PROJET AUTOBLOG


CQFD, mensuel de critique et d'expérimentation sociales

Site original : CQFD, mensuel de critique et d'expérimentation sociales

⇐ retour index

Mise à jour

Mise à jour de la base de données, veuillez patienter...

Street argh !

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Ça n'a rien d'un scoop : toute contre-culture démarre dans l'insoumission et finit dans la récupération. Pour sa partie émergée, en tout cas. Mais le cas du street art, nouveau hochet des métropoles innovantes et du marché de l'art, interroge tout particulièrement : comment une démarche dont l'essence même est la réappropriation des rues peut-elle à ce point basculer dans le conformisme ?

« Aujourd'hui sur les murs, demain à Drouot ? »

(Inscription au pochoir, Paris 20e, 2017)

Par Elzazimut. {JPEG}

Un cas d'école

« Attends, mais t'as vu Mesnager ? Il a honte de rien ou quoi ? Quand t'acceptes que tes œuvres s'étalent sur des T-shirts vendus aux touristes, c'est que t'as vraiment touché le fond ! » Ça ne ratait jamais. Dès que le sujet de la « récupération » venait sur le tapis, feu l'ami Bilal [1] entrait dans des colères épiques. Celui qui signait ses œuvres murales du nom de Zoo Project ne comprenait pas comment quelqu'un ayant commencé à œuvrer dans la rue par idéal pouvait accepter d'ainsi dévoyer sa démarche. Il en rageait, excédé que certains galvaudent cette liberté artistique qu'il vénérait comme un forcené. Lui n'avait qu'une position, ainsi exposée à un courtisan : « Je peux recouvrir la façade de ta galerie, je vois pas pourquoi j'irais m'enfermer à l'intérieur. »

Cela aurait pu tomber sur quelqu'un d'autre que Mesnager – les cas semblables sont légion. Souvent, lors de nos discussions, le mégalomaniaque JR ou l'iconique Banksy se voyaient eux aussi rhabillés pour les dix prochains hivers. Reste que Mesnager était sa cible favorite, sans doute en raison de la proximité géographique – dans le Nord-Est parisien, les œuvres de Bilal, explosives et politiques, côtoyaient celles de cet artiste qu'il voyait comme parfait symbole d'une dénaturation. Les affres de la cohabitation.

Figure reconnue du street art, Mesnager recouvre depuis les années 1980 les murs de Ménilmontant (et parfois d'ailleurs) de ses « hommes en blanc », silhouettes molles dupliquées à la chaîne. Son œuvre la plus connue ? Une commande de la mairie du 20e à Paris, réalisée en 1995 : « C'est nous les petits gars de Ménilmontant ». Une scène de danse surplombant le quartier de toute son insignifiance enjouée.

Cela fait si longtemps que Mesnager peint les mêmes silhouettes qu'elles sont devenues comme une marque. Pour preuve, cette boutique de Belleville vendant des T-shirts représentant lesdits bonhommes – selon lui, « symboles de lumière, de force et de paix ». Ou encore, le succès de l'artiste dans les salles d'exposition et de vente, des Bains-Douches à Drouot. Pas un grand reniement avec pertes et fracas, mais l'acceptation progressive d'une récupération artistique. À force de rajouter de l'eau dans son vin, il ne reste plus que de la grenadine. Adios la contestation, bonjour la décoration. Pile-poil ce que détestait Bilal : « Je ne suis pas décorateur urbain, et je ne veux surtout pas rendre la ville plus agréable, confiait-il [2]. Considérer la rue comme un simple support, un outil comme les autres, n'a aucun intérêt. […] C'est un peu l'équivalent du développement durable en écologie, de ce ''green washing'' hypocrite n'agissant que sur la forme. »

Tout au long de sa courte vie, Bilal s'est tenu à cette ligne. Une exigence d'intégrité absolue. Elle l'avait finalement poussé à chercher la solution ailleurs, dans le voyage et l'écriture, tant la récupération du street art le débectait.

Depuis qu'il est parti, tout a empiré vitesse grand V.

Vue d'ensemble

En quelques années, ce qui était déjà une scène très médiatisée l'est devenu davantage encore. Au point d'être intronisée par certains comme « l'art majeur du XXIe siècle » [3]. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le déplore, le street art est désormais partout. Il plastronne dans les salles de vente, les galeries chics, les musées, les magazines féminins, les salles de cinoche [4]. Si bankable que des enseignes capitalisent sur son aura. À l'image de Monoprix, qui a lancé fin 2014 une collection « Street Art », enrôlant trois graffeurs pour customiser des produits allant des torchons aux cahiers d'écolier. Misère.

Plus largement, le street art s'est fait outil de choix dans la palette gentrificatrice des grandes métropoles européennes. De Berlin à Barcelone, de Paris à Lisbonne, les œuvres des peintres de rue sont désormais intégrées aux visites touristiques de quartiers en pleine mutation. Elles attirent des touristes jeunes et branchés, qui ne veulent pas se fader les itinéraires convenus. Et elles fournissent une plus-value économique et culturelle bienvenue aux municipalités concernées. Jackpot.

Un phénomène si fulgurant que les grandes métropoles ne sont plus seules à se lancer dans la course au pimpant ravalement de façade. En France, des villes moyennes, comme Grenoble, Ajaccio ou Angers, ont inscrit à leur agenda un festival de street art. Parfaite occasion de ripoliner leur politique culturelle. Les éléments de langage accompagnant ces événements sont partout les mêmes : mise en avant du caractère dynamique de la ville, jeunisme et hiérarchisation des démarches – le street art dans les clous vs l'art « vandale ». Quand la municipalité d'Angers met en avant le festival arTaq (judicieusement rebaptisé arNaq par ses détracteurs), elle mobilise aussi bien l'enthousiasme pipeau des communicants neuneus – « [Le Street-art] suscite l'engouement de tous les publics par sa convivialité, sa fraîcheur, son éclectisme, sa richesse et sa générosité » – que l'injonction à rester dans des clous bien définis – « La création n'a rien à voir avec la détérioration. » [5]

Ridicule aseptisation

Au fond, il s'agit surtout de faire place nette à peu de frais. « C'est cette même mairie qui criminalise le graffiti et l'affichage sauvage depuis des années qui organise ce festival ! », s'étrangle ainsi l'auteur d'un texte [6] consacré au festival de street-art « Perffusion », organisé sur les lyonnaises pentes de la Croix-Rousse. Et d'ajouter : « Tandis que l'on organise ces grands événements ponctuels, spectaculaires et finalement très consensuels [...], on délaisse, on pénalise ou on criminalise toute l'activité culturelle réellement alternative sur Lyon. »

L'idéal pour les municipalités ? Que les agitateurs de bombes se contentent des festivals et des murs autorisés. Un graffeur nantais n'ayant pas renoncé au « vandalisme » raconte ainsi qu'il y a désormais dans sa ville des « petits panneaux indiquant où poser les graffs ». Il continue : « C'est devenu ridicule d'aseptisation. Quand tu dois donner ton nom avant de peindre, ça n'a plus aucun sens. Il n'est d'ailleurs plus question que le message sorte des rails. Une fresque défendant les gens du voyage a ainsi été effacée au lendemain de sa réalisation. »

Côté artistes, ils sont rares à s'offusquer. Comme une matérialisation des paroles de ce groupe de hip-hop, qui a un temps donné le "la" en matière de bombes : « Certains étaient là pour exprimer un cri. D'autres comme moi, juste par appétit. » [7] Pendant que les têtes de gondole s'en mettent plein les fouilles, de Banksy à Space Invader, quelques-uns ruent dans les brancards (à l'image de l'Italien Blu, qui a vandalisé ses propres œuvres dans sa ville natale de Bologne, plutôt que de les voir vassalisées par la mairie [8]). Mais la majorité se contente de recueillir les miettes, de quoi vivre chichement de sa passion sans se poser trop de questions. C'est en tout cas ce qui se passe sur les pentes du Panier, à Marseille.

Par la lorgnette du Panier

Place Père-Pierre-Saisse, en plein cœur du Panier, dans le 2e arrondissement. Le petit train bleu et blanc aux allures de chenille clinquante s'arrête lentement. Une quinzaine de touristes en émergent, patauds, rouges de canicule. Comme aimantés, ils se dirigent vers une grande fresque colorée. Sans vraiment la regarder, ils dégainent smartphones et tablettes. Mitraillage. Puis ils repartent, leurs trésors dûment enregistrés, prêts à garnir leurs comptes Instagram avec les commentaires de rigueur – so Marseille !

L'œuvre très colorée qui suscite ainsi leur fugace enthousiasme s'intitule « Le Pêcheur de sardine et le Vieux-Port » – deux poncifs éculés du folklore marseillais. Pour créateurs, un duo d'artistes du coin, omniprésents sur les murs du quartier. L'un est un graffeur originaire du Brésil, où il mena un temps une carrière de styliste, un certain Nhobi. L'autre agit sous le pseudonyme de Seek 313. Tous deux sont des habitués d'un petit concept-store situé à quelques encablures : UndArtGround.

Pour qui déboule d'humeur critique, les abords ne trompent pas. Le coin grouille de ces indices qui signalent les coins ultragentrifiés : un café-librairie chicos, un comptoir aux huiles typé hipster, une galerie d'art, des échoppes vendant du savon au prix de la coke, etc. Plus belle la vie d'entrepreneurs touristiques.

« Village Potemkine »

C'est au 21, rue des Repenties, à deux pas de la place de Lenche, que s'est installé UndArtground. Inauguré en 2012 avec pour slogan « L'art accessible à tous », le lieu met en avant de petites œuvres originales de graffeurs ou street artistes à prix raisonnable et propose des produits (plus ou moins) dérivés : T-shirts, livres sur l'histoire du graffiti, babioles diverses. L'endroit n'adopte certes pas l'esthétique pour débilos des pièges à touristes qui l'entourent. Mais nombre de visuels semblent avoir été conçus pour les visiteurs avides de folklore made in Massilia : pastis, gabians, joueurs de cartes à la Pagnol et Bonne Mère se taillent la part du lion. Le client est roi. Aujourd'hui, c'est calme. Quelques touristes, deux ou trois gars du coin. De quoi buller sur le banc posé devant l'entrée, sous une fresque réalisée par Nhobi, l'amateur de sardines susmentionné. Quand je débarque, c'est en tout cas ce que font le graffeur Seek 313 et Laurent, l'un des gérants du lieu. Ils se montrent ouverts, intéressés par mes questions. Eux l'affirment, ils sont d'abord des passionnés d'art urbain, non des vampires culturels. Mais ils ont bien conscience d'avoir le cul entre deux chaises. Déjà largement ripoliné, le quartier a pris une tournure encore plus artificielle depuis la grande messe de Marseille-Provence 2013 et l'intronisation du tout proche Musée des civilisations et de la Méditerranée (Mucem). Au fond, les deux compères savent bien qu'ils font partie de l'équation. Impossible de le nier, l'objet de leur passion est ici affadi : « Dans ce village Potemkine qu'est devenu le Panier, il n'y a plus vraiment d'œuvre détonante, reconnaît Laurent. Tout le monde a fini par tomber dans une forme d'autocensure. »

Il n'a pas tort. Au fil des rues qui sillonnent cet étrange quartier, mélange de Marseille antique et de Disneyland, les créations décorent, mais n'interpellent pas. Il y a des graffs discrets, des fresques colorées représentant des fumeurs de joints, les félins jaunes et rigolards de M. Chat et même une petite œuvre en mosaïques du désormais très coté Space Invader. Les thématiques ? Innocentes. Des poussins, des mouettes, des fleurs, un serpent qui se mord la queue, des rappels de l'identité marseillaise à base de « Putain kong ! » [9]. Bref, de l'artificiel, du hors-sol.

« Faire du cash »

Les deux amis refusent pourtant de tomber dans le « c'était mieux avant ». Et rappellent que les époques précédentes n'avaient rien d'idylliques. « J'ai vécu ici dans les années 1980, développe Seek 313. C'était un désert culturel, la misère régnait. Les rues étaient remplies de mecs qui se fixaient à l'héroïne. C'est quelque chose qu'on ne voit plus aujourd'hui. »

Seek 313 est un passionné, qui connaît par cœur l'histoire du graff, des débuts new-yorkais aux évolutions récentes. Il a posé en vandale son blase dans d'innombrables endroits et continue de le faire. Il gagne aussi un peu d'argent grâce à des ateliers, des commandes, des petits boulots picturaux. Rien de déshonorant. Reste que certaines de ses déclarations surprennent. « Tu peux dessiner une fresque en étant payé par Coca sans pour autant vendre ton âme au diable », assène-t-il par exemple. Une déclaration qui fait écho à celle de MissTic, figure dévoyée du street art s'adressant à des étudiants de Sciences-po : « Avoir un MissTic sur un sac à main, est-ce différent que d'avoir un slogan Coca-Cola ? Je n'ai aucun scrupule à faire des produits dérivés. »

Eux n'en sont pas là. Mais ils semblent accepter bon gré mal gré une récupération mesurée. D'accord pour vendre des gadgets aux touristes. Ou pour monnayer leur art en galerie. Et quand je leur parle de Bilal et de son impitoyable jusqu'au-boutisme, ils n'adhèrent pas vraiment : « Ça ne me choque pas que Mesnager fasse du blé, rétorque Seek 313. Il est là depuis tellement longtemps qu'il a bien mérité d'en profiter. » Le même s'empresse pourtant de dénoncer les pratiques de la nouvelle génération : « Certains essayent de faire du cash avec le street art dès leur sortie des Beaux-Arts, parce que c'est à la mode. Je trouve ça lamentable. »

Un discours à deux vitesses, dissociant bonne et mauvaise récupération. Les anciens, qui ont connu les temps héroïques, auraient le droit. Mais pour les nouveaux, c'est niet. Chasse gardée.

Street art tour

11h30 au Bar des Treize Coins, institution du Panier et l'un des troquets préférés de Fabio Montale dans les romans de Jean-Claude Izzo. En face, une énième boutique pour touristes, qui détaille ainsi ses spécialités : « Goodies, objets insolites, art contemporain ». Bah tiens. Asha débarque à la bourre. Il vient juste d'émerger, la soirée a été arrosée. Mais il serre les dents, se montrant aussi affable que bavard. Asha est le créateur et l'animateur des « street art tours » organisés dans le Panier. Des excursions à la découverte des œuvres disséminées sur les murs, ainsi décrites dans le prospectus vantant son activité : « Accompagné d'un street artiste local, venez découvrir le quartier [...] au gré des différentes fresques murales qui s'y cachent. »

Sur le papier, typiquement le genre de démarche qui ancre le street art dans une dimension artificielle. Mais tout n'est pas si simple. Asha admet que son activité de guide porte son lot de paradoxes. Mais en nuance la portée néfaste : « Lors de la visite, je défends autant le graffiti vandale que le street art. Et je laisse libre cours à mon côté anar : je parle de gentrification, des problèmes liés aux locations Airbnb, de l'augmentation des loyers ou du fait que la manne touristique est confisquée par des gens extérieurs. » Passionné de graff, il estime préférable que ce soit un véritable acteur de la scène qui se charge de présenter les œuvres. À l'en croire, sa visite guidée serait d'ailleurs peu fréquentée par les touristes, mais plutôt par des locaux, des passionnés ou des écoles des environs. Jusqu'à des visiteurs plus inattendus : « J'ai récemment fait la visite pour un club de seniors, une trentaine de papys et mamies. C'était très agréable. »

Sus au petit train !

Malgré les avancées du barnum touristique, Asha définit toujours le quartier par son essence rebelle : « Le Panier n'a jamais été lisse, soumis. Il reste incontrôlable, avec une certaine forme d'entraide. Tout le monde est en galère, donc tout le monde se soutient. » Un équilibre précaire, reconnaît-il. Et qui risque bien de ne pas tourner à l'avantage des habitants : « Quand les croisières Costa Gogol débarquent, tu comprends qu'il y a un problème. T'as soixante beaufs qui se baladent, parfois franchement irrespectueux. Que certains se prennent des seaux d'eau ou des tartes dans la gueule me semble franchement normal. C'est d'ailleurs en réaction à ce type d'attitude qu'avait été organisée l'attaque du petit train en 1994. »

Ah, la fameuse attaque du petit train ! Un jalon de l'histoire du Panier, joyeuse réminiscence de Far West, avec jet d'œufs et de farine sur des touristes horrifiés. Il s'agissait d'une initiative de l'artiste Marc Boucherot pour lutter contre le « processus de folklorisation » orchestré par la mairie. À la manœuvre, des minots du quartier, ravis d'ainsi se défouler. Une réussite. Asha en parle avec respect, voire une pointe de nostalgie. Au point d'envisager une position plus radicale, moins passive. « On s'est posé la question d'effacer certaines œuvres, comme Blu l'a fait à Bologne, lâche-t-il. Parce qu'on sait bien qu'on fait partie du phénomène de gentrification – ça nous préoccupe. On a d'ailleurs pour projet de poser une fresque représentant l'attaque du petit train. »

La boucle serait bouclée. Et les touristes pourraient mitrailler à l'envi ce symbole d'un passé moins chloroformé.


[1] Artiste et vandale de génie, assassiné en 2014 à Détroit.

[2] Voir l'article publié par votre serviteur dans le n°16 du défunt journal Article11, « Pourquoi j'irais m'enfermer ? » (disponible sur le Net). Voir également ce site récemment mis en ligne .

[3] Expression utilisée par Christophe Génin dans son ouvrage Le Street art au tournant (Les Impressions Nouvelles Éditions, 2013).

[4] Le très malin film de Banksy, Faîtes le mur, a beaucoup contribué à la diffusion à grande échelle du street art.

[5] Exemple développé plus en détail dans un texte publié sur Indymédia Nantes en 2010 : « [Angers] arNaq & aTarchie ».

[6] « Faut-il lâcher les bombes ? », 2010, anonyme.

[7] NTM, « Paris sous les bombes ».

[8] Son message : « À Bologne, il n'y a plus de Blu, et il n'y en aura plus tant que les magnats spéculent sur l'art de la rue. »

[9] Beau jeu de mots, le visuel représentant King-Kong à l'assaut de la ville.

De quoi Amazon est-il le nom ?

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Une série de grèves et d'enquêtes journalistiques [1] ont dévoilé le monde industriel qui se cache derrière le site Internet d'Amazon. Mais depuis peu, la critique du e-mastodonte s'est enrichie d'une dénonciation de ce qu'il produit : des entrepôts immenses dans lesquels des ouvriers s'échinent à manutentionner des colis commandés depuis un fauteuil de salon.

Le travail quotidien « en Amazonie » passe dans un premier temps par le maniement d'une novlangue à laquelle les ouvriers s'acclimatent plus ou moins. Brigitte et Catherine [2], interrogées dans le cadre d'une recherche universitaire, sont conscientes du ridicule de ce vocabulaire une fois sorti de son lieu d'incubation. Ces « associates » du groupe travaillent ainsi dans un « centre d'accomplissement » – un vocabulaire de la collectivité et de l'émancipation tout autant destiné aux clients qu'aux ouvrières, encouragées à s'identifier à l'entreprise. En tant que « pickers », elles ne sont pas soumises à des cadences industrielles, mais elles « stow To stow : ranger. » les produits au rythme de « challenges », encadrées par des « leaders ». Elles sont régulièrement convoquées avec leurs collègues pour des « all ens' », franglais désignant un « tous ensemble » reconstitué. Lors de ces grands-messes managériales, on leur rappelle avec insistance que l'entreprise « ne pourrait pas fonctionner sans [elles] », sans jamais répondre à leurs questions sur l'organisation du travail.

Le travail des « pickers » consiste à sillonner les immenses allées de marchandises et à prélever les commandes : 25 kilomètres de marche à la journée. Une fois le code-barres du produit flashé, l'écran tactile de leur scanner géolocalisé affiche le numéro de la case à trouver pour y déposer l'objet et, ô joie du logiciel chronométreur, le décompte des secondes qu'il reste pour accomplir la tâche. La traçabilité des colis, toujours présentée comme un gage de qualité, instaure un contrôle permanent du travail et une mesure en temps réel de la productivité individuelle. Brigitte confirme : « Ils savent tout avec les fameux scanners », et rappelle une phrase rituelle de ses supérieurs : « Dis-donc, tu ne te serais pas arrêtée en route ? »

JPEG Catherine a « l'impression d'être à l'école » quand ses chefs voudraient lui apprendre, après avoir analysé chacun de ses gestes sur bandes vidéo, comment réaliser un mouvement qu'elle effectue pourtant plusieurs centaines de fois par jour. Elle n'est pas « pickeuse » mais « packeuse », c'est-à-dire qu'elle emballe les produits à la chaîne. C'est Pôle Emploi qui l'a mise sur la piste d'Amazon en lui proposant de passer la sélection consistant à répondre à des tests de logique et à des évaluations comportementales. Après deux ans et demi sous contrat intérimaire, elle a accepté le CDI qu'on lui proposait : « À 53 ans, je ne voyais pas trop comment faire autrement pour pousser jusqu'à la retraite. » Gourmand en main-d'œuvre, le distributeur s'implante en priorité dans ce que l'on nomme cyniquement des « bassins d'emplois sinistrés », c'est-à-dire où les chômeurs sont moins regardants et les aides publiques plus généreuses. Pour l'implantation du site de Chalon-sur-Saône, le conseil régional de Bourgogne a versé 1,25 millions d'euros pour l'année 2012, soit 3 400 euros par CDI. Le prix à payer pour « effacer la brûlure des 3 000 emplois disparus » avec la fermeture de l'usine Kodak, selon un certain Arnaud Montebourg, ancien député local.

L'arbre qui cache la forêt

Amazon a tout de la cible idéale. Dirigé par Jeff Bezos, cinquième fortune mondiale, le géant étasunien dont le siège européen est basé au Luxembourg joue à cache-cache avec l'impôt sur les sociétés, tout comme ses comparses de la team GAFA [3]. Les responsables politiques restent prudents avec le monstre aux œufs d'or d'Internet, comme l'ancienne ministre déléguée à l'économie numérique Fleur Pellerin l'avouait : « Une collectivité locale qui se voit proposer la création de 1 000 emplois ne peut pas balayer cette offre d'un revers de la main. La question qui se pose est celle du comportement de cette entreprise par rapport à son environnement économique et fiscal. Mais c'est un autre sujet [4]. » Et puis le distributeur s'est attaqué en premier lieu à un produit hautement symbolique, le livre, déclenchant la foudre des amateurs de bonnes feuilles et des défenseurs plus ou moins fréquentables d'une certaine exception française. Il s'est ensuite branché sur le secteur de l'habillement, a testé la vente de nourriture pour animaux, et propose désormais aux citadins des courses alimentaires à domicile en moins d'une heure [5]. Aux États-Unis, « Amazon Home Services » propose même de vous livrer… des travailleurs domestiques ! Une course à l'hégémonie comme mode de développement qui a de quoi effrayer [6].

Mais une bonne partie de ce qui est dénoncé dans les entrepôts Amazon (les exigences physiques, les gestes répétitifs et le contrôle du travail) se retrouve ailleurs dans le secteur de la logistique, ce domaine de l'économie dont la fonction est de déplacer les marchandises qui ont la fâcheuse tendance de ne jamais se trouver au bon endroit. La distance croissante entre lieux de production et de vente, la concentration des gros distributeurs regroupant leurs achats et le recours à la sous-traitance ont dopé l'émergence des plateformes logistiques, ces cubes de tôle ondulée en bordure d'autoroute. En France, 15% des ouvriers travaillent aujourd'hui dans ce secteur, sur des tâches, des horaires et dans des environnements pénibles, et ce quel que soit le produit manutentionné. Dans la grande distribution alimentaire, par exemple, pas d'écran tactile pour les ouvriers, mais des casques audio et une voix numérique pour les guider. Et il n'est pas un seul éditeur, si engagé soit-il, qui ne décharge ses livres dans ces entrepôts, du moment qu'il entre dans le circuit commercial en déléguant sa logistique à des distributeurs.

Les méthodes appliquées chez Amazon ont cependant quelques particularités intrinsèques. On s'y déguise pour Halloween, et des magiciens s'invitent parfois dans la salle de pause, quand ce ne sont pas des basketteurs professionnels qui font le show en plein espace de travail. On distribue des « smileys » aux employés du mois et des bons d'achat aux plus méritants. Ces pratiques d'encadrement, consistant à enrober la coercition d'un voile ludique, sont rarement poussées à ce niveau-là en France. Dans les « zones logistiques [7] », les intérimaires qui naviguent d'un cube à un autre sont toutefois unanimes : Amazon n'est rien de moins qu'une « boîte de cinglés », une « maison de fous ». Le problème, c'est que les entrepôts d'à côté ne sont guère mieux. L'un est réputé pour les risques d'accidents – le secteur logistique bataille avec le BTP en tête des classements sur les accidents et maladies du travail –, dans un autre, on se méfie du poids des charges – plus de 10 tonnes soulevées quotidiennement dans les fruits et légumes –, quand ce n'est pas tout simplement la faiblesse du salaire qui pose problème, avec des heures supplémentaires et des primes de productivité comptabilisées de façon très aléatoire.

Logistique en mouvement

Les luttes qui émergent de ce contexte suivent un parcours sinueux. Aux États-Unis, le groupe Amazon est réputé pour sa virulence antisyndicale, au même titre que son proche cousin Wall-Mart, leader mondial de la grande distribution. En France, malgré la pression judiciaire constamment exercée sur les syndicalistes et les tentatives de lancement d'un syndicat maison, la CAT [8], ou de groupes Facebook anti-CGT, les grèves et débrayages se sont multipliés ces dernières années. Les revendications traversent parfois les frontières, comme lors des mouvements de 2014 et 2015 associant la CGT au syndicat allemand Verdi et à Solidarnosc en Pologne. Des aménagements ont été obtenus sur les temps de pause, les rythmes de travail et la contractualisation des précaires.

Le mouvement contre la Loi Travail a donné un nouveau souffle aux contestations amazoniennes. Les quatre plateformes du groupe (Orléans, Montélimar, Chalon-sur-Saône et Douai) ont toutes connu au moins un jour de grève pour des revendications mêlant enjeux locaux et nationaux. À Montélimar, les militants de Nuit Debout locaux, mais aussi du Teil et de Valence sont venus prêter main forte sur un piquet qui a tenu sept jours, empêchant toute entrée et sortie de camions [9]. De nouveaux fronts de lutte se sont également ouverts avec le blocage d'entrepôts de la grande distribution ou de ronds-points d'accès à des zones logistiques par des collectifs réunissant syndicats, AG interprofessionnelles et nuit-deboutistes, comme le 23 juin à Bussy Saint-Georges en région parisienne. Puisqu'on produit de moins en moins par chez nous, ces nœuds de circulation des marchandises sont devenus stratégiques pour des combats dont les enjeux dépassent l'horizon triste d'Amazon.

Ces offensives permettent également de contrer les arguments délétères de ceux qui voudraient préserver le monde de l'édition en le rendant aussi « efficient » que ses avatars industriels [10]. Le monstre du e-commerce est déjà paré à la riposte, et soigne méticuleusement sa communication sur tout ce qui touche à l'humain au travail. En rachetant à grands renforts de publicité l'entreprise Kiva, spécialisée dans la robotique pour entrepôt, Jeff Bezos cherche avant tout à renouveler l'illusion de la fluidité sans effort, celle d'un monde industriel sans ouvriers. Mais pour le moment, les robots préparateurs de commande qui travaillent tout sourire sur les vidéos promotionnelles servent surtout à faire oublier la grise mine des 50 000 salariés du groupe.


[1] Notamment l'enquête de Jean-Baptiste Malet, En Amazonie. Infiltré dans « le meilleur des mondes », Paris, Fayard, 2013.

[2] Les prénoms ont été modifiés, Amazon n'étant pas commode avec les salariés bavards.

[3] Acronyme désignant les héros de la croissance – et de la précarité – moderne Google, Apple, Facebook et Amazon.

[4] Challenges.fr, 27/11/2012, « Fleur Pellerin prudente sur les aides publiques accordées à Amazon en Bourgogne ».

[5] Le service « Amazon Prime Now » vient d'ouvrir à Paris, apparemment sans que la mairie n'ait été informée.

[6] Cédant à une coutume toute patronale, Jeff Bezos a par ailleurs racheté le Washington Post en 2013.

[7] Sur ces espaces de concentration d'entrepôt, voir le reportage sur « Delta 3 » dans La Brique n°45.

[8] Confédération autonome du travail, créée en 1947 sur fond d'anticommunisme.

[9] Un livret photo en est ressorti : Amazon(es), portrait de femmes en insurrection, par Christine Illana La Scornet, Marie Delabre Éditions.

[10] Dans Libération du 16/07/2014, le sociologue Vincent Chabault propose à la librairie indépendante de « cumuler ses atouts traditionnels aux innovations les plus efficaces du commerce de détail ».

Les vagues comme des barbelés

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Depuis février 2016, l'Aquarius sillonne les eaux internationales au large de la Libye pour porter secours aux migrants qui tentent la traversée vers l'Europe. L'une des routes les plus meurtrières au monde : plus de deux mille personnes s'y sont déjà noyées en 2017. Affrété par SOS-Méditerranée, L'Aquarius est l'un des huit bateaux de secours présents sur la zone – le seul à y patrouiller toute l'année. CQFD a pu embarquer à son bord pendant une dizaine de jours.

Al'Est, les premières lueurs se font plus précises. Il est 5h30. Depuis la passerelle, Basile scrute l'horizon aux jumelles depuis une bonne heure déjà. En vain. L'Aquarius est de retour dans la SAR zone [1] après douze jours de cale sèche. Tout le monde est tendu. Pour un peu, on se sentirait coupables d'avoir été absents. Quelque part devant, un point noir dans la nuit noire attend peut-être désespérément du secours. Un canot pneumatique gris, sans lumière, invisible pour les radars à moins de cinq miles, avec à son bord des centaines de personnes, sans eau, et de plus en plus souvent sans moteur. La mer est mauvaise, le vent souffle du nord. « Il ne se passera rien aujourd'hui, estime Andreas, le second. Les canots ne peuvent pas quitter la côte par ce temps, ils n'arrivent pas à franchir les premières vagues. »

Photo de Suzanne Friedel / SOS Méditerrannée {JPEG}

« Pas rester les bras croisés »

Bénévole de SOS-Méditerranée, Basile poursuit tout de même sa veille, bientôt relayé par James, puis Svenja. Et ainsi de suite, toutes les deux heures, jusqu'à la nuit. « Ce qui était encore vrai l'année dernière l'est de moins en moins, explique Alain, solide Martiniquais ayant déjà une dizaine de rotations derrière lui. Avant, les trafiquants attendaient que la mer soit belle pour lancer les bateaux. Et certains passagers étaient équipés de gilets de sauvetage. Aujourd'hui, des pneumatiques achetés 130 € sur Alibaba [2] ont remplacé les barques de pêche. Et ils prennent la mer même par mauvais temps. Ceux qui ne veulent pas monter sont flingués dans les broussailles sur la plage. Les passeurs disent aux autres : “L'Italie, c'est tout droit, vous y serez dans trois heures !” Les moteurs pourris calent souvent au bout de quelques heures, faute de carburant. Ou alors, d'autres truands viennent voler le moteur et laissent les migrants à la dérive. »

Pour la dizaine de bénévoles de SOS-Méditerranée, la journée se passe en exercices de sauvetage : il faut roder les nouveaux [3], leur faire acquérir des automatismes. Ce ne sont pas des novices, la plupart ont déjà une expérience de marin, mais ce travail est particulier. Face à des gens paniqués et à leurs propres émotions, ils doivent savoir réagir, calmer, rassurer. « Je me souviendrai toujours de mon premier sauvetage, raconte Stéphane Broc'h. J'ai pris une grosse claque. » Ce Breton un brin taciturne coordonne les secours sur l'eau. Il est la première main que saisit le naufragé. Il y a plusieurs mois déjà qu'il a quitté son boulot de mécanicien de marine dans le Pacifique pour s'engager avec SOS. « Je ne pouvais pas rester les bras croisés, j'avais besoin d'agir, pour dormir en paix, pouvoir me regarder dans une glace. J'avais les compétences, donc je suis venu. » Plus tard dans l'après-midi, c'est l'équipe de Médecins sans frontières (MSF) qui assurera la formation aux premiers secours, expliquant comment prendre en charge à bord les réfugiés et à quels symptômes porter attention.

Ce qui les hante

Midi, le lendemain. Depuis la passerelle, Alexander Moroz, le capitaine biélorusse, prévient : il vient de recevoir un appel du MRCC [4]. Un canot est en perdition à cinq heures de navigation à l'est. L'Aquarius est le bateau de sauvetage le plus proche, il faut y aller. La tension monte – arriverons-nous à temps ? Puis elle retombe un peu : un cargo turc est à proximité, il va recueillir les naufragés, qui seront ensuite transférés sur notre navire.

Il fait nuit quand le transbordement commence. Pendant deux heures, le zodiac de sauvetage multiplie les allers-retours d'un bateau à l'autre, transportant quinze personnes à chaque fois. Hagards, les premiers rescapés posent un pied hésitant sur le pont, hissés par les bras et les sourires de Charly et Christina : « Bienvenue, mon frère, Welcome, Salam aleikoum. » Une seule femme, enceinte, au milieu de 117 hommes. Maliens pour la plupart, mais aussi Ghanéens, Gambiens, Sénégalais : presque toute l'Afrique de l'Ouest est représentée. Tous sont pieds nus, certains même torse nu. Leurs habits empestent le gasoil, la merde, la sueur et la peur. On les fait se déshabiller, se laver, se changer. Tous reçoivent le même kit : des habits propres, une couverture, de l'eau et des biscuits hypercaloriques. Le médecin repère les blessés, organise les premiers soins. Certains s'effondrent de fatigue, d'autres tremblent sur leurs deux jambes. Peu à peu, les visages se détendent. Ce n'est qu'au bout de quelques heures qu'ils commencent à raconter. La peur lors de la traversée, celle de se noyer sur cet esquif surchargé. Mais ce n'est pas elle qui tire les visages, creuse les orbites. Non, ce qui les hante, c'est la Libye.

« Vendu comme une chèvre »

Bouba, un Gambien costaud d'une trentaine d'années, bonnet en laine vissé sur la tête et sourire inoxydable, se lance : « Je suis venu en Libye pour travailler. Je pensais pouvoir y trouver un futur, mais c'était une mauvaise idée. J'y suis resté un an. C'est court, un an, mais là-bas ça m'a semblé très long : la vie était très difficile. » Le sourire s'efface. « J'ai été kidnappé dès mon arrivée à Sabha [5]. Le passeur libyen rencontré à Agadès m'avait vendu à une bande de Beni Wali [6]. Ils m'ont enfermé avec plusieurs centaines de personnes, hommes et femmes, jeunes et vieux. Je ne sais pas si c'était une prison officielle, il y avait des prisonniers avec des papiers en règle, permis de travail et tout. On ne m'a donné aucune explication. »

Le récit se fait difficile, Bouba a du mal à déglutir : « Leur seule motivation, c'est l'argent. Ils te prennent tout ce que tu as, ils te mettent même à poil pour vérifier que tu ne caches rien. Ensuite, ils te demandent d'appeler ta famille pour qu'elle envoie de l'argent. Si tu n'en as pas, ils te frappent. Si tu en as, ils te frappent aussi, pour que les tiens entendent tes cris au téléphone. Moi, je suis seul, je n'ai personne, alors j'ai dû travailler en esclave. Ils voulaient 3 500 dollars pour ma liberté ! Et puis, un jour, ils m'ont laissé partir, sans que je sache pourquoi. »

Omar, jeune Sénégalais de 19 ans, raconte une histoire semblable : « Je voulais aller en Europe, mais ils m'ont vendu. Comme une chèvre ! J'ai retrouvé la liberté contre de l'argent, mais j'ai été de nouveau capturé quelques jours plus tard. Ils me frappaient tous les jours, ne me donnaient pas à manger et m'ont obligé à appeler ma famille. Et même après le versement d'une rançon, ils ne m'ont pas libéré. Une nuit, j'ai gâté la porte et j'ai fui. »

Détention effroyable

Les histoires se suivent et se ressemblent, avec plus ou moins de violence, plus ou moins de chance. Beaucoup arborent de vilaines cicatrices, causées par des menottes trop serrées aux poignets et aux chevilles. Certains souffrent de plaies infectées et de brûlures, d'autres de maladies de peau contractées dans la promiscuité des centres de détention. Près de la moitié d'entre eux n'avait aucune intention de passer en Europe au départ, mais ils n'ont eu d'autre choix que d'embarquer pour fuir le chaos libyen et sauver leur peau.

D'après MSF, il existe 42 centres de détention officiels en Libye, où sont enfermés les immigrés clandestins. L'ONG n'a accès qu'à huit d'entre eux. « Il n'y a pas de registres d'entrée ni de sortie, raconte une chargée de mission de MSF en Libye [7], en visite sur le bateau. On ne peut pas effectuer de véritable suivi. Un matin, tu te pointes, et il manque 300 personnes par rapport à la veille... Impossible de savoir ce qu'elles sont devenues, si elles ont été tuées, libérées, transférées dans un autre centre ou mises dans des bateaux. Les prisonniers ne se plaignent pas, pour ne pas être battus, mais les conditions de détention sont effroyables. » Elle explique aussi que personne ne sait combien de prisons clandestines viennent s'ajouter aux 42 officielles.

Enroulés dans leurs couvertures, les réfugiés dorment en sécurité pour la première fois depuis longtemps. Toute la nuit, des bénévoles veillent, discutent avec ceux qui n'ont pas trouvé le sommeil, posent une main bienveillante sur une épaule, offrent un sourire. Demain matin, les réfugiés seront transférés sur le bateau d'une autre ONG qui rentre en Italie.

Ibrahim, 40 kilos

L'Aquarius a repris sa veille à l'ouest de Tripoli, dans les eaux internationales. La majorité des départs se fait depuis cette portion de côte, au large de Sabratha. Cette fois, la radio crachote un appel, mentionnant trois embarcations. Un autre navire est déjà sur place, mais il a besoin de renforts.

Sur place, une embarcation manque à l'appel. Les passagers des autres bateaux expliquent que son moteur est tombé en panne et qu'ils l'ont perdue de vue. Ont-ils fait demi-tour, se sont-ils noyés, dérivent-ils encore ? Comment savoir ? Il faut se concentrer sur ceux qui sont là, entassés dans un bateau en bois et un canot pneumatique à moitié dégonflé. La ronde des canots de sauvetage reprend. Cette fois, il y a des femmes, des enfants, un bébé d'un mois. Pakistanais, Bengalis, Éthiopiens, Soudanais, Marocains... Beaucoup de mineurs non accompagnés. En tout, 266 personnes. Et Ibrahim.

Quand il monte à bord, le silence se fait. Il est grand, pas loin de deux mètres. Et d'une maigreur irréelle, à peine 40 kilos. On dirait qu'il sort d'un camp de concentration. Il a de la fièvre, peut à peine marcher, parle dans un souffle. Le médecin Craig Spencer l'emmène dans la clinique. Il nous apprendra plus tard que le jeune homme est gambien, qu'il a seize ans, et souffre d'une septicémie. Il est en train de mourir de faim. Détenu pendant sept mois dans une prison clandestine de Sabratha, il est tombé malade après avoir dû cohabiter une semaine avec le cadavre en décomposition d'un compagnon d'infortune. À deux reprises, il a payé pour monter dans un canot. Deux échecs. La troisième, c'est le trafiquant lui-même, voyant qu'il allait mourir, qui l'a jeté dans la barque que l'Aquarius vient de secourir.

« J'ai gagné une femme »

À bord, les femmes sont regroupées dans le Shelter [8]. Elles peuvent sortir sur le pont, mais aucun homme n'a le droit d'entrer dans leur refuge. C'est le royaume d'Alice, la sage-femme. Comme souvent, la majeure partie de ces femmes sont nigérianes, destinées aux réseaux de prostitution européens. Parfois, la « madame » [9] voyage avec elles. Certaines savent ce qui les attend, d'autres croyaient qu'elles seraient coiffeuses ou stylistes en Italie. Aucune n'a plus de vingt-cinq ans.

Ce qui arrive aux femmes africaines en Libye, c'est Koubra, une Togolaise voyageant avec son mari, qui le raconte : « Il suffit qu'un Libyen te repère dans la rue, qu'il t'attrape, te mette dans sa voiture, puis te ramène chez lui et t'enferme. Il appelle alors ses copains et leur dit : “J'ai gagné une femme.” Que tu sois enceinte ou non, seule ou avec ton enfant dans le dos, ils s'en moquent. Ils viennent à cinq ou six, te menacent avec un fusil, puis te violent un à un. Quand ils ont fini, ils te demandent d'appeler ton mari pour qu'il paye la rançon. S'il manque quelques dinars ou que le mari n'est pas à l'heure, ils te gardent encore. » Elle décrit un enfer sur terre. « Tu ne peux te fier à personne. Certains chauffeurs de taxi t'obligent à les sucer, puis t'abandonnent dans la rue. Et les Libyennes ne se comportent pas mieux. J'ai travaillé pour une mère de famille qui, après m'avoir payé ce qu'elle me devait, a envoyé son fils me couper la route. Il m'a tout repris. » Après ce qu'elle a vécu, comment demander à Koubra de faire dans la nuance ? « Un bon Libyen, ça n'existe pas. Un bon Libyen, c'est celui qui te laisse la vie sauve, qui se contente de te torturer. »

Souffler, enfin

L'Aquarius a reçu l'ordre de déposer ses naufragés à Pozzalo, en Sicile. Deux jours de navigation, avec seulement 267 réfugiés à bord – aberrant en termes de coût, mais c'est le MRCC qui décide. L'Italie veut garder la main sur la gestion de cette vague ininterrompue de réfugiés.

Sur le pont arrière, Alice a mis de la musique. Une battle de danse s'improvise entre un jeune Bengali et un Marocain, tout à leur joie d'être en sécurité. Nombreux sont ceux qui rient, tapent dans leurs mains, esquissent quelques pas. Mais beaucoup d'autres ont le regard perdu et se taisent, le visage fermé. Dans quelques heures, ils seront en Europe. Comment vont-ils être accueillis ? « On les prévient que ça ne va pas être facile, mais on ne brise pas tous leurs espoirs. Les trois jours qu'ils passent sur le bateau doivent constituer un répit : ils peuvent souffler, reprendre des forces. On ne peut pas leur dire crûment ce qui les attend », explique Marcella Kraay, chef de mission pour MSF.

Un trafic trop rentable

Tous sur le bateau, bénévoles de MSF et de SOS-Méditerrannée, ont bien conscience qu'ils combattent les symptômes, et non les causes. Que la solution est entre les mains des politiques, qui détournent la tête. Combien de noyés faudra-t-il encore ? « Je ne comprends pas que les États européens ne prennent pas la mesure de ce qui se passe en Méditerranée et qu'ils s'obstinent à financer un soi-disant État libyen [10], s'énerve Stéphane. Comme cet État libyen n'existe pas, ils financent en réalité peut-être les passeurs, peut-être les milices qui organisent ce trafic humain. Pourquoi ça s'arrêterait ? C'est trop rentable. Les gens payent entre 500 et 2 500 € leur passage sur des bateaux de la mort. » Le bénévole ne décolère pas : « Nous, ONG, sommes financé à 99% par la société civile. Nous faisons le boulot des gouvernements et ils nous crachent à la gueule en nous accusant d'être de mèche avec les passeurs. Les pays européens prétendent se soucier des droits de l'homme, porter des valeurs humanistes, mais ils les piétinent allègrement. »

Enfin les côtes siciliennes. Presque plus personne ne parle. Les formalités de débarquement prendront plusieurs heures, sous un soleil de plomb. Accueillis sur le quai par des silhouettes en combinaisons blanches, masquées, les réfugiés seront triés, numérotés, passés au détecteur de métaux, puis convoyés en bus vers des centres de rétention. Sur le bateau, tout le monde leur serrera une dernière fois la main. Alice se cachera pour pleurer. Les jointures de James blanchiront sur le bastingage. Les dents d'Anton grinceront d'impuissance. Puis ils se remettront au travail, nettoieront le bateau, prendront une cuite et repartiront le lendemain matin. Avec en tête cette phrase d'Albert Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »


[1] La Search and Rescue Zone commence à 12 miles des côtes libyennes, à la limite des eaux internationales.

[2] Concurrent chinois d'Amazon.

[3] Les bénévoles de SOS-Méditerranée s'engagent pour trois rotations de trois semaines chacune. Après quoi, ils doivent faire une pause. Certains rempilent, d'autres non.

[4] Le Maritime Rescue Coordination Center est l'organisme italien qui coordonne les actions des navires de secours présents sur zone. Rien ne se fait sans son accord préalable.

[5] Oasis située à 600 kilomètres au sud de Tripoli, porte d'entrée pour ceux qui arrivent par le désert et plaque tournante du trafic humain.

[6] Tribu libyenne.

[7] Pour des raisons de sécurité, nous ne mentionnons pas son nom.

[8] Abri réservé aux femmes.

[9] Mère maquerelle.

[10] Trois gouvernements se disputent le pouvoir en Libye. S'y ajoutent un certain nombre de milices plus ou moins indépendantes.

Hervé, remplis mon verre !

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Bientôt 17h. L'heure du crime. Tu vas voir, ils sont réglés comme des coucous. De vraies mécaniques de précision suisse. À croire qu'ils ont calé leur horloge interne sur l'horaire de l'apéro – hibernation avant, stimulation ensuite. Ça ne rate jamais. Tiens, regarde, y en a un qui a bougé un bras ! Et toi, mauvaise langue, qui pensais qu'il était mort… Et là, un autre qui remue une oreille ! Et une paupière ! Ah mais, quel spectacle ! C'est beau, ces corps à moitié affalés devant les écrans d'ordinateur qui se remettent doucement en mouvement. Le miracle de la vie.

Toi-même tu sais : CQFD ne roule pas sur l'or. Carrément pas. Mais les finances du canard permettent encore de payer un peu de carburant à celles et ceux qui participent au bouclage – ces quelques jours de précipitation et d'urgence précédant l'impression. Une vraie course contre la montre, tic-tac-tic-tac, qui te donne à chaque fois l'impression de te transformer en lapin blanc d'Alice au pays des merveilles : « Oh ! Par mes moustaches, je suis en retard, en retard, en retard. »

Mais à 17 h, plus de retard qui tienne. Foin des papiers à relire et de ceux à écrire. Les cerveaux sont ailleurs, ils ne pensent plus qu'à cette petite boîte dans laquelle Hervé, en charge des finances du canard, conserve un peu d'argent liquide pour de semblables occasions. Une même question taraude chacun et chacune : combien a-t-il laissé dans la caisse ? Ben oui, ça varie – surprise ! C'est même devenu l'échelle de valeur de la réussite d'un bouclage. Cinquante euros ? Bouclage de grande classe. Vingt ? Bouclage petits bras. Moins de dix ? Bouclage catastrophique. On te laisse, lectrice, lecteur, te plonger dans ce numéro. Tu reviendras ensuite nous dire à combien tu l'estimes sur l'échelle d'Hervé. En attendant : ami, remplis mon verre !

Graffitivre

Par Graffitivre.

Au sommaire du n°156

jeudi 1 janvier 1970 à 01:00

Numéro spécial été de 32 pages. En kiosque !

En une : "Arts et politique" d'Elzazimut.

Un article sera mis en ligne, chaque semaine. Les autres articles seront archivés sur notre site quelques mois plus tard. D'ici-là, tu as tout le temps d'aller saluer ton kiosquier ou de t'abonner...

Proximité

Au final, c'est nous qu'on l'a eu. Parachuté « pour la bonne cause », Mélenchon a été élu haut la main député de la 4e circo. Là où CQFD turbine. Là où la Belle de Mai a été estampillée « quartier le plus paupérisé de France ». Là où la fantomatique rue de la République sert de vitrine à toutes les victoires à la Pyrrhus de l'urbanisme spéculatif. Là où la canaille Noailles voit pousser en son cœur la menace d'un hôtel 4 étoiles. Là où, entre étals de primeurs et bars kabyles, pastis, rami et ramadan font excellent ménage. Là où La Plaine s'amuse à se mettre en commune. Là…

Pour fêter son atterrissage réussi, le brand new député a convoqué ses militant.e.s à un banquet bonne franquette sur les tables de la place Jean-Jaurès. Symbole. Ces tables, construites par des habitants opposés à un projet municipal de privatisation de l'espace public, sont là pour tout le monde. Le député monte alors sur un banc de la plus grande table et empoigne le micro. Potins parlementaires, envolées de prof d'histoire, annonce des mobilisations nationales à venir. Rien sur La Plaine. Il avait prévenu, Jean-Luc : il ne va pas passer sa mandature à faire du porte-à-porte, il n'est pas « un témoin de Jéhovah ». Du coup, deux ou trois plainards l'invectivent du fond de la classe : « On n'a pas besoin de tribun ici, c'est un quartier en lutte ! » JLM se rembrunit : « Mais pourquoi ces gens sont si agressifs avec moi ? » Puis sa suppléante cède le micro à un membre de l'assemblée de La Plaine. « On va faire un peu Nuit debout », dit-elle avec un clin d'œil, sans trop savoir à quel genre d'énergumène elle a affaire. Hissé sur le banc, le gars ne s'adresse plus à Mélenchon par-dessus la tête de ses ouailles, mais aux ouailles elles-mêmes. Il explique la bagarre en cours et ses enjeux qui dépassent le quartier. Applaudissements. Curiosité. Questions. Le député, qui s'est assis pour souffler, demande hors micro : « Qu'est-ce que je peux faire pour vous aider ? » Des discussions parcourent l'assistance. Où le local reprend son droit à l'universalité. Où l'on s'aperçoit que dans l'électorat « insoumis », la sensibilité écolo est sincère, mais peut se laisser berner par le vernis « vert » d'une opération de gentrification. On parle, on discute, ça avance. On reste après le départ des élus. Beaucoup vivent ici. Certaines participent déjà à l'assemblée. Assemblée qui, si elle n'était pas capable de dialoguer avec une mélenchoniste ou un bobo-écolo, serait mal barrée pour gagner la bataille.

Dossier : L'art vaurien

« La beauté sauvera le monde », promettait ce bon vieux Dostoïevski [1]. « L'art doit en être un instrument », complétait le compère Boulgakov. Ah, il faisait bon rêver à l'époque. OK, Fiodor goûtera quelques années aux geôles impériales, embastillé pour ses convictions politiques. Et Boulgakov se noiera dans des océans de morphine, t'as vu. Mais tous deux pouvaient au moins fantasmer sur les vertus de leurs œuvres. Essayez aujourd'hui de balancer que l'art sauvera le monde, vous verrez les lazzis rappliquer en impitoyables escadrons serrés. Ou alors, c'est que vous clapotez tels des vampires sous les dorures d'un ministère rue de Valois ou dans le froid décor d'une agence de com'.

« Avec le temps va, tout s'en va », sanglotait Ferré. Ça, ma bonne dame, c'est indéniable. Avec le temps, le champ artistique a surtout été investi par des logiques insidieuses et mortifères. Il n'est d'ailleurs plus question d'art, mais de « culture » au sens large. Une appellation fourre-tout, qui permet de multiplier accommodements et récupérations. Des grands festivals estivaux aux expos à succès, des animations socio-cul foireuses aux galeries du Marais, la force initiale du geste artistique a perdu toute létalité. Il est désormais outil aux mains des politicards retors, des aménageurs de métropole, des rééducateurs du peuple et des goules de salles de vente. En terre phocéenne, où le Chien rouge a sa tanière, on l'a constaté avec les opérations entourant l'événement « Marseille 2013 capitale européenne de la culture », vaste opération d'enfumage à visée gentrificatrice. Et aussi dans les ruelles du Panier, où les graffs font maintenant office d'appeau à touristes. Pour ne rien rater des œuvres disséminées sur les murs de ce village Potemkine, il suffit de prendre son ticket pour le « street art tour » (p. II). En voiture, Simone !

Pas de street art à Perpignan. Mais une lente muséification du centre-ville, seule solution trouvée par la municipalité pour endiguer la sinistrose – une gentrification patrimoniale, par le vide et pour les touristes. Picasso débarque et la vie s'en va (p. IV). Un comble. Dans le 93, Saint-Denis n'en est pas encore là. Mais la municipalité fait les yeux doux au 6B, immeuble aux allures de squat accueillant 200 artistes et créatifs. Désormais branché, le lieu doit son existence à un promoteur immobilier, qui se sert de son image pour refourguer des appartements aux classes moyennes (p. VI). Les marchands du temps sont partout. Ils institutionnalisent la révolte artistique, font coexister subvention et subversion, spéculent à gogo sur les œuvres (p. VIII). Ou jouent à bon compte les « agitateurs culturels », multipliant les événements creux pour faire frétiller la petite bourgeoisie. À l'image de Jean Blaise, fournisseur exclusif des festivités officielles à Nantes, qui ripoline la ville sous une couche de culture bon teint et voit dans l'art « une ressource, comme du pétrole » (p. VI). Creuse, Jeannot, creuse – tu finiras bien par trouver ce que tu cherches...

Mais tout n'est pas perdu : il reste encore des rebelles des planches ou des toiles. Des acharnés qui dans leur coin, avec de petits moyens, pratiquent un art n'ayant pas abdiqué sa vocation première : agiter les méninges, questionner l'ordre du monde. Eux se méfient comme de la peste des pouvoirs en place et des marchands de tapis. Et ne s'intéressent guère à l'art pour l'ar(t)gent, préférant en faire un moyen au service d'une cause émancipatrice. À Rome, le squat Metropoliz héberge ainsi 200 migrants, précaires et sans-papiers. Et 500 œuvres, éparpillées sur les murs et bâtiments pour faire rempart à une éventuelle expulsion ou destruction (p. VI). À Bruxelles, la joyeuse troupe de Récital Boxon, spectacle multiforme se revendiquant d'un art populaire et subversif, fait revivre les luttes qui ont agité la Belgique à la fin des années 1990. Cette fois, il s'agit de combattre le silence, de garder une mémoire. Et de transmettre les joies et les forces du « pays du refus » (p. X). Autre objectif, encore, dans le petit village de Reilllanne, qui chaque trimestre accueille un « Lâcher de mots ». Le principe ? Simple comme chou : chacun et chacune peut occuper quelques minutes une scène ouverte, pour dire, chanter, clamer ce qu'il lui plaît. Un moyen de « briser ce rôle assigné par la société de pouvoir : être spectateur des choses » (p. XI).

Benjamin Péret a justement passé toute sa vie à briser ce rôle assigné. Ennemi de toutes les autorités, poète intransigeant et révolutionnaire conséquent, il a traversé la première moitié du XXe siècle comme un météore rebelle – toujours lumineux et sans jamais s'écraser (p. IX). Un parcours auquel font écho les mots de Jean-Pierre Siméon, auteur de La poésie sauvera le monde, convaincu que le langage doit être instrument de libération et de subversion : « La poésie est avant tout effraction. Elle cherche à plonger plus loin que les effets de surface » (p. XII).

Voilà ! Plonger plus loin pour reconquérir l'art. Refuser les logiques marchandes et institutionnelles. Et se faire détonateur plutôt qu'aménageur. Histoire de faire mentir le pontifieur Godard, qui assurait en 1989, au micro de France Culture, que « l'art se retire parce que les hommes n'ont plus besoin de lui ». Non, gros, t'as tout faux. L'art se retire parce qu'il est vassalisé, privé de son essence première, bouffé aux entournures. Mais on a toujours autant besoin de lui.

Par Bertoyas. {JPEG}

Enquêtes et reportages d'ici et d'ailleurs

Migrants de La Chapelle : Paris dans sa bulle > C'était en novembre 2016, porte de La Chapelle : la municipalité parisienne ouvrait un Centre d'accueil pour migrants de 400 lits. Las, cette vaste structure gonflable jaune et blanche est bien trop petite. Et les migrants n'ont d'autre choix que d'attendre encore et encore une éventuelle place.

Mouvement social guyanais : Les oubliés du fleuve > L'enclavement du sud de la Guyane (quinze jours sans Internet) a empêché CQFD d'inclure à son dossier Dom-Tom du mois de juin le point de vue de Thibaut Lemière. Cet instituteur syndiqué à Sud-Éducation a participé à la grande grève du printemps, ainsi qu'aux négociations de Cayenne. Voici son témoignage en différé.

Méditerranée. Dix jours en mer à bord de l'Aquarius : Les vagues comme des barbelés > Depuis février 2016, l'Aquarius sillonne les eaux internationales au large de la Libye pour porter secours aux migrants qui tentent la traversée vers l'Europe. L'une des routes les plus meurtrières au monde : plus de deux mille personnes s'y sont déjà noyées en 2017. Affrété par SOS-Méditerranée, L'Aquarius est l'un des huit bateaux de secours présents sur la zone – le seul à y patrouiller toute l'année. CQFD a pu embarquer à son bord pendant une dizaine de jours.

Incendies au Portugal : Y a le feu à l'austérité > Les incendies de la région de Pedrógão Grande, au Portugal, ont secoué tout un pays pourtant régulièrement en proie aux ravages du feu. C'est toute une politique d'austérité et de rentabilité à tous crins qui est montrée du doigt.

Turquie . Erdoğan réprime à tout-va : Syndicalistes dans la tourmente > Suite au coup d'État manqué du 15 juillet 2016, des purges ont touché tous les secteurs de la société turque. L'État tente de bâillonner les opposants, dont les syndicats qui ne suivent pas sa ligne – leurs membres sont licenciés en masse. Sans salaire, ces derniers peuvent heureusement s'appuyer sur la solidarité syndicale.

L'impossibilité d'une île : « Ils nous ont arrachés à notre paradis pour nous mettre en enfer ! » > Un véritable hold-up ! D'abord colonisés par les Français, puis par les Anglais, les habitants des Chagos, un petit archipel de l'océan Indien, en ont finalement été expulsés de 1966 à 1973, pour laisser place à une base militaire étatsunienne. Ils vivent aujourd'hui en exil, dans le dénuement. Mais ne désespèrent pas de retourner un jour sur l'archipel.

¡ No turismo ! : Un racó llibertari a Barcelona > Au mois de mai, une large invitation a été lancée pour commencer à célébrer le trentième anniversaire d'El Lokal, un espace de luttes mythique dans la capitale catalane. Iñaki nous raconte le reste.

Culture de lutte et arts de combat

« On remet la photo choc à sa bonne place » > La nouvelle revue États d'urgence [2] regroupe six professionnel.le.s (2. Valentina Camu, Valérie Dubois, Yann Levy, Nnoman, Vincent Palmier(icono), Julien Pitinome) de la « photographie sociale ». Tous les ans, 128 pages de regards au long cours sur nos urgences quotidiennes : casse sociale, crise migratoire, violence d'État, catastrophe écologique… Entretien à deux voix pour interroger le rôle de la photo dans les luttes : l'histoire est-elle soluble dans l'esthétique ?

Média : MégaCombines > Depuis neuf ans, tous les mercredis à 18h, la Prime Team de MégaCombi diffuse sur les ondes de Radio Canut une heure de parodies drolatiques, de reportages, de sons loufoques ou du quotidien. Depuis le temps qu'il en rêvait, Julien Tewfiq est enfin allé à Lyon, à la rencontre de ses idoles. Un reportage tout en objectivité.

Désurbanisme participatif : Le béton, c'est bien ! > Fin mai, une session de formation était organisée à L'École du renouvellement urbain (ERU), à Aubervilliers. Le thème : la co-construction des projets destinés à dessiner les villes d'aujourd'hui et de demain. Un membre de conseil citoyen marseillais [3] en était. Et raconte combien le chemin est long, entre théorie et pratique. Pendant ce temps, les bulldozers avancent...

Ma cabane sur La Plaine : Le fantôme de la ZAD > L'Or de La Plaine, pléthorique festival, s'est tenu du 10 au 18 juin à Marseille. Il a fait entendre les voix s'opposant à un projet de réaménagement hostile de la place Jean-Jaurès, prévu par la mairie pour début 2018. Est-on à la veille d'une ZAD urbaine ?

Photo de Patxi Beltzaiz / Contrefaits {JPEG}


[1] Dans la bouche du Prince Mychkine, personnage principal de L'Idiot.

[2] Éditions Libertalia.

[3] Il y a 1 054 conseils citoyens en France, dont 10 à Marseille. Ils ont vu le jour il y a deux ans, avec la loi du 21 février 2014 sur « la programmation pour la ville et la cohésion urbaine ».