerre d'Algérie, mais nos parents ne nous avaient jamais raconté ce qu'ils avaient vécu. Leur silence n'était pas honteux, mais terrible pour nous. Les vrais traumatisés ne parlent pas, je l'ai compris plus tard. À la mort de mon frère, c'est comme si une bombe avait explosé chez nous. D'un coup, pour toi c'est la guerre, alors que les autres autour de toi sont en paix. Ma mère est morte de chagrin six mois après. Toute une vie de rêves et de projets s'effondre, il n'y a pas de mots pour dire cela. Alors, on s'accroche à la lutte, on rencontre des militants, des syndicalistes… Et toutes ces expériences ont fait ce que je suis : une femme qui a envie de se battre plutôt que se résigner.

CQFD : Est-on préparé à une telle guerre ?
H. T. : Par force, ma conscience politique, née dans les manifs lycéennes, s'est aiguisée. De plus, j'étais menacée d'expulsion à ma majorité, puisque je n'étais pas française – expulsée, ça voulait dire arrachée à ma famille et envoyée dans un pays que je connaissais à peine. S'y ajoutaient les problèmes liés à la condition des femmes. J'ai grandi dans une famille qui m'a laissé étudier, mais je voyais mes copines arrêter, puis fuguer parfois, pour échapper au mariage. Tout ça a éveillé en moi une conscience de ce qui touchait les miens – et quand on pense « les miens », ça veut dire qu'il y a « les autres ». Pourtant, je ne voulais pas être une immigrée – je suis née en Algérie, je suis une vraie immigrée ! Je me disais, dans cette époque pas très normale, que j'allais m'en sortir par les études. Quand mon frère est mort, j'étais en terminale, on était six Arabes dans tout le lycée. J'aimais l'école, qui m'a aidée à me structurer aussi en dehors. On était nombreux à la maison, mais on avait à manger, on n'avait pas froid, des parents aimants. Je ne me sentais pas une « pas comme les autres ». Il y avait deux vies, pourtant, si on regarde bien, avec une espèce d'identité schizophrène. À l'école, on était comme les Blancs mais, dès qu'on descendait du bus 33, on redevenait « de la cité », avec des codes différents. On se demande : pourquoi on n'est que six au lycée ? Où sont passés les autres ? Les garçons étaient orientés vers la chaudronnerie et les filles à la maison. On regarde alors la société différemment.

Après 1981, on a fondé des associations d'Arabes algériens, tunisiens, marocains, palestiniens, libanais… On prenait notre place aux manifs du 1er Mai, où on se mêlait au monde ouvrier – auquel on appartenait, même si on ne nous l'avait jamais dit, même si on nous voyait d'abord comme des immigrés. On découvre la notion de lutte des classes.

Parlez-nous de la marche de 1983...
Cette marche n'était rien d'autre qu'une protestation contre des crimes racistes. Rien d'autre qu'une jeunesse qui disait stop, il faut arrêter de nous tirer dessus. Elle a grandi avec ce fameux slogan de merde, « 1re, 2e, 3e génération, nous sommes tous des enfants d'immigrés », qui oubliait un peu vite qu'on n'était pas tous de la même religion, ni intégrables de la même manière. Cette marche, c'était comme une photo très floue qu'on aurait re-colorisée. Elle a rendu visible quelque chose qui était là depuis toujours. Et puis, surtout, nous avons pris la parole. Parce que nous étions des sans-parole. Déjà à l'époque, beaucoup de gens parlaient à notre place. Là aussi, schizophrénie : j'étais à la fois actrice de la marche et représentante d'une famille de victimes. À la fois sujet et acteur. Et je n'étais pas la seule. C'est difficile de passer du rôle de victime (réelle, pas supposée !) à acteur de son propre destin. Il faut prendre sur soi. Le danger, c'était de finir par détester le Blanc. C'est tellement simple, ça aurait réglé nos douleurs. La première des luttes, c'était de se dire non, ils ne sont pas tous comme ça, on ne peut pas vivre en bloc, entre nous. La marche, au-delà de rendre visible une jeunesse meurtrie, disait aux Blancs de nous rejoindre. On était dans une lutte anticommunautariste. Je me sens plus proche de ma voisine Michèle que d'une princesse saoudienne. En même temps, c'était un moment où l'on découvrait le monde arabe, dont on ignorait tout. Si on connaissait un ou deux chanteurs algériens, c'était le bout du monde. On ne connaissait rien à la littérature, ni aux combats du monde arabe. Il y a eu un vrai foisonnement culturel et politique, ces années-là. J'ai fait partie des fondateurs de Radio Gazelle. Nos parents, Berbères analphabètes, n'avaient pas pu transmettre. Tout cela te renforce de l'intérieur, te forge. Tu te dis : je suis aussi ça.

Comment avez-vous vécu la marche ?
La marche a été un moment joyeux, on chantait Fairouz, on lisait Kateb Yacine… C'était un moment de partage dont on a trop peu parlé. Attention, je ne suis pas une marcheuse. J'ai marché par épisodes, à Marseille, à Salon, à Lyon et à Paris. Mais si j'étais partie quarante jours, je n'aurais pas pu revenir chez moi ! Voilà pourquoi il y avait plus de garçons que de filles. Monter à Lyon ou à Paris pour deux ou trois jours, c'était déjà une lutte en interne, en tant que femme. Il fallait faire de la pédagogie avec nos pères et nos frères, leur dire que c'était important et qu'eux-mêmes devaient participer. Celles qui n'ont pas été autorisées à faire la marche en entier ont bossé dur pour que l'arrivée à Paris soit un triomphe. Les marcheurs étaient la torche qu'il fallait suivre, mais à côté, on assurait la communication, avec les médias qui voulaient bien en parler : Libération, radio Gazelle, le journal Sans-Frontières… Il fallait trouver les moyens, en quarante jours, de se payer des cars, pour faire monter un maximum de gens. On a été soutenus par des centres sociaux, des élus PCF, des assos de travailleurs algériens, tunisiens, le Mouvement des travailleurs arabes, des commerçants, ceux d'entre nous qui travaillaient. Quand j'entends des sociologues dire qu'il n'y avait que des gamins déscolarisés, j'hallucine !

Quelque chose d'important s'est passé au moment de la marche. Les Marseillais ont rencontré des Lyonnais, des Parisiens… Et on a pu se rendre compte qu'on était intégrés sans le savoir ! On n'avait pas le même accent. C'est un Arabe comme moi et il n'utilise pas le même argot que moi ! On a découvert qu'on était partout, qu'on partageait le même combat, mais qu'on était différents. Les Lyonnais étaient beaucoup plus ouverts avec leurs sœurs que les Marseillais, par exemple.

Puis vint la récupération…
La marche passe. Mitterrand nous fait l'aumône de la carte de séjour de dix ans. Puis, on nous vole la parole dans un rapt historique que la gauche paye encore – et il faut qu'elle le paye ! Plutôt que nous laisser la parole – on était dans l'apaisement, on avait passé du temps à calmer les jeunes dans les cités –, ils ont lancé SOS-Racisme, qui est une perversion politique monstrueuse. Le gouvernement leur a donné tout le pognon destiné aux quartiers pour nous faire des concerts de Bruel sur la place du Trocadéro, à Paris. Voir aujourd'hui les Julien Dray nous faire la morale, après avoir fait carrière et « s'être lavé entre eux » plusieurs fois, ou Attali et sa Planète-finance qui aide soi-disant les jeunes à créer leur entreprise, ça me fait bien rigoler. La perversion de ces gens, ça a été de voir les quartiers se mobiliser, se fédérer et de s'être dit « vite, vite, il faut leur couper l'herbe sous le pied ». Aucun d'entre nous n'a fait carrière dans la politique, mais on a choisi – ou on a été choisis par – des métiers dans le social. Animateurs, éducateurs, profs… Quand je voyais un jeune de quartier avec leur pin's de merde, « Touche pas à mon pote », je lui disais : « Mais le pote, c'est toi ! Tu ne vois pas qu'ils ferment ta gueule, qu'ils te cantonnent dans ton rôle de victime ? Tu ne peux pas te défendre tout seul ? Il faut encore que les Blancs parlent à ta place ? »

Quel a été votre parcours depuis ?
Je suis restée algérienne jusqu'en 1991. Je n'avais pas éprouvé le besoin de faire la demande, jusqu'à ce que je rate une belle opportunité de boulot. Née française en février 1962, j'étais devenue algérienne en juillet, à cinq mois… Là, il fallait que je me réintègre ! Ça a été un choc : radios, interrogatoire, médecin légiste… Vous cherchez quoi dans mes poumons ? La tuberculose. Vous cherchez quoi avec la prise de sang ? La syphilis. Encore régie par le code Napoléon, la procédure cherchait des maladies qui n'existent plus ici ! Et il fallait le payer, cet examen, en liquide ! Un flic m'a convoquée à l'Évêché : « J'ai étudié votre dossier toute la nuit. » Pression. J'ai dit : « Je reconnais tout. J'ai manifesté pour les Canaques, pour la Palestine, contre l'apartheid… J'ai même manifesté contre l'Algérie quand elle a tiré sur son peuple en 1988. »

Ensuite, j'ai mis le nez dans la politique de la ville, avec ses milliards dans les mains des élus, des préfets… J'ai été chef de projet, je voulais voir de l'intérieur. On donne des millions aux boulistes, aux anciens combattants et aux seniors parce qu'ils votent. Et rien aux assos qui font de l'alphabétisation, des miettes aux centres sociaux… Avant, il y avait des classes vertes, ce qui fait qu'aujourd'hui des gamins de la Busserine sont devenus bergers ou artisans dans les Alpes. Mais il n'y a plus d'argent pour ça. Pourtant, l'intégration par la ville, notamment à Marseille, est acquise. Ici, pas un jeune ne vous dira qu'il n'est pas marseillais. Par contre, l'intégration à l'échelle du pays n'est pas faite. Ils n'y arrivent pas. Et je n'y arrive pas. Comment transmettre la culture du combat aux jeunes ? Quand j'interviens dans les collèges, je leur dis de ne pas jouer les victimes. Je leur raconte le bidonville Picon, avant la construction des cités. C'est un fait, nous n'appartenons pas au roman national, notre histoire est cachée. Mais ça me fatigue de les voir sans espoir. On a tué leurs rêves. Moi, j'avais des rêves. Eux, ils galèrent pour trouver un stage en entreprise. Ils se disent : s'ils ne veulent même pas me faire travailler gratuitement, qu'est-ce que ça sera quand je demanderai un salaire ?

Comment voyez-vous le combat antiraciste aujourd'hui ?
Il y a eu la révolte sans voix de 2005. AC le feu ! a trop été médiatisé, trop personnifié, ça a créé de la méfiance. On nous a enfermés dans des communautés. J'en veux aux copains arméniens qui ne nous invitent pas à leur commémoration – ça vous amuse de pleurer entre vous ? Pareil pour les Noirs, les Comoriens… Quand on viole Théo, je m'en fous de la couleur de sa peau, on a agressé un frère. La lutte antiraciste est multiforme. Elle est individuelle, puis elle est politique. Là, on voit apparaître une autre lutte, contre l'islamophobie. Avant, il fallait montrer patte blanche, aujourd'hui, il faudrait quasiment montrer « âme blanche ». Désormais, on n'est plus considérés comme des Arabes, on est assignés à la religion. Croyant ou athée, pratiquant ou non, sunnite ou chiite, soufi ou wahhabite, vous êtes musulmans avant tout et donc considérés comme un danger potentiel. Nous n'étions pas vus en tant que « musulmans » dans les années 1980. On l'était par la culture, la croyance – certains, dont moi, faisaient la prière et le ramadan –, mais on n'était pas ça d'abord. Dans les cars qui montaient à Paris pour la Marche, la moitié d'entre nous mangeaient du porc et personne ne se faisait de reproches, on s'en foutait ! Aujourd'hui, ça serait impossible. La lutte contre l'islamophobie se fait par bribes, parce qu'il y a un désaccord. Pour les militants laïques, c'est compliqué de lutter aux côtés du courant « islamophile ». Ça provoque des conflits jusque dans les familles. La lutte contre l'islamophobie n'a pas encore trouvé son mode d'expression collective.

Que dire de plus de cette histoire qui aurait pu être belle et qui s'est tachée de sang ? Les jeunes des quartiers n'iront pas voter, ils savent que ça ne change rien, que c'est la finance qui gouverne. Ils disent : que Marine vienne, on a des armes, on mettra le feu une bonne fois pour toutes. Aux dernières municipales, le PS a offert les 150 000 habitants des 14 et 15e arrondissements au FN. Je m'étais laissée convaincre de figurer sur leur liste pour m'opposer au Front, mais quand j'ai vu que le candidat se maintenait au second tour alors qu'il était troisième, j'en ai fait une maladie. Quand Ravier [le candidat FN, ndlr] est passé, je suis tombée dans les pommes. Mon père et mon frère vivent encore là-bas.

Vous avez dit communautarisme ?

« Le regard porté sur nous est un regard postcolonial. Pourquoi ne remplace-t-on pas les instits absents dans les écoles des quartiers Nord ? Pourquoi les centres sociaux ferment-ils faute de subventions ? Pourquoi les permanences de la CAF ne sont-elles pas assurées dans nos cités ? Pourquoi n'y a-t-il pas de navettes pour amener les gamins aux plages ? On les oblige à y aller à pied, alors ils chahutent, ils se font remarquer. Et le minot, la première vision qu'il a en arrivant à la plage, c'est douze contrôleurs de bus et vingt flics qui l'attendent au cas où il aurait pris le bus à l'œil. En revanche, quand il y a Un Piano à la mer à Corbières – j'en veux aux bobos de l'Estaque ! –, la police vient protéger le public. Les flics patrouillent sur la plage pour vérifier que ce public n'est pas emmerdé par les gamins des quartiers. Ça veut dire qu'ils ont organisé leur événement pas en partage avec la population, mais en se protégeant d'elle. Ces bobos vivent entre eux – de vrais communautaristes ! –, ils ont des financements, parce qu'ils ont l'oreille bienveillante des élus, chose que n'ont pas les autres populations, et je trouve ça un peu dégueulasse. Ils obtiennent ce qu'ils veulent pour eux, par eux. Mais un jour ou l'autre, il y aura confrontation. Ce n'est pas possible qu'on privatise une plage comme ça. Surtout à Corbières, la seule plage accessible pour les quartiers Nord ! C'est ce qu'ils font avec Un Piano à la mer. Quand j'y suis allée, j'ai refusé de payer. C'est pas pour les cinq euros, c'est pour le principe : je ne paye pas pour aller à la plage, j'habite ici. J'étais choquée. Il fallait voir : pas un Arabe, pas un Noir, en plein quartiers Nord ! Il y avait la musique, leurs gamins à poil qui couraient partout, ils étaient bien. Eux, ils peuvent allumer un joint, ça pose problème à personne. Tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais ça, c'est un rapt, une appropriation de lieu public. Pareil pour leur centre aéré. Ils arrivent à faire ouvrir une école maternelle en plein été pour leurs enfants. Ma fille qui habite à Saint-Henri n'a pas de centre aéré au mois d'août. Eux, ils l'ont pendant deux mois. Qu'est-ce que je fais ? Soit je joue leur jeu, je me fais copine avec eux afin d'obtenir une place pour mon petit-fils – et je ferme ma gueule en me disant que les autres, je m'en fous… Soit je dis non, je hurle, je dis que c'est injuste. »

Hanifa Taguelmint


[1] Le policier a été condamné à douze ans de réclusion criminelle en décembre 2016.

« Le DIY est une révolution à mener aussi envers soi-même »

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Le DIY (Do It Yourself), l'autoproduction totale, est un dur combat qui peut parfois casser des briques. Démarche militante ou loisir de riches ? Fred Alpi, chanteur et guitariste de The Angry Cats, nous fait part de son regard avisé sur une scène qu'il fréquente depuis plus de trente ans.

Une expérience des scènes alternatives européennes
Depuis la fin des années 1970, mon parcours de musicien m'a conduit à participer à plusieurs de ces scènes. Au début des années 1980, j'ai fait partie de l'association Front de l'Est, basée à Amiens, qui mettait la quasi-totalité des catalogues alternatifs mondiaux en vente par correspondance. Ce fut l'occasion de rencontrer de nombreux musiciens étrangers, ce qui a permis mon installation successive à Bruxelles puis à Berlin, où j'ai joué avec le groupe Sprung aus den Wolken. Alors que la scène alternative française restait principalement centrée sur des activités hexagonales jusque dans les années 1990, les groupes des pays voisins étaient beaucoup plus enclins aux contacts hors de leurs frontières. Grâce à cette énergie j'ai pu faire des concerts dans toute l'Europe.

Aujourd'hui, avec The Angry Cats, j'essaie de coller toujours à la démarche du Do It Yourself et de la contre-culture. C'est par ce biais que j'ai fait les plus belles rencontres de ma vie. J'y ai aussi croisé quelques ignobles crapules, prêtes aux plus répugnantes compromissions pour remplir leur tiroir-caisse, mais elles restent des exceptions. Le DIY est une révolution à mener en permanence aussi envers soi-même.

Les impasses matérielles d'une scène alternative
Viser l'autofinancement de sa musique, tout en essayant de contourner le système marchand, implique d'y consacrer tout le temps et l'énergie nécessaires. C'est pourquoi les organisateurs de concerts ou les labels alternatifs reproduisent, souvent malgré eux, le fait de se servir du maillon le plus faible de la chaîne de production comme variable d'ajustement. Dans le cadre d'une production de concert ou d'un enregistrement par exemple, tous les intervenants issus de l'univers marchand sont payés – location de salle, de sono, achat de boissons, pressage de CD/vinyles, location de studio, impression d'affiches et de tracts, etc. – , mais il est le plus souvent demandé aux artistes de venir jouer bénévolement contre la promesse d'une reconnaissance symbolique. Cela signifie concrètement de payer pour jouer, puisque la pratique de la musique n'échappe pas à des besoins tels que l'achat d'instruments, location de studios de répétition, frais de déplacement, etc.

Dans ces conditions, la pratique militante devient vite un loisir de riche. C'est une des raisons pour laquelle la démarche alternative est particulièrement usante, tant pour les organisateurs que pour les musiciens, qui ne peuvent le plus souvent tout simplement pas l'assumer financièrement très longtemps. Je me trouve dans ce dernier cas. La seule fois de ma vie où j'ai gagné de l'argent avec la musique, c'était au début des années 90 quand durant cinq ans, j'ai chanté dans le métro…

L'alternative demain ?
Même si quelques groupes se créent, la scène alternative actuelle n'est pas aussi active qu'elle a pu l'être il y a une quinzaine d'années. Il faut admettre que le punk-rock, désormais seule musique phare de cette mouvance, attire peu le public des 15/25 ans. Et sans cette dernière génération, il est impossible d'avoir une dynamique ancrée dans son époque. Avec le temps, le punk-rock a perdu une part de son aspect subversif, de sa créativité musicale et de son interaction politique et sociale avec le présent. La scène se sclérose, comme le font toutes les scènes musicales lorsqu'elles n'entretiennent qu'un entre-soi de nostalgiques. Cette scène pourra-t-elle renaître de ses cendres ? Comme presque toujours dans l'histoire des contre-cultures, une génération d'adolescent-e-s viendra sans doute, pleine de bruit et de fureur, comme celles qui l'ont précédée, briser les codes désormais académiques, voire muséifiés, des styles musicaux existants.

Histoire très sommaire de l'alterno

En France, l'un des premiers labels alternatifs a été Skydog, fondé par Marc Zermati, également manager de Bijou à l'époque. Il a d'ailleurs organisé les deux premiers festivals punks en France, en 1976 et 1977, à Mont-de-Marsan, avec des groupes anglais qui deviendront légendaires, comme Eddie & the Hot Rods ou The Damned en passant par Police, Dr Feelgood et The Clash, mais aussi les Français de Little Bob Story, Asphalt Jungle, Shakin'Street ou Marie et les Garçons. Une première vague de groupes français avec Starshooter, Métal Urbain, Stinky Toys, Bulldozer et les Olivensteins, précède la scène alternative des années 1980, qui prendra son essor sous l'impulsion des labels Bondage, animé par Marsu, ou New Rose de Patrick Mathé. De ce foisonnement, on peut citer les groupes les plus connus : Bérurier Noir, la Souris Déglinguée, Lucrate Milk, Ludwig von 88, puis la Mano Negra, Parabellum, Warum Joe, Les Garçons Bouchers, les Négresses Vertes, Les Wampas, Wunderbach ou Washington Dead Cats, etc.

La scène alternative française s'attache également dès le début des années 1980 à faire vivre d'autres styles musicaux que le punk-rock, plus influencés par la new-wave, grâce au label Visa, et les groupes Dazibao, Knikrik, Clair Obscur, Die Bunker et d'autres encore.

Toute l'Europe et les États-Unis connaissent ce mouvement axé sur les mêmes musiques avec des labels comme Crass (Crass), Industrial Records (Throbbing Gristle, Cabaret Voltaire, Clock DVA, Leather Nun), Rough Trade (Stiff Little Fingers, Depeche Mode, The Fall, Cabaret Voltaire) en Grande-Bretagne, Subterranean Records (Dead Kennedys, Butthole Surfers) aux USA, les Disques du Crépuscule en Belgique ou ZickZack Records (X-Mal Deutschland, Einstürzende Neubauten, Mekanik Destrüktiw Komandöh) en Allemagne.

La décennie 1980 a été sans aucun doute l'âge d'or des mouvements alternatifs, avec un véritable réseau international de salles, de radios et de distribution d'albums fonctionnant en autoproduction de façon efficace. Les années qui suivent voient se professionnaliser les structures les mieux organisées, et disparaître les autres.

Mascarades électorales en Algérie

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Alors que les élections se suivent et se ressemblent en Algérie, des voix de plus en plus nombreuses se font entendre, notamment dans des documentaires et des films de fiction, pour dénoncer un système à l'agonie toujours prolongée. Plongée dans la réalité vécue par le peuple algérien, entre résignation et colère.

Le 4 mai 2017, les Algériens ont été appelés à voter afin de renouveler une Assemblée populaire nationale (APN) majoritairement aux mains des partis de l'administration que sont le Front de libération nationale (FLN) – parti unique de 1963 à 1989, année de l'instauration du pluralisme – et le Rassemblement national démocratique (RND) – créé en 1997 et qui bénéficia d'une fraude massive lors des premières législatives consécutives à l'arrêt du processus électoral en 1992.

S'il n'y aura guère de surprise concernant le résultat de cette nouvelle consultation – sauf, peut-être, dans la répartition des sièges entre les sensibilités nationalistes, islamistes, socialistes ou libérales –, le gouvernement a, pour sa part, mené la bataille contre l'abstention [1]. Les imams-fonctionnaires – d'après la Constitution, l'islam est la religion d'État – ont même reçu pour instruction d'appeler les fidèles à voter dans leurs prêches [2]. Car il s'agit pour les tenants du régime de montrer aux observateurs qu'ils peuvent mobiliser la population et se prévaloir, en apparence, d'une légitimité démocratique qui leur fait toutefois défaut depuis des décennies.

De leur côté, les Algériens – en particulier les jeunes urbains – sont extrêmement lucides quant aux règles du jeu et la nature des institutions. Ils le démontrent en s'abstenant massivement à chaque scrutin et en le faisant savoir dans les stades de football ou sur les réseaux sociaux. En réaction, les autorités ont cherché à faire taire les voix qui appelaient au boycott ou qui tournaient en dérision la farce électorale [3]. Le ministre de l'Intérieur a par exemple annoncé l'arrestation d'un individu accusé de « porter atteinte au processus législatif et à la constitution » pour avoir détourné sur Facebook l'affiche officielle de la campagne [4].

À ces atteintes à la liberté d'expression qui n'ont rien de nouveau en Algérie s'ajoutent des signes inquiétants qui attestent de la progression de l'obscurantisme dans le champ politique. En effet, si les vagues d'attentats et de massacres commis par les groupes islamiques armés n'ont plus la même intensité que durant les années 1990, la société semble avoir gagné la paix civile en échange de l'hégémonie idéologique des islamistes.

L'exemple le plus significatif s'est matérialisé cette année avec l'apparition de « candidates sans visage » ou « femmes fantômes » non seulement sur les affiches électorales des partis islamistes, mais aussi chez certaines formations nationalistes ou « démocrates » [5]. Ainsi, la liste de Bordj-Bou-Arreridj du Front des forces socialistes (FFS) – surtout implanté en Kabylie et souvent présenté comme le plus vieux parti d'opposition – a été critiquée pour cette pratique discriminatoire [6].

C'est en ayant en tête tous ces éléments que le film Vote Off – réalisé par Fayçal Hammoum et produit par Yacine Bouaziz (Thala films) – révèle son intérêt pour comprendre le rapport à la politique des jeunes Algériens. Le documentaire a d'ailleurs été tourné lors des élections présidentielles d'avril 2014 auxquelles s'est présenté Abdelaziz Bouteflika, pourtant trop faible pour faire campagne – ce qui ne l'a pas empêché de rempiler pour un quatrième mandat au grand dam d'une opposition atomisée.

Vote Off a bénéficié d'une bien involontaire notoriété médiatique, en septembre 2016, en raison de la censure des autorités algériennes qui ont refusé de lui délivrer une autorisation de projection. En effet, le film comporterait « des contenus portant atteinte au symbole de l'État et à sa souveraineté », selon le ministère de la Culture [7]. Pourtant, loin d'être un brûlot contestataire, le documentaire se contente de donner la parole à des individus qui refusent le pluralisme encadré et tentent, malgré les contraintes, de s'exprimer, de créer, de vivre tout simplement, après avoir grandi dans la guerre civile.

On retrouve dans Vote Off les conséquences des « printemps arabes » qui se sont concrétisées en Algérie à travers l'apparition de nouveaux médias comme la radio Jil FM – à destination des jeunes auditeurs – ou de télévisions privées comme Echorouk TV – venant concurrencer le monopole étatique. Certains débats sur les « lignes rouges » à ne pas dépasser, la déontologie et l'indépendance ont fort heureusement été gardés au montage. La brève existence du mouvement Barakat – opposé au quatrième mandat de Bouteflika – est aussi rappelée par l'intermédiaire de quelques plans filmés dans la rédaction d'El Watan/Weekend.

Le réalisateur a posé sa caméra dans les meetings des partis de l'administration mais aussi chez ceux de l'opposition – comme Ali Benflis – et des partisans du boycott, à Alger ou Blida. C'est dans cette dernière ville que le chef du gouvernement, Abdelmalek Sellal, se lance, devant un portrait géant de Bouteflika, dans une diatribe nationaliste en brandissant le spectre d'une intervention étrangère : « Si la discorde s'installe entre nous, et si l'État algérien est affaibli, on créera une brèche à l'ingérence étrangère. Il n'existe aucune autre analyse. Si on crée des problèmes portant atteinte à la dignité des citoyens, portant atteinte à la force, à la foi des Algériens, dans leur pays avec leurs dirigeants, avec leur peuple, cette fragilité conduira à l'intervention étrangère dans nos affaires. Et ça, on ne l'accepte pas ! »

Pourtant, à côté de séquences retranscrivant la langue de bois des grands commis de l'État, la force de Vote Off réside surtout dans ces séquences où s'expriment avec sincérité le rappeur de Bab-el-Oued ou le petit commerçant de la Mitidja, rappelant ainsi que l'Algérie ne se limite pas à sa capitale, où se manifeste toutefois avec plus de clarté le rejet des scrutins faussés. Ainsi, Vote Off propose une séquence au cours de laquelle échange un groupe de trentenaires algérois autour d'un café-clope. L'un d'eux, contrastant avec la détente ambiante, finit par lancer : « J'ai voté une seule fois dans ma vie pour faire plaisir à ma sœur… C'est le 17 avril, le vote, c'est ça ? Pourquoi je voterais ? Le match est truqué. Tu vois le délire ? Le match est truqué, Bon Dieu. On ne va pas se voiler la face. »

Dans un autre passage, quelque part dans la verdure de la Mitidja, un quadragénaire – qu'on imagine père de famille – s'adresse à la caméra avec une franchise que trahit son agacement : « C'est ton droit de le faire. Donc je vote… Mais je n'attends rien de la politique, il n'y a rien à attendre d'elle. Les politiciens eux-mêmes n'y arrivent pas. Regarde ce qui se passe entre eux. Nous on s'en fout… On veut juste vivre notre vie. Laissez-nous vivre et puis c'est tout... On veut juste avoir les choses dont on a besoin… Ce que l'État m'a donné je le rends. » L'acte de vote, loin d'exprimer une quelconque légitimation du personnel politique, doit davantage être compris, dans ce cas, comme le souci chez certains Algériens de préserver la paix civile et de conserver les quelques acquis arrachés par les luttes populaires ou concédés par un gouvernement soucieux de garantir la paix sociale en échange du statu quo politique.

On peut néanmoins regretter, en dépit de la pluralité des points de vue offerts par le documentaire, la très faible présence des femmes à l'écran – ce qui ne traduit pas la volonté de l'équipe du film mais plutôt les réticences des femmes sollicitées ou les pressions de leur entourage. En revanche, Vote Off constitue indéniablement un excellent support pour saisir les dynamiques à l'œuvre dans l'Algérie contemporaine en donnant à voir ces « simples citoyens », arabophones ou francophones, qui font société. Ce documentaire doit être complété par le visionnage d'autres excellents films comme Dans ma tête un rond-point de Hassen Ferhani sur la jeunesse laborieuse, Contre-pouvoirs de Malek Bensmaïl sur les médias privés ou encore À mon âge, je me cache encore pour fumer de Rayhanna sur la condition des Algériennes dans les années 1990.


[1] Adlène Meddi, « Législatives en Algérie : l'obsession de la participation », Middle East Eye, 12 avril 2017.

[2] Sonya Lies, « Spectre de l'abstention aux législatives : le gouvernement mobilise les imams », Tout sur l'Algérie, 20 avril 2017.

[3] « Algérie : interdit de se moquer des élections législatives ! Et pourtant… », Middle East Eye, 16 avril 2017.

[4] Belkacem Houam/Rachel Hamdi, « Bédoui : la personne ayant porté atteinte à la campagne électorale a été interceptée », Echorouk, 15 avril 2017.

[5] Madjid Makedhi, « Élections législatives du 4 mai : les islamistes en embuscade », El Watan, 18 avril 2017.

[6] « Législatives en Algérie : polémique autour des “candidates sans visage” sur les affiches », Les observateurs/France 24, 20 avril 2017.

[7] Nadia Lamlili, « Algérie : “Vote off”, un documentaire sur la présidentielle de 2014 censuré », Jeune Afrique, 6 septembre 2016.

La fatigue démocratique

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

« On a dit que les émeutiers n'avaient aucun dessein. C'est assez juste : ils ne faisaient que vomir le monde. »
Romain Gary

Ils nous fatiguent, ô qu'est-ce qu'ils nous fatiguent, mais ils ne nous auront pas.
On le sait, la mascarade était en germe dès le départ. C'est avec l'abbé Sieyès – auteur de Qu'est-ce que le Tiers-État ? et panégyriste de la nation (über alles) comme pouvoir constituant – que l'on se prend en pleine gueule la différence entre représentativité et démocratie. La taupe de la Révolution – comme l'appelait Robespierre – l'a assené dans son célèbre discours du 7 septembre 1789 : « Les citoyens qui nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n'ont pas de volonté particulière à imposer. S'ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n'est pas une démocratie (et la France ne saurait l'être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » Brève leçon aux thuriféraires de la paralysie actuelle qui voient – encore – dans les élections un fondement démocratique. De démocratie, il n'y a pas. En tout cas, jamais là où on la nomme.
Autre pantin : « L'état de droit », en phase avancée de putréfaction [1]. Le droit, épave titubante, qui jadis maintenait le Tout en bon ordre, ne sait même plus d'où lui viennent les coups : bim le droit du travail, bam le droit pénal, boum les magistrats vilipendés dès qu'ils touchent aux politiciens véreux et à leurs chiens de garde policiers. Ce que nous avons appris depuis fin 2015 c'est la tranquillité avec laquelle l'ordre juridique a basculé dans un régime d'exception. Une intranquillité, pour nous, qui révèle simplement le fait (pas du tout alternatif !) que l'exception était d'ores et déjà la règle.
Nous avons réappris à nos dépens ce que Walter Benjamin pointait dans ses Thèses sur le concept d'histoire, cinglante mise en garde : « La tradition des opprimés nous enseigne que l'état d'exception dans lequel nous vivons est la règle. Il nous faut en venir à une conception de l'Histoire qui corresponde à cet état. Alors nous aurons devant les yeux notre tâche, qui est de faire advenir le véritable état d'exception : et notre position en face du fascisme en sera renforcée d'autant. »
Comment faire face à la catastrophe en cours, à la montée des fascismes, des racismes, à l'état d'urgence permanent, au gouvernement par ordonnances, à la destruction de nos milieux de vie, à l'extermination des espèces animales ? Questions tellement énormes que l'on en serait presque réduit à attendre l'arrivée du messie, ce que certains ne se privent d'ailleurs pas de faire. La tâche est immense ? Certes. Mais rien ne bougera tant que l'on restera immobiles, en PLS. Une certitude : aujourd'hui ne rien faire est mortifère. Et vomir ne suffit pas.
Ce dossier, truellé en période trouble, s'est goupillé entre espoir et fatigue. Entre héritage communaliste et désillusion électorale. Nous sommes allés chercher des nouvelles de nulle part en espérant qu'un jour, nous aussi, nous saurons briser la flèche du temps.


[1] Sur la fragmentation du droit lire « 50 nuances de bris » dans Maintenant (La Fabrique), le dernier livre du Comité invisible.

Au sommaire du n°154

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

En kiosque !

En une : "Voter Vomir" de Cécile Kiefer.

Un article sera mis en ligne, chaque semaine. Les autres articles seront archivés sur notre site quelques mois plus tard. D'ici-là, tu as tout le temps d'aller saluer ton kiosquier ou de t'abonner...

La gerbe d'or

« Ce qui se passe dans la capitale n'est pas fait pour m'égayer. J'ai un tel dégoût de ce qu'on y applaudit et de toutes les turpitudes qu'on y imprime, que le cœur m'en soulève rien que d'y songer. Est-ce beau le tapage que l'on fait autour des deux ineptes vomissages des sieurs Lacordaire et Guizot ! » (Flaubert, Correspondance, 1861).

Vomir, donc. Question définition, Tonton Larousse nous dit d'abord : « Rejeter par la bouche des aliments non digérés ou un liquide, une sécrétion organique. Ex : Vomir son déjeuner. » Yep, c'est sans doute ce qui est arrivé à beaucoup d'entre nous dimanche 23 avril à 20 heures. Dans mon cas, c'était kebab faisandé et rosé cheapos – royal. Pour notre sémillant secrétaire de rédaction, c'était plus chicos : hareng saur et mojitos. Kif kif, au final, tripes et boyaux unis dans le dégoût.
La seconde proposition du dico est tout aussi raccord avec l'air du temps : « Projeter quelque chose au loin, avec violence ou en masse. Ex : Volcan qui vomit de la lave. » Parfait. À première vue, on penserait certes plus à des pavés, des crachats ou des sagaies. Ceci dit, quelques hectolitres de lave déversés sur l'Élysée, ça aurait de la gueule…
Troisième propale signée Larousse : « Proférer des paroles avec violence. Ex : Vomir des injures. » Alors là, on ne saurait taper plus juste. Pas besoin d'exemples, a priori, tant les poussées de jurons débordent de toute part depuis les résultats du premier tour. À l'heure où est rédigé cet édito, 9h41 du lundi 1er mai, l'auteur de ces lignes s'étouffe quasiment dans les injures diverses et avariées – seule une manif bien agitée pourrait le sauver. Qui vivra verra.
Pour quatrième et ultime définition : « Détester quelque chose, quelqu'un, le rejeter avec dégoût. Ex : Je vomis ce genre de littérature. » Là encore, bingo, en plein dans le mille. On vomit la blondasse xénophobe plus que tout, sûr, au point d'hésiter à se faire de nouveau entourlouper dimanche prochain, à l'heure où blanchira la campagne électorale. Mais on vomit aussi le banquier-technocrate, les présentateurs de BFM, l'état d'urgence perpétuel, etc. Bref, cette période de merde, on la gerbe en chœur, sur tous les tons, dans toutes les couleurs de l'arc-en-ciel : polyphonie du renvoi universel à deux tours.
La situation est donc simple : on nage littéralement dans de peu ragoûtantes sécrétions organiques, marée noire piquetée de brun. Reste à savoir comment en émerger sans s'intoxiquer. À l'image d'une partie de la rédaction, certains opteront pour l'isoloir anti-Pen dimanche prochain, la mort dans l'âme. On ne les juge pas. Voire : on les comprend. Simplement, on leur intime bien humblement de se munir des accessoires prophylactiques adéquats : pince-nez, gants, masques à gaz and co.
Quant à celui ou celle qui occupera l'Élysée prochainement, avec tout l'arsenal du coup d'État permanent dont dispose la moribonde Ve République, le Chien rouge lui conseille gentiment d'enfiler fissa une combinaison ignifugée : on n'est jamais à l'abri d'une éruption volcanique, gros(se).

Dossier : La fatigue démocratique

Photo de Martin Barzilai. {JPEG}

Avons voté. De quelques étincelles en temps mortifères > Un jour d'élection présidentielle, ça se célèbre. En restant dans son pieu, par exemple. Ou bien, encore mieux, en galopant joyeusement dans les rues. À Paris, pour le premier tour de mascarade, ils étaient quelques centaines à avoir opté pour cette seconde option.

Mascarades électorales en Algérie > Alors que les élections se suivent et se ressemblent en Algérie, des voix de plus en plus nombreuses se font entendre, notamment dans des documentaires et des films de fiction, pour dénoncer un système à l'agonie toujours prolongée. Plongée dans la réalité vécue par le peuple algérien, entre résignation et colère.

Un coup de poker électoral ? > Mais quelle mouche a piqué les zapatistes ? Alors qu'ici la France s'abandonne au naufrage universel à deux tours, voilà que l'EZLN a proposé à ses frères et sœurs du Congrès national indigène (CNI) de présenter une candidate aux présidentielles de 2018.

Marignane chemin de croix provençal > Comme un micro-climat : l'extrême droite s'est toujours très bien portée autour de l'étang de Berre. Et particulièrement à Marignane, ville de 34 000 habitants où Marine Le Pen s'est taillé la part du lion au premier tour des présidentielles, raflant 42,5% des suffrages. Dans cette agglomération sans âme et en mal d'identité, les valeurs ultradroitières, la peur de l'autre et l'angoisse du déclin font des ravages. Reportage.

La démocratie sociale à genoux > Vieux rêve solidaire, la Sécu a été pensée par le Conseil national de la Résistance comme un outil censé guider vers plus de démocratie sociale. Après plusieurs contre-réformes et une brutale reprise en main étatique, le réveil ne cesse d'être douloureux.

Bernard Aspe : temps et liberté de la politique > On avait envie de rencontrer Bernard Aspe pour qu'il nous parle des mots et des gestes de la politique en cette période trouble. Le temps pressant, nous n'avons pu le croiser, alors voici une petite introduction à quelques clefs de sa pensée.

Par Rémy Cattelain {JPEG}

Enquêtes et reportages

Référendum turc : Les habits (presque) neufs du président Erdoğan > « Démocrature » ? Dictature ? Nous avons demandé à Étienne Copeaux, historien du nationalisme turc, de nous livrer son analyse sur les résultats contestés du référendum du 16 avril, qui accroissent les pouvoirs du président Erdoğan.

Le jeu démocratique : La résilience kurde > Rompu depuis deux ans à un état d'urgence permanent, le mouvement kurde n'a pas vécu le référendum pour les pleins pouvoirs d'Erdoğan comme une échéance capitale. En dépit d'une représentation politique légale durement réprimée, la résistance civile cherche à remettre en marche des dynamiques nouvelles sans jamais baisser la tête. Reportage à Diyarbakir, principale ville kurde du Sud-Est anatolien.

Catastrophe naturelle : Cuba dans l'œil du cyclone > Le 4 octobre 2016, après avoir dévasté Haïti, l'ouragan Matthew a frappé la pointe orientale de Cuba. Malgré des ravages importants, on n'y déplore aucune victime. Deux mois après, une correspondante de CQFD s'est rendue à Baracoa et dans un village proche. Reportage.

Entretien avec Hanifa Taguelmint : « Surtout, nous avons pris la parole » > Après le dossier « Racisme et violences policières » du CQFD n°153, très axé sur Paris et ses banlieues, nous voulions revenir sur le sujet sous une autre latitude, à Marseille, avec les mots vifs d'Hanifa Taguelmint, participante active de la Marche pour l'égalité de 1983 et proche de deux victimes de meurtres racistes.

Le pinkwashing à l'heure de Tel-Aviv : Mirage gay > Publié aux éditions Libertalia, le livre de Jean Stern est une enquête inédite qui décortique la stratégie marketing de l'État israélien draguant la communauté gay occidentale. Rencontre avec l'auteur, cofondateur de Gai Pied, puis journaliste à Libération et actuel rédacteur en chef de La Chronique d'Amnesty International.

Ma cabane pas au Canada : Carnaval de banlieue, carnaval heureux ! > Il n'y a pas que le carnaval de La Plaine dans la vie. Il y a le carnaval d'Ivry, aussi. Reportage de l'autre côté du périph'.

Aide sociale à l'enfance : La fabrique de la casse > L'Aide sociale à l'enfance (ASE), n'est pas une habituée des projecteurs. Pourtant, certaines affaires en lien avec ce service de l'État ont récemment fait couler beaucoup d'encre. Du récit de l'enfance chaotique des frères Kouachi à celui du musellement des éducateurs, les maux de l'ASE commencent à faire du bruit. À la rencontre de parents et de professionnels, tour d'horizon d'un système qui « déconne à plein tube ».

Et aussi...
Whirlpool > Un buzz et puis on ferme !
Docu de l'Est > Retour à Forbach
Mais qu'est-ce qu'on va faire de la Ve République ?
Media > Un « storytelling » à la Arte Radio